SIE FEEDEBICK HALDIMAND A QUÉBEC
trée soumise aux rigueurs inexorables de la loi martiale, sous un chef accoutumé à la discipline des camps, qu'il avait étudiée dans les armées du farouche roi de Prusse.
Le général au lieu de traduire devant une cour civile ou militaire les partisans de la résistance à l'autorité, se contenta d'écrouer temporairement les chefs, comme prisonniers politiques, au couvent des récollets, en face même de sa demeure, le château Saint- Louis.
Le général Carleton ne s'était pas donné la peine de consulter à ce sujet l'évêque Briand, quand il avait eu besoin de cet édifice pour y caser une notable partie des 426 prisonniers arrêtés au Saut-au-Matelot, le 31 décembre 1775. Son successeur fit mieux ; il adressa une lettre en termes polis à l'évêque Briand, qui lui permit d'user comme il l'entendrait du vieux monastère franciscain.
Les prisons de Québec étaient insuffisantes pour les nombreux prisonniers de guerre que l'on capturait chaque joiTr.
Parmi les détenus de 1778 à 1782, il y avait plusieurs individus, tant anglais que canadiens-français 1 qui s'étaient déclarés pour le Congrès, ou qui étaient suspects. Les uns avaient porté les armes, d'autres avaient fourni des renseignements, des munitions, des provisions à l'ennemi. L'appât du gain avait été irrésistible pour un bon nombre, ainsi que les promesses des partisans du Congrès : Carroll, Franklin, et Lafayette. On mit sous la garde du K. P. de Berrey, comme suspects, un maitre-tonnelier, Charles Hay, François Cazeau, Pierre Du Calvet, Isidore Mesplets, Jotard, le docteur Pierre de Salles La Terrière, et quelques autres moins connus.
Tels étaient les principaux prisonniers d'Etat du régime militaire de cette orageuse période. Bien que le mode de détention permît à chaque captif d'avoir une chambre à lui, de la fermer à clef le soir ; bien que les dames et les messieurs, leurs parents et amis eussent permission de les visiter le jour et même pendant la nuit, la perte de leur liberté était intolérable aux pauvres détenus.
Du Calvet a tracé un bien sombre tableau de sa vie de prison ; beaucoup trop sombre, au dire du R. P. de Berrey, qui, dans un mémoire intitulé : Répliques aux calomnies de Pierre Du Calvet contre les récollets de Québec, a fait, sous serment, bonne justice des exagérations du calviniste surexcité. Faribault nommait ces exagérations " des caricatures."
Malgré la sympathie de la tendre amie de Pierre de La Terrière, qui passait ses jours et ses nuits à consoler le beau, l'athlétique et spirituel inspecteur des forges de Saint- Maurice de la perte de sa douce liberté, il est clair que l'atmosphère du couvent des récollets ne lui allait guère. Sa paix domestique même fut gravement troublée par les ébats et les intrigues galantes de deux de ses compagnons de geôle : Mesplets et Jotard, des ivrognes avérés.
Pierre de La Terrière jure ses grands dieux qu'il n'avait jamais entretenu d'intelligences avec les congréganistes de New-York ; nous aimons à le croire, bien que les apparences soient contre lui. Comme bien d'autres, il ne subit aucun procès, excepté un interrogatoire devant le juge de Eouville, MM. de Tonnancour, Conrad Gugy et M. Baby. Plaignons cette victime des jours néfastes.
Il manquait au monastère du P. de Berrey une autre curieuse figure du temps : celle
1 Le colonel Livingstone avait assemblé un corps de 300 Canadiens pour attaquer la porte Saint-Jean, pendant l'assaut du Saut-au-Matelot, le 31 décembre 1775.
J.-M. LeMOINE
du traître et habile scribe que Du Calvet se choisit plus tard, à Londres : l'ex-jésuite Roubaud. Ce misérable causa à son ordre et au gouvernement bien des ennuis. (Voir
l'appendice.)
