LIVRE IV
; général Vandamme à la il* division de Tannée de Rhin-ei- Moselie (fin de 1795). — Composition et emplacement de cette armée. — Situation morale des troupes françaises à cette époque. — Pichegru. — Ses intrigues. — Sa trahison.
— Soupçon de Tagent François Bâcher sur la conduite de Pichegru. — Sa lettre du 13 février 1796. — Confiance de Vandamme dans son général en chef. — Sa lettre au représentant Woussen ( 2 mars 1796 ). — Lettre de félicitations adressée à Vandamme, après sa réintégration sur les cadres de l'armée, par le général Dubois (5 janvier 1796). — Pichegru remplacé par Moreau. — Vandamme demande à accompagner Pichegru en Suède. — Sa lettre au Directoire relativement à son ancien général en chef. — Dénonciation contre Vandamme. — Sa modestie. — Lettres du Directoire à Moi*eatt.
— Nouvelle organisation donnée à l'armée de Rhin-et-Moselle. — Vandamme passe à la 7« division, commandée par Duhesme. — l\ est dénoncé. — Reprise des hostilités (30 mai 1796). — Influence de Pichegru. — Entrée en campagne de l'armée de Rhin-et-Moselle. — Lettre de Moreau au Directoire (26 mai 1796). — Recommandations du Directoire. — Saint-Cyr commande le corps dont la division Duhesme fait
partie n la gaiicHie. ~ - La brigade Vandamme oconpe Lambstein. - Coinlial d'Epsleiii (10 juin). — r*assage du Rhin à Kclh (unit du '2\ au 'l'i juin). — Combats sur la rive droite du fleuve. — Morean et le Direeloire. — Moreau opère lentement, methodiquenu'ut. — Inconvénients iju(* présente sa manière de faire la ^nu'rre. — Indiscipline et pillage. Lo «•omniissaire Ilaussniann. -- Sa liMtre du iS j\iillet. — L'areliidne Charles profilant des tergiversations de Moreau nianiruvre habilement. — Vandamme perd ses équipages. — Bataille de Neresheim (il août). — Nouvelles et singulières inslrnc!i(ms de (larnol. — Kfù*l «lésaslreux de ees instructions sur Moreau. — iW dernier ehange sou plan pour obéir au Directoire. