LIVRE
Fin de 1794 et année 1795.
Coup d'œil sur les opérations do rarmée du Nord depuis la fm d'oclobre 1794. — I/ennemi se replie sur la Hollande et sur la rive droite du Hhin. — Documents. — Les armées entrent en cantonnement , mais celle du Nord reçoit bientôt l'ordi'e de reprendre la campagne. — Pichegru, revenu a la tète de ses troupes, entre en Hollande. — Passage sur la glace, par les troupes françaises , à la fin do décembre 1794. — l/Os alliés derrière le Leck. — Conquête de la Hollande. — Opérations spéciales aux troupes directement aux oitlres de Vandamme. — Combats divei*s. — Celui de Buderich (9 uo-
vembre 1794). — Reddition de Nimèf^ue (16 novembre). — La division franchit le Lcck (18 janvier 1795). — Opérations au delà de celte rivière. — Documents. — Vandamme est appelé à Paris, auprès du Comité de salut public (mai 1795). — Il revient à l'armée du Nord, où Moreau lui confie le commandement d'un corps destiné à renforcer l'armée de Sambre-et- Meuse (13 juin). — Il reçoit du général en chef l'avis officiel qu'il n'est pas compris sur la liste des généraux employés. — Son désespoir. — Il se rend à Cassel. — Sollicite des certificats de Moreau et de Pichegru. — Ecrit au représentant îsoré (août et septembre). — Il est replacé, au commencement d'octobre, et envoyé à l'armée de l'Ouest, sous Hoche. — En novembre, il reçoit une autre destination pour l'armée de Rhin-et-Moselle, à la division Gouvion-Saint-Cyr. — 11 se rend à Deux-Ponts (30 décembre 1795).
Nous avons vu que Tarmée du Nord sous Pichegru avait fait investir Venloo par la division Moreau. La division Souham s'était portée sur Bois-le-Duc, et celle du général Bonnaud, sur Grave.
N'ayant pas d'équipages pour faire des sièges réguliers, Pichegru eût été retenu longtemps en deçà de la Meuse, si les commandants des places ennemies eussent été des hommes vigoureux ; peut-être les Français n eussent-ils pas fait la conquête de la Hollande ; mais le commandant de Crèvecœur, au-dessous de Bois-le-Duc, intimidé par le feu d'une batterie de campagne, se rendit le 29 septembre, et celui de Bois-le-Duc, ouvrit ses portes le 10 du mois suivant, lorsqu'on s'y attendait le moins. Pichegru, pour qui cette dernière place était un point d'appui, effectua le passage de la Meuse, les 18 et 19 octobre sur un
pont de bateaux, non loin de Pavant-garde des Anglais, postée cnlro la Meuse et le Waal, dans une position qui paraissait inexpugnable. L'ennemi, vigoureusement attaqué, fut culbulé sur tous les points. Le duc d'York qui, pendant Taction, était resté sous les murs de Nimègue, se replia au delà du Waal , laissant au camp retranché de Nimègue vingt bataillons sous le général Valmoden. La division Souham se porta aussitôt devant ce camp, le 28, et celle de Bonnaud forma Tinvestissement de Grave sur la Meuse.
Les Français étaient entrés dans Venloo, le 27 octobre. Le général Moreau, informé de la retraite des Autrichiens, avait passé la Meuse et complété Tinvestissement de la place, le 10. Gomme on Ta vu au livre précédent , les troupes du siège n'avaient pas un effectif de plus de six mille hommes , sans autre artillerie que des pièces de campagne ; mais la terreur était si grande chez les alliés , qu'après les premiers coups de canon, le commandant demanda à capituler. 11 remit la place bien armée, bien approvisionnée et dans le meilleur état. Un brigadier suisse, commandant à Grave, fut le seul qui fit son devoir. Ce brave officier , bloqué pendant deux mois et demi, bombardé pendant trois semaines, ne se rendit que le 29 décembre, après avoir consommé toutes ses provisions de bouche.
L'armée anglaise , forte de quarante mille hommes, cantonnée entre le Waal et le Leck,
communiquait avec la garnison de Nimègue, au moyen d'un pont de bateaux et d'un pont volant» Vingt mille Autrichiens , à la solde de TAngleterre, tenaient la rive droite du Rhin, depuis Arnheim jusqu'à Wesel, à portée de se joindre au duc d'York. Il semble que des forces aussi considérables auraient dû mettre Nimègue à Tabri de toute insulte ; toutefois, les Français, sentant combien il était important pour eux de se rendre maîtres du seul point par où les alliés pouvaient déboucher pour les inquiéter sur la rive gauche du Rhin , résolurent d'attaquer de vive force les lignes dont la ville était entourée. Les divisions Souliam et Moreau (devenue momentanément Vandamme) , furent chargées de cette périlleuse mission. Heureusement pour elles, la terreur qu'inspirait l'armée française les dispensa de celte dangereuse entreprise. Des batteries, placées sur les bords du Waal, au-dessus et au-dessous dç la place, ayant coulé bas quelques bateaux du pont, le général Burgh fut tellement effrayé, qu'après avoir fait réparer les dégâts, il se relira précipitamment sur la rive droite du fleuve, dans la nuit du 8 au 9 novembre, reploya le pont et le brûla, abandonnant ainsi dans la ville le général Haak avec trois mille Hollandais. Ce général, ayant reçu du stalhouder l'ordre de se retirer, fit enclouer ses canons et passa le fleuve un des premiers. Alors ses troupes se précipitèrent en désordre sur le pont volant, pour attein-
dre le bord opposé, mais un boulet, ou le poids de tant d'hommes ayant rompu le cable, elles furent jetées sur un banc de sable et faites prisonnières.
Pendant ce temps, le général Werneck, commandant le corps autrichien , qui aurait agi avec beaucoup plus d'intelligence de la guerre en ralliant le duc d'York, pour déboucher par Nimègue et livrer bataille aux deux divisions de l'armée du Nord, campée devant cette place, fit passer son avant-garde sur la rive gauche du I\hin à Buderick ou Burick, où elle commença à se retrancher. Vandamme étant survenu , avec les troupes qui avaient assiégé Venloo, les Autrichiens furent attaqués et forcés de repasser le Rhin , ce qu'ils n'exécutèrent pas sans difficultés, car on n'avait pas établi de pont, par cette singulière raison qu'on ne savait pas encore si les frais seraient supportés par l'Autriche ou par l'Angleterre. Les rives gauches du Rhin et du Waal,se trouvèrent donc libres, et les armées du Nord et de Sambreet-Meuse opérèrent une seconde fois leur jonction.
Les autres armées, ayant pris des cantonnements, celle du Nord s'attendait à jouir du même avantage, mais les généraux reçurent Tordre de tenter le passage du Waal; toutefois, n'ayant pas à leur disposition les moyens qu'exigeait une en- U^eprise de cette importance, ils échouèrent , et tous leurs efforts ne servirent qu'à .sacrifier inu-
lilement un nombre de braves soldats. Forcé d'en remettre l'exécution à une autre époque, le gouvernement permit à cette armée d'entrer dans des cantonnements. A peine les troupes y étaient-elles reparties, qu'un froid rigoureux gela les rivières. L'occasion était trop belle pour la laisser échapper. Pichegru, revenu à la tête de l'armée, reçut l'ordre d'entrer en Hollande, elJourdan, pour appuyer son collègue, mit à sa disposition les divisions Lefebvre et Morlot, puis il réunit cinquante mille hommes aux environs de Crevelt.
Ce fut le 26 décembre , que les brigades Daendels et Offen, passèrent la Meuse, sur la glace, et s'emparèrent de l'île de Bommel, où elles prirent seize cents hommes et beaucoup d'artillerie. Ce même jour, le général Bonnaud, dont les troupes cantonnaient autour de Bréda, attaqua la droite des Hollandais sur la Marck, et força la brigade du général Bulzlard à se jeter dans Villemstadl. Celle du général Haack, n'ayant pu se retirer à temps, fut coupée et capitula en rase campagne.
Le froid continuant à être très-vif, les alliés ne se crurent plus ea sûreté derrière la ligne du Waal , et se reployèrent au delà du Leck. Le 8 janvier, le Waal étant suffisamment gelé, la division Salm le franchit vers Bommel, et celle de Macdonald vers Thiel. Le lendemain, Pichegru fit passer ses divisions de droite au-dessus de Nimègue. L'avant-garde des alliés , ayant opposé
quelque résistance sur le canal de Pauerden, fut culbutée. Pendant ce temps , quelques divisions ennemies , engagées dans de faux mouvements du côté de Hauren, furent également battues.
Le Waal une fois franchi , la Hollande ne pouvait plus être sauvée que par une bataille. Le prince (fOrange avait son quartier général à Gorcum, les Anglais et les Hanovriens tenaient la rive du Leck, depuis Arnheim, jusqu'à Wageiiiiigen, et le général Alvinzi , avec vingt mille Autrichiens, celle du Rhin, depuis Emmerich jusqu'à Arnheim. Les alliés pouvaient donc, par un mouvement de concentration de leurs ailes, sur leur centre , réunir soixante à soixante-dix mille Iwmmes sur Rhenen ou Arnheim , et courir les chances d'une affaire générale et décisive. Au lieu d'opérer de la sorte, les troupes de chaque nation restèrent isolées. Pichegru ayant fait mine de passer le Leck, vers Arnheim, le général Valmoden, qui commandait Tarmée anglaise, depuis le dépari du duc d'York, exécuta un grand changement de front; l'aile droite, en arrière, passa l'Yssel, et ne tarda pas à se reployer derrière l'Ems, livrant ainsi les Sept Provinces-Unies. Le général Alvinzi se retira en même temps sur Wesel. Le prince d'Orange s'embarqua alors pour l'Angleterre, et Pichegru n'eut qu'à faire marcher ses troupee pour s'emparer de tout le pays.
La conquête de la Hollande terminée, un traité fut signé, entre la République française et les
Provinces-Unies , portant abolitio du stalhouilérat, alliance offensive et défensive contre TAngleterre, cession de la Flandre hollandaise, de Maëstricht, de Venloo, communauté du port de Flessingue, navigation du Rhin, de la Meuse, (le l'Escaut rendue commune aux deux nations.
Cette campagne excita Tadmiration de la France el rétonnement de l'Europe. Ce que Louis XIV avait inutilement tenté à Tapogée de sa puissance , la République l'avait exécuté en peu de mois. Ses armées occupaient les provinces hollandaises et la rive gauche du Rhin , jusqu'à Râle. Après avoir été menacée dans son indépendance, la France menaçait à son tour celle de l'Allemagne.
Maintenant que nous avons jeté un coup d'œil général sur l'ensemble des opérations des armées françaises dans le Nord, à la fm de 1794 et 1795, reprenons le récit des opérations plus spéciales au général Vandamme.
Au commencement de novembre 1794, la division Moreau avait rejoint l'armée du Nord et pris Venloo. Pichegru, absent par congé, était remplacé dans son commandement en chef, par Moreau, et ce dernier, dans le commandement de la 2* division, par Vandamme. Le chef de demibrigade, Pancez, eut sous ses ordres la brigade Vandamme. Les deux autres brigades de la division étaient sous les généraux Laurent et Compère.
Vandamme avait son quartier général à Cleves. Sa brigade occupait les positions, vers Granenbourg et Ruremonde , qui faisaient face à Buderich. Elle était composée des 44® et 48® de ligne, six mille hommes d'infanterie , sept cents chevaux des 21* et 23* chasseurs ; de la 4* compagnie du 8® d'artillerie, des chasseurs du Mont-de-Cassel, formant un bataillon de mille hommes, du 14* bataillon d'infanterie légère, de neuf cents hommes, total, environ neuf mille combattants. La brigade Compère était devant Nimègue , et la brigade Laurent devant Clèves ; elles avaient à peu près les mêmes effectifs.
Le 4, le camp de Clèves fut levé ; la brigade Vandamme vint se cantonner au-dessus de Wesel, à Xanten et aux environs, la brigade Laurent, renforcée du 14* bataillon d'infanterie légère à sa gauche, s'établit de Calcar à Clèves, la brigade Compère resta devant Nhnègue.
Un vieux fort appelé Schenk ou Schenkuenschans , situé près de la séparation des deux bras du Rhin (le Wesel et le Leck), et que l'on croyait important, fut occupé par une compagnie des troupes de Vandamme. On s'était imaginé que de la possession de ce fort dépendait la possibilité de l'établissement d'un pont sur le Waal. On avait donc fait des dispositions pour l'attaquer et pour l'enlever, le croyant défendu par l'ennemi , mais on fut fort étonné d'y pénétrer sans coup férir. Il était évacue.
Le siège de Nimègue continuant, on renforça la brigade Compère du 23' de chasseurs à cheval. L'ennemi avait ses troupes sur la rive droite du Rhin ; les Autrichiens, leur gauche à Emmerich, s étendant en amont; les Anglais, les Hanovriens et les Hessois, d'Emmerich à Bauren, en aval.
L'armée du Nord était à la gauche de la ligne française, l'armée de Sambre-et-Meuse à sa droite. Le 9 novembre, on jugea nécessaire d'enlever un pont que l'ennemi conservait devant Wesel, près du village de Buderich. Il était défendu par une tcte fortifiée et par de l'artillerie placée sur la rive gauche. Le général Lefebvre, commandant la division de gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse, fut prié de participer a l'opération, en envoyant, le 40, quelques troupes légères sur Buderich. Vandamme rassembla sa brigade et celle du général Laurent, près de Xanten , dans la nuit du 9 au 10 novembre. 11 fit bivouaquer ses troupes et les mit en marche à 3 heures du matin, dans le plus grand silence. Le 23' de chasseurs à cheval, rappelé de Nimègue pour cette expédition, éclairait la marche.
Vers cinq heures, la tête de colonne arriva à l'entrée de la fameuse plaine de Buderich si souvent témoin de luttes entre les armées de différentes puissances. Vandamme ayant formé sa ligne, dirigea l'attaque de façon à déborder la tête de pont par les deux ailes avec ses troupes légères, tandis que toutes les compagnies de gre-
nadiers des deux brigades réunies constituant un bataillon d'élite, abordaient de front le village, soutenues par deux bataillons de ligne et par un escadron de chasseurs.
L'ennemi, vigoureusement poussé, se replia derrière les retranchements de la tête de pont. Le 23* de chasseurs à cheval le chargea jusqu'au pied des ouvrages, mais ne trouvant pas de passage, il fut obligé de rétrograder. Le 14* bataillon et le 2*" du 22® de ligne de la brigade Laurent reçurent Tordre de monter à l'assaut à la baïonnette. La résistance fut vive, maislatlaque tellement impétueuse, que les Autrichiens culbutés se jetèrent en désordre sur le pont. On les y joignit. Beaucoup furent hachés et tués à l'arme blanche. Il se passa alors un fait assez singulier. L'ennemi parvint à couper le pont avec une telle promptitude que deux bateaux s'en détachèrent brusquement et suivirent le cours du Rhin. Ils étaient remplis d'Autrichiens et de Français et l'on ne put les faire aborder sur la rive gauche qu'à un quart de lieue plus bas.
Ce pont n'était pas précisément sur le Rhin, mais bien sur le canal de Budcrich, sorte de saignée faite au fleuve pour détourner son cours qui menace parfois Wesel d'inondation. Entre ce canal et le Rhin existe une petite île que l'enuenii avait très-habilement retranchée et qui communiquait à la ville par un pont volant pouvant transporter cinq cents hommes à la fois.
Aussitôt qu'on fut maître de la tête de pont commandée par toutes les batteries de la place el de la citadelle, les batteries ennemies firent un feu qui eût été terrible, si Ton n'eût abrité les troupes derrière la digue. Vandamme fit aussitôt construire une sorte de chemin couvert sur le bord du Rhin. Un officier du 14® bataillon se jeta à la nage et fut mettre le feu au pont volant qui brûla tout entier.
Après ce beau combat, l'ennemi étant rejeté sur la rive droite du fleuve, les deux brigades aux ordres de Vandamme campèrent à Buderich et en arrière du village. Les troupes de Sambre-et- Meuse arrivées au milieu de l'affaire et restées en réserve rejoignirent leurs cantonnements.
Le jour môme (10 novembre), où avait lieu, sur la gauche, l'enlèvement de Buderich, la place de Nimègue se rendait et la brigade Compère ralliait la division. Ses trois brigades furent alors égalisées et formées chacune de : un bataillon d'infanterie de ligne, de deux demi-brigades de ligne, d'un régiment de cavalerie légère. L'artillerie légère et de position rentra au parc.
La brigade Compère fut cantonnée du fort de Schenk à Clèves; à gauche, la brigade Laurent deCalcaràXanten; à droite, celle de Vandamme, en seconde ligne, entre la Meuse et le Rhin, de Cranenbourg à Gennep et Goch.
Cette 2* division de l'armée du Nord, toujours sous les ordres de Vandamme, resta dans sa
position jusqu'au commencement de décembre.
Vers le 10, on résolut de s'emparer de Tile de Bommel, située sur la gauche de Nimègue et de Thiel, et que traverse la grande roule de Boisle-Duc et Grèvecœur à Utrecht et à Amsterdam. Pour faciliter cette opération, Vandamme reçut Tordre de faire, avec sa division , une fausse attaque entre Nimègue et sur le fort de Schenk; de franchir le-Waal pour attirer à lui une partie des forces des alliés, tandis qu'on enlèverait Tile.
La fausse démonstration eut lieu en effet le il décembre, à trois heures du matin. Une partie de la division commandée par Vandamme passa le Waal et attira de son côté plusieurs régiments hanovriens avec lesquels elle ne s'engagea que faiblement, l'objet qu'on voulait atteindre étant seulement d'attirer une partie des forces de l'ennemi sur la droite, tandis que l'attaque véritable avait lieu sur la gauche.
Ces différentes opérations de la fin de 1794 donnèrent lieu à une correspondance à laquelle nous empruMtons les documents suivants :