SIE FBEDEEICK HALDIMAND A QUÉBEC
pu pardonner aux Canadiens-français de professer le culte qui avait inspiré la révocation de l'édit de Nantes, et qui avait fait bannir ses aïeux du sol français. Du Calvet avait des griefs personnels contre le gouverneur de Québec ; le général s'était emparé de ses hangars pour y déposer les munitions des troupes ; on avait endommagé sérieusement ses pelleteries.
Quant au premier chef, il appert, par la correspondance, que le gouvernement lui fit toucher six cents louis pour l'usage de ses maisons de commerce pendant le siège, et qu'il demanda un prix si élevé pour ses marchandises que le gouvernement, malgré le désir qu'il en avait, dut abandonner l'idée de les acquérir.
Ses intelligences avec le Congrès, qui furent cause de son emprisonnement, devaient être notoires, puisqu'il réclama lui-même de Franklin 6, l'envoyé du Congrès, une indemnité pour services rendus.
Que les cours civiles en Angleterre lui aient, en certaines occasions, donné gain de cause contre Haldimand, cela prouve tout au plus le respect de la loi en ce pays pour la liberté du sujet, et démontre que, même un gouverneur militaire régissant une colonie soumise à la loi martiale, ne peut mettre entièrement de côté la loi civile. Le roi de la Grande-Bretagne, satisfait de la conduite de son lieutenant à Québec, acquitta généreusement les dommages-intérêts accordés par jugements rendus contre le général Haldimand.
Grâce aux difficultés insurmontables qui existaient, dans le passé, pour qui voulait se renseigner aux sources sur les premières années de la domination anglaise dans notre pays, il n'est pas étrange que les historiens aient à réformer plus d'un jugement rendu sur les hommes et les événements du temps. De tous les historiens de la période, William Smith me semble le moins excusable.
Etabli à Québec dès 1*786, et ayant vécu du temps du général Haldimand, puisqu'il était âgé de vingt-deux ans en 1791, au moment de la mort du général, M. Smith aurait dû se renseigner plus minutieusement auprès de ses contemporains sur l'administration d'un homme qu'ils avaient vu et connu, avant de faire le récit de cette administration dans son histoire publiée à Québec, en 1815.
Il se borne à dire que l'administration du général Haldimand a été jugée à divers points de vue, et que, s'il a causé des mécontentements dans la colonie, c'est probablement qu'en sa qualité d'étranger il n'en connaissait pas les us et coutumes. Haldimand n'avait pas assez de facilités pour se renseigner sur le Canada.
Des écrivains venus après lui s'appesantissent sur le sombre despotisme de Haldimand, sur les arrestations par centaines des personnes les plus marquantes, sur les corvées dont le peuple était écrasé pour le transport des troupes et de leurs bagages vers la frontière.
Si Haldimand eût été un farouche despote, entouré qu'il était de provinces révoltées, loin de se contenter d'emprisonner au monastère des récollets des traîtres avérés comme Cazeau et Du Calvet, il eût pu, selon les idées du temps et selon la loi qui punit la haute trahison, et d'après les preuves qu'il avait en mains, leur faire subir un procès sommaire et les pendre. Soit pour ne pas froisser trop le peuple, soit par instinct d'humanité, il s'abstint.
6 Gakneau, Histoire du Çanada, t. III, p. 52, Ed. de 1882.
Sec. I, 1888. 14.
J.-M. LeMOINE
Les prisons regorgeaient de détenus, mais la plupart étaient des prisonniers de guerre, des partisans ou émissaires reconnus du Congrès.
Il est indubitable que l'on n'emprisonnait pas les citoyens par centaines, sur de simples soupçons ; et le contenu de la lettre du général au colonel de Specht, le commandant à Montréal, en date du 22 novembre 1*781, en fournit une bonne preuve.
Quant aux corvées onéreuses, les Canadiens n'en avaient jamais connu d'autres sous le régime français qui venaient de clore. Bigot et ses satellites ne se contentaient pas d'imposer simplement des corvées, ils s'appropriaient les blés et les bêtes de ferme des paysans qu'ils indemnisaient plus tard à des taux qu'ils fixaient eux-mêmes, ou avec le papier-monnaie de la colonie, dont on put découvrir, hélas ! plus tard la juste valeur.
La correspondance Haldimand jette du jour sur ces terribles corvées et leur enlève une grande partie de leur côté odieux.
En somme, tout en admettant avec l'historien G-arneau que le régime militaire de Haldimand eût pu être plus doux durant son administration, je suis porté à croire que la correspondance officielle le présentera sous un nouvel aspect, et, comme se plait à le reconnaître le même éminent historien, " que peu de personnes probablement refuseront de lui pardonner ses allures brusques et despotiques en faveur des mesures qu'il fit adopter pour nous conserver une partie du sol découvert et livré à la civilisation par nos ancêtres V
J'inviterai donc les amateurs de l'histoire à feuilleter attentivement cette volumineuse correspondance, dont une notable partie est en langue française.
Une jeune muse canadienne chantait, en 1*779, le " Despote ", — le sombre tyran. Le parnasse canadien s'est amélioré depuis.
" Vers a Son Excellence le général Haldimand, pour le 1er janvier de l'an 1779.
Non jamais, Haldimand, ma plume encor novice
A ménager les grands n'employa l'artifice.
Qu'un vain peuple, séduit par l'éclat des grandeurs,
Prodigue son encens aux frivoles honneurs,
Et, poussant à l'excès la vile flatterie,
Porte ses vœux outres jusqu'à l'idolâtrie ;
Qu'il n'admire jamais que l'éclat d'un grand nom,
Mon cœur, mon jeune cœur, malgré l'illusion,
Ne s'est point abusé sur les grandeurs humaines ;
Il sait que ces grandeurs sont toujours incertaines.
J'admire les vertus qui décorent ton rang,
La magnanimité, la beauté de ton sang ;
Mais, aussi vertueux, la fortune volage
Eût pu ne point te faire un si noble partage.
Tu pus naître aussi bien le fils d'un laboureur,
Dont l'état trop obscur voilerait la candeur.
Heureux, trois fois heureux, celui dont la sagesse
Accompagne le rang, les titres de noblesse !
1 Garnbau, Histoire du Canada, t. III, p. 49. Ed. de 1882.
SIB FEEKEBICK HALDIMAND A QUÉBEC
Heureux qui, comme toi, joint à la dignité Les sentiments d'honneur, de générosité, Un cœur toujours sensible, une âme secourable, Aux grandeurs où t'élève un destin favorable ! Depuis que tu commandes et nous donnes des lois, Chaque jour est marqué par autant de bienfaits Dont ta main prend plaisir à verser l'abondance Sur nos têtes courbées sous la reconnaissance. Mais ton cœur généreux ne peut être content, S'il ne nous enrichit d'un plus noble présent : Emule des savans, jaloux des connaissances, Tu connais la valeur et le prix des Sciences. Les Lettres et la Lecture occupent ton loisir, Voilà ton seul penchant, ton unique plaisir. Bartageant avec nous cette douce habitude, Tu parais désirer que nous aimions l'étude. Haldimand, Haldimand, quelles Divinités Ont dirigé tes pas sur ces bords éloignés, Bour y faire briller les Lettres et la Science A travers les brouillards d'une épaisse ignorance ? Les Dieux te réservaient cet emploi glorieux ; Achève ton ouvrage et nous serons heureux. Eiante perspective, avenir qui m'enflamme, Douce et flatteuse idée, que tu combles mon âme ! Je verrai ma patrie, ses heureux habitants, Bar tes soins généreux, instruits et clairvoyants ; Je les verrai levant leurs mains reconnaissantes, Adresser au Très-Haut des prières ardentes Bour l'insigne mortel qui fera leur bonheur, En lui donnant le titre de Libérateur.
Je joindrai mes accens aux cris de l'allégresse, Et ma bouche partout publiera sa sagesse."
Québec Gazette, 7 janvier 1779.
J.-M. LeMOINB