‹ Le general Sir Frederick Haldimand à Québec, 1778-84Chapitre 6 sur 10 · SIE FKEDEKICK HALDIMAND A QUÉBEC · texte numérisé non relu

SIE FKEDEKICK HALDIMAND A QUÉBEC

temps, et en 1*7*78, elle expédiait une armée et une escadre, sous le commandement du, jeune marquis de Lafayette et du comte d'Estaing, pour aider aux provinces révoltées à secouer le joug monarchique et à fonder une république.

Sa vaillante petite armée lui revenait plus tard couverte de gloire, lui rapportant, avec d'inutiles lauriers, la doctrine de la Révolution triomphante de l'autorité, — doctrine qui, aidée des encyclopédistes et du refus des classes privilégiées, la noblesse et le haut clergé, de contribuer volontairement aux impôts qui écrasaient le peuple, devait, quelques années plus tard, conduire le roi de France à l'échafaud.

Les troupes canadiennes avaient infligé à Montgomery et à Arnold une mémorable défaite. En mai 1*7*76, pour l'envahisseur du sol attardé au Canada, c'était un sauve-quipeut général ; la colonie était à l'abri pour cette année.

Pendant l'hiver de 1*778, le général Gates, sans consulter Washington, avait fait agréer au Congrès le projet d'une seconde invasion du Canada, laquelle devait avoir lieu sous le général Lafayette '. Le jeune et chevaleresque marquis devait se mettre en marche d'Albany, traverser le lac Champlain sur la glace, incendier les vaisseaux anglais mis en hivernement à Saint-Jean, et investir Montréal.

Lafayette, averti par le général Gates de sa nomination à ce commandement, fut invité à se rendre à Yorktown pour recevoir des instructions. En apprenant que ce projet avait été formé à l'insu de son illustre ami Washington, et que ce dernier ne l'approuvait pas, Lafayette déclina l'honneur qu'on lui offrait, bien que Washington, pour ne pas froisser son brillant jeune lieutenant, crût devoir l'encourager à entreprendre cette campagne. Le Canada échappa donc encore une fois à un grand danger, mais ce n'était que partie remise. L'on voit par une lettre du colonel Johnston 2 au général Haldimand, en date du 3 mai 1779, qu'une nouvelle tentative d'invasion était à l'ordre du jour, cette fois, sous les auspices de Washington lui-même.

Le 9 juin 1775, le général Carleton avait proclamé la loi martiale à Québec. Il est permis de croire que, à partir de cette date jusqu'à la signature du traité de paix, en 1783, la ville, régie par la loi martiale, ressemblait un peu à une forteresse en état de siège, ou au moins à une place forte en proie à de perpétuelles alarmes. Ce n'était qu'un va-et-vient de courriers, d'émissaires secrets, porteurs de dépêches, de Québec au Détroit, à Niagara, au Vermont, à New-York. Des levées de miliciens se faisaient. La Corne organisait ses sauvages et se mêlait à leurs hordes farouches pour neutraliser parmi elles l'effet des promesses que le Congrès leur faisait. Chaque semaine Québec ouvrait ses portes aux familles effarées des " loyalistes " cherchant sur notre sol un refuge contre la persécution. Les uns pénétraient au Canada à travers les forêts du Maine et du Vermont, d'autres y venaient sur des vaisseaux nolisés à cet effet à New- York, ou dans les autres ports des provinces révoltées. Haldimand établit ces réfugiés à Yamachiche, à Gaspé, à Sorel, etc.

La rade de Québec, durant la belle saison, était encombrée de navires marchands,

1 Life of Washington, by Washington Irving, vol. III. p. 370.

2 Haldimand Papers.

J.-M. LeMOINE

attendant le départ des frégates pour profiter de leur escorte, ainsi que de vaisseaux de guerre chargés de troupes ou de munitions pour l'armée.

Deux incidents paraissent avoir fort préoccupé Haldimand : l'établissement au Canada des " loyalistes," et les négociations nouées avec le Vermont.

