‹ Le general Sir Frederick Haldimand à Québec, 1778-84Chapitre 9 sur 10 · PIERRE ROUBAUD · texte numérisé non relu

PIERRE ROUBAUD

Voilà un nom qui, d'après les recherches récentes de MM. Parkman, Verreau et Bryniner, aurait acquis dans notre sombre passé une notoriété encore plus sombre.

L'historien Parkman, d'après des lettres de Vaudreuil, mentionne que Montcalm aurait peut-être confié au missionnaire Roubaud des documents dont ce dernier, s'il ne les brûla pas, aurait fait un fort mauvais usage- Ces lettres ont pu devenir le canevas de la célèbre brochure, publiée en langues anglaise et française, à Londres, en 1777, par J. Almon, et intitulée : Lettres de monsieur le marquis de Montcalm, gouverneur général en Canada, à messieurs de Berryer et de Molé, écrites dans les années 1757, ,1758 et 1759, avec une version anglaise. Ces lettres offrent des indices très certains qu'elles ont été fabriquées pour influencer l'opinion publique sur la conduite des colonies anglaises alors en révolte. La principale, la fameuse lettre prophétique de Montcalm, est celle qu'il adressa au président de Molé, et datée de Québec, le 24 août 1759. M. Parkman, dans un savant mémoire, soumis en 1769 à la Société Historique du Massachusetts, pp. 112, 128 — que j'ai par devers moi — a fait valoir ses raisons pour en venir à cette conclusion ; et, comme aucun vaisseau français ne put retourner de Québec en France, à partir de la fin du printemps de 1759 jusqu'aux derniers jours de novembre, époque où le capitaine Kannon, de la marine française, parvint à éviter les batteries de Québec, et à porter en France des nouvelles de la colonie, quelques-unes des lettres dont il était le porteur avaient dû être écrites un mois avant son départ.

M. Parkman, tout en rendant un témoignage mérité aux connaissances historiques de notre collègue, M. l'abbé Verreau, ajoute que ce dernier, après avoir comparé les écritures, s'était convaincu que ces prétendues lettres de Montcalm avaient été fabriquées par Roubaud l.

En 1777, l'authenticité de cette lettre de Montcalm fut niée en plein parlement par lord Shelburne, habile homme d'Etat, et ancêtre de notre présent gouverneur, lord Lansdowne. L'authenticité en fut maintenue par le célèbre lord Mansfield ; Carlyle en cite un passage dans ses œuvres ; où l'avait-il pris ?

Voyons le Rapport du département de l'Agriculture jwur 1874, page 183, verbo " Archive ", à propos d'un " projet de former une armée de sauvages pour détruire les colonies anglaises." M. l'abbé Verreau écrit ceci: "Ce mémoire est attribué à Montcalm. Il est précédé d'une préface qui explique comment le général français a formé ce plan. Il est suivi de la dernière des lettres attribuées à Montcalm et publiées à Londres en 1777."

Le mémoire est absurde, mais la lettre très bien écrite. Elle est accompagnée d'une note, où l'on affirme que le bagage de Montcalm, déposé à Saint-François-du-Lac, fut brûlé pour l'empêcher de tomber aux mains des ennemis. Cette affirmation, et surtout l'écriture du manuscrit, ne me laissent aucun doute sur la personnalité de celui qui l'a composé. Roubaud, dont l'esprit était aussi inquiet que fécond, s'était mis au service d'Amherst, aussitôt après la conquête, lui offrant tantôt de lui indiquer des mines importantes que le gouvernement français avait tenues cachées, tantôt de lui communiquer des papiers de Montcalm. Suivant les besoins du moment, il cherchait à déprécier cet illustre mort ou à faire son éloge. Il possédait, disait-il, le code que Montcalm avait préparé pour le Canada ; malheureusement, l'humidité avait effacé une partie de l'écriture. Il l'accuse formellement d'avoir livré les prisonniers anglais à la cruauté des sauvages, après la prise du fort George, où, sans l'intervontion de Roubaud, ils auraient tous été massacrés. Aussi réclama-t-il, plus tard, une forte somme comme indemnité. Le British Muséum a, sur ce sujet, deux mémoires imprimés qui me paraissent avoir été présentés au roi par Roubaud. Dans un de ses nombreux placets, il affirme positivement avoir offert à George III "une copie des prétendues lettres de Montcalm, qui sont plutôt des dissertations politiques sur la constitution anglaise. . . La seconde copie de ces lettres fut donnée à M. George Grinville, et ensuite communiquée à lord Chatham." Il écrivait ceci en 1771, et il était assez facile de prévoir des événements qui commençaient déjà à se produire. Dès 1767, Carleton en a\uit le pressentiment, et conseillait au gouvernement anglais de se tenir sur ses gardes.

Quoi qu'il en soit, ces lettres me paraissent l'œuvre de Roubaud, et forment partie des qnatre-vingt dix-huit mémoires, placets et renseignements sur le Canada distribués par lui au roi, à ses ministres et aux gouverneurs, sans compter plusieurs dissertations sur des affaires étrangères à notre pays. Je crois qu'il est aussi l'auteur des Lettres politiques et systématiques de M. le maréchal de Belisle à M. le marquis de Montcalm, pour le rétablissement de. la marine française, dont le manuscrit forme partie de la précieuse collection du marquis de Lansdowne. (Rapport du ministre de l'Agriculture du Canada — archives 1874 — p. 183.)

1 Montcalm and Wolfe, Parkman, t. II, p. 326.

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