L'ennemi le plus acharné que Haldimand eût au Canada fut sans contredit ce même Du Calvet
Il a été célébré en beaux vers par notre poète Fréchette, mais Du Calvet chanté par les poètes est un tout autre personnage que Du Calvet connu de la froide et impartiale histoire.
La correspondance officielle, récemment obtenue au Musée Britannique, nous le révèle sous un jour tout autre que celui sous lequel il nous est présenté par quelques écrivains.
Si l'ami de Pierre Roubaud est " le premier des martyrs de la cause canadienne," au dire du Canada Reconquis, en fouillant les documents qui nous sont maintenant accessibles, on se convaincra qu'il n'est pas mûr pour la canonisation. Le contenu de la correspondance officielle est plus que suffisant pour justifier l'avertissement de Bibaud et autres, quand ils citent des passages de Du Calvet 2.
Pierre Du Calvet avait, avant 1759, fait des profits considérables dans la traite des pelleteries. Ayant opté pour rester au Canada, après la capitulation, et étant de plus par sa croyance religieuse (il était calviniste) habile à remplir certaines charges sous le gouvernement anglais, on le nomma juge de paix. Il fut un excellent magistrat : ses talents, ses lumières, sinon son désintéressement, le recommandèrent à l'attention.
On a de lui un mémoire en langue française et anglaise, sa Lettre à messieurs les Canadiens, du 9 avril 1784, publiée à Londres, et son Appel à la justice de VEtat.
Le plan :i de constitution suggéré par Du Calvet diffère si peu de la constitution de 1791, que l'on serait tenté de croire qu'il en a fourni le canevas.
Roubaud lui nie des talents littéraires, se fondant sur les connaissances que sa position de scribe et de secrétaire confidentiel de Du Calvet lui avaient procurées sur son patron.
Le volume (B. 206) de la correspondance officielle de Haldimand contient là-dessus de curieuses révélations ; mais je préfère m'en tenir au témoignage de Du Calvet, qu'à celui de l'ancien missionnaire des Abenaquis de Saint-François, Pierre Roubaud, le double traître. Du Calvet savait écrire ; je ne sais si l'on pourrait en dire autant de son détracteur.
Du Calvet, de retour en Angleterre, trouva un généreux protecteur dans le baron Mazères, excellent homme au demeurant, mais qui, au dire de sir Guy Carleton, n'avait
1 Pierre Du Calvet, en vertu d'un mandat d'arrêt de Haldimand, fut enfermé, le 29 septembre 1780, à bord du Canccaux, vaisseau de guerre en rade à Québec. Le 14 novembre 1780, on le transféra à la prison militaire. Il y demeura jusqu'au 13 décembre 1781. Le prévost martial Miles Prentice le conduisit ce jour-là aux cellules du couvent des récollets, et le plaça sous la garde du R. P. de Berrey ; il fut élargi le 2 mai 1783, après avoir subi une détention de deux ans et huit mois. Il suivit Haldimand en Angleterre, au départ de ce dernier, le 2fi novembre 1784, dans VAtalante, et le dénonça aux tribunaux de Londres pour emprisonnement illégal. En revenant du Canada à Londres, par la voie de New-York, le vaisseau dans lequel il était sombra en mer dans une furieuse tempête, pendant l'équinoxe hibernale. Ce vieux vaisseau, le Sherburne, capturé par les Anglais sur les Espagnols, avait fait voile de New-York, le 15 mars 1786. Le fils de Du Calvet vivait à Londres en 1795, protégé par Masères.
- " Il faut toujours se rappeler que Du Calvet est un écrivain exagérateur." Histoire du Canada, t- II, p. 31.
3 En voici un résumé : lo — La jurisprudence française ; 2o — La loi de Vhabeas corpus et le procès par jury. 3o — Une cbambre d'assemblée sur un plan général d'économie électorale; 4o — La liberté de la presse; 5o — La formation d'un régiment à deux bataillons; (>o — L'établissement de collèges pour l'éducation de la jeunesse.