Burgoyne, avec ses soldats anglais et allemands, débarquait dans notre port le 8 mai 1*7*76. Le séjour de Québec, évidemment, n'était pas gai. A chaque instant les sentinelles ouvraient les portes de la ville pour recevoir, tantôt des escouades militaires conduisant des prisonniers de guerre pris sur les frontières ou près des postes où ils se faufilaient sournoisement, tantôt les paysans encombrant les routes avec leurs convois de provisions, et maugréant sur ces affreuses corvées qui les arrachaient à leurs occupations journalières. Il n'y avait dans tout le Canada qu'une seule place forte, Québec, éprouvée comme telle, où les prisonniers de guerre et quelques détenus politiques étaient écroués. La tâche du commandant ou gouverneur de Québec, chaque jour, chaque nuit, était d'examiner les lettres et les réquisitions qu'on lui adressait, de préparer et de transmettre ses instructions aux postes éloignés, de se concerter avec le commandant en chef de l'armée anglaise, le général Clinton, à New- York ou ailleurs, pour déjouer les complots des émissaires secrets du Congrès, ou des traîtres qu'il soupçonnait en dedans ou en dehors des murs.

Un jour le général recevait un parlementaire du Vermont province qui méditait de se détacher de New-York ; le lendemain il s'agissait de préparer la feuille de route d'un détachement militaire, ou d'assurer les moyens de transport, par eau ou par terre, des armes et bagages du corps de troupe du général Riedesel se rendant au théâtre de la guerre ou en revenant, avant de repasser l'océan en 1*783.

Accablé de travail, de correspondance — tel qu'en fait foi l'énorme masse de documents entassés dans nos archives — le commandant de notre citadelle avait peu de loisirs pour temporiser avec l'émeute ou parlementer avec la sédition. Sans autre boussole que le jugement droit que la Providence lui avait départi, sans autre guide que la loi martiale, il se peut qu'il ait quelquefois manqué aux règles de la prudence; mais l'histoire doit lui savoir gré d'avoir gouverné la colonie, dans cette période de crises et d'alarmes, sans effusion de sang.

La morte saison de l'hiver semble lui avoir donné quelque répit. Pris d'un beau zèle pour les lettres, on le trouve organisant, avec l'aide de l'évêque Briand, une bibliothèque publique, plus tard le Québec Library Association, politiquement reconnue vers 1805. La Gazette de Québec, du 22 janvier 1*779, contient le compte-rendu de l'assemblée des citoyens, àl'évêché, sous son patronage et sous celui de l'évêque, de la nomination comme syndics, du supérieur du séminaire de Québec, l'abbé G-rave, du juge Mabane, de MM. Baby, Fargues et Monk, avec Robert Lester comme trésorier, et Arthur Davidson comme secrétaire ; prix d'entrée £5 ; souscription annuelle, £2. Puis Haldimand employa à Londres, comme agent pour l'achat de livres, Robert Cumberland, l'auteur dramatique. Cette bibliothèque a existé quatre-vingt-dix ans. En 1869, elle était réunie à celle de la Société Littéraire et Historique de Québec.

On cherche en vain, dans la correspondance de Haldimand, les traces de l'incident

1 Les négociations avec l'Etat du Vermont, dit M. Brymner, commencèrent en mars 17 75), et dans le cours de cette année, Ethan Allen promit à sir Henry Clinton qu'il lèverait un corps de 4,000 hommes pour attaquer les Américains, et que ses munitions de guerre étaient toutes prêtes. Clinton conseilla à Allen de se replier sur le Canada, et d'agir de concert avec Haldimand et sous ses ordres. Rapport de l'archiviste , 1887, p. XVII.

SIK FKEDEBICK HALDIMAKD A QUÉBEC

romanesque auquel l'amiral Nelson, alors capitaine du brick de guerre V Albemarle, fut mêlé à Québec, en 1*782. Je crois avoir été le premier à signaler dans les Maple Leaves et Québec Past and Présent, cette curieuse page dans l'existence du futur amiral, sur les renseignements fournis par Robert Southey et Lamartine, dans leur biographie de l'amant de lady Emma Hamilton. L'historien Miles a consacré un excellent article de revue à décrire la passion de Nelson pour la ravissante Québecquoise, miss Mary Simpson.

Les fortifications de Québec avaient fort préoccupé les ingénieurs militaires en 1775. Le capitaine Twiss, du génie, plus tard général, avait fourni en 1782, le plan d'une citadelle provisoire sur le cap Diamant, que Haldimand adopta. Il avait aussi conçu le projet d'un canal aux Cèdres, pour faciliter le transport des provisions pour l'armée1.

Homme de goiit et admirateur des beaux sites autour de Québec, il construisait en 1779-82, la jolie villa que le prince Edouard, père de la reine Victoria, occupait, près de la chute de Montmorency, en 1791-4 2. Un belvédère pittoresque, penché sur l'abîme écumeux, lui permettait de faire admirer à la belle baronne de Eiedesel, en 1782, le paysage dans toute sa sauvage majesté. Le 5 mai 1784, il posait avec une grande solennité la première pierre de l'annexe du château Saint-Louis (brûlé en 1834), qui depuis a été connue sous le nom de château Haldimand, lequel devait servir pour les bals et les réceptions, qui auparavant avait lieu au château Saint-Louis même.

Voyons le milieu social où vivait le général Haldimand â Québec.

D'abord, on remarque, aux salles d'audience, le juge en chef Livius, les juges Mabane, Fraser, de Rouville ; parmi les hommes de loi les deux Cugnet, Juchereau, Pressard, J. A. Panet, Berthelot d'Artigny ; — ce dernier signe avocat et notaire.

Le R,. P. Glapion, supérieur des jésuites expulsés, voit avec chagrin les salles de son lycée chéri encombrées par une soldatesque effrénée ; des g...d... anglais retentissent là où naguère régnait le silence ou les pieuses oraisons. Le monastère des ursulines, l'antique séminaire des Missions étrangères, continuent de donner leurs cours, comme aux jours du vénéré évêque de Pétrée, et fournissent à la société des mères exemplaires, au sacerdoce des membres zélés.

Les hospitalières s'efforcent, comme par le passé, d'alléger les maux et les défaillances de l'humanité souffrante. Le Québec Gazette, fondé en 1764 par Brown et Gilmore, imprimeurs venus de Philadelphie, publiait chaque semaine, avec les proclamations officielles à la première page, les décrets de vente au bureau du shérif, qui se tenait, ainsi que le

1 En 1779, Haldimand fit ériger des fortins sur la rivière Saint-François-du-lac, et le capitaine Moses Hazen, d'après les ordres du même gouverneur, ouvrit une route entre Saint-François-du-lac et la région du lac Champlain. Jusqu'à ce moment, la rivière Saint- François avait été une route de guerre, qui servait surtout aux Canadiens pour aller attaquer les colonies anglaises, et qui, après 1775, pouvait devenir une voie favorable aux invasions des Américains. Remarquons que, en 1759, le major Rogers était parti du lac Champlain et était venu saccager la bourgade des Abenakis, à Saint-François, par les terres ou Hazen traça sa route en 1779. {Note de B. Suite.)

2 Le Dr Adam Mabane, né à Edimbourg, en Ecosse, vers 1734, était cousin du poète James Thomson, le chantre des Saisons- Débarqué à New-York, il vint à Québec en 1764, fut nommé chirurgien de la garnison, puis, appelé au conseil du général Murray, et associé comme juge à l'organisation judiciaire de la colonie. Le général Carleton fut blessé de l'indépendance de ses idées, et trouvait qu'il abondait trop dans le sens des Canadiens. 11 fut exclu du Conseil, mais continua à agir comme juge avec Fraser et de Rouville.

La bureaucratie qui entourait sir Guy Carleton, en 1786, avait pris Mabane en grippe ; deux ans plus tard, sa commission fut révoquée en Angleterre. Il mourut le 3 janvier 1702, à Samos (Woodfield). Le beau domaiue qu'il avait acquis à Sillery, en 1769, fut occupé plus tard par l'honorable Wm Sheppard, et récemment par feu James Gibb, ancien président de la Banque de Québec.

J.-M. LeMOTNE

tribunal, au collège des jésuites, puis des entrefilets sur la guerre et le commerce en Europe. Quelquefois on s'y hasardait à faire de rares et discrètes réflexions sur l'état de la province. La feuille contenait aussi les réclames des commissaires-priseurs, des épiciers et des marchands de vins de la basse ville.

Montréal, grâce à Fleury Mesplets et à Jotard, un avocat français, grand anglophobe, — tous deux de dignes échos de Du Calvet, possédait une petite feuille du genre " libelleux," la première de cette espèce sur le continent par ordre de date, et intitulée : Tant pis, tant mieux.

Parmi les figures marquantes de l'époque, nommons encore les deux Lymburner : l'aîné, Adam, homme fort en droit public, délégué auprès de la métropole en 1*791 pour faire des représentations à propos de la nouvelle constitution ; et son frère Mathew, négociant distingué. Le troisième frère, John avait péri en mer, en 1*776. A joutons-y le nom du colonel Lecompte-Dupré, loyal commandant des milices canadiennes-françaises, et qui mérita cette distinction pour avoir déjoué un complot ourdi par les sentinelles préposées à l'une des portes de la ville, pendant le siège. Elles devaient laisser pénétrer les Bostonnais par une petite ouverture dans le mur, près d'une des poudrières. Les Bostonnais se vengèrent du colonel en ravageant une de ses métairies, près de Québec.

Il est un nom qui revient constamment dans cette volumineuse correspondance " Haldimand, c'est celui du secrétaire et aide de camp du général, le major Robert Mathews. qui succéda, en 17*79, au capitaine Foy, mort cette année-là.

Le major Mathews épousa plus tard Mary Simpson, la belle Québecquoise dont l'amiral Nelson raffola au point de faillir quitter le service de sa patrie, et renoncer ainsi à l'apothéose qui lui était réservée dans l'abbaye de Westminster. Qui eût alors osé prédire à l'amoureux marin, que vingt ans plus tard, il lui serait donné de changer la carte de l'Europe au bénéfice de la Grande-Bretagne ? Mathews, devenu colonel, est mort gouverneur de l'hôpital de Chelsea, à Londres.

Chaque 31 décembre, Haldimand avait à faire acte de présence au banquet patriotique organisé pour commémorer la déroute des Bostonnais au Saut-au-Matelot et à Près-deville. Là trônaient, à côté des vétérans des Plaines d'Abraham, le major Samuel Holland, le colonel H. Caldwell, Fraser, James Thompson et autres, les preux de 1775, Taschereau, Finlay, Collins, Le Maître, La Naudière, Lecompte-Dupré, Nairn, Dambourgès, Thomas Ainslie. Haldimand avait pour intime le juge Mabane qui résidait à Sillery, dans son délicieux manoir de Samos. Là, nous dit l'abbé Bois, Sou Excellence allait de temps A autre jouer une partie de cartes.

Revenons à l'irréconciliable Du Calvet. Sou programme se résumait à critiquer ouvertement et sans mesure les démarches du général Haldimand, résolu de protéger le pays contre l'invasion Ce dut être une tâche un tant soit peu dangereuse dans une con-

1 Chez les sieurs Cazeau, Hay, La Terrière, le mécontentement apparent, dit Bibaud, fut au fond une véritable conspiration contre le gouvernement. BlBATJD, Histoire du Canada, vol- III, p. 82.

Note: "François Cazeau parvint à s'échapper de prison, et ù atteindre les Etats-Unis, après linéiques mois d'errements dans les forêts ; mais, malade de corps et d'esprit, et ruiné. Il avait employé son immense fortune à servir les Américains, croyant en même temps servir la France. Bon pays natal." Bibaud.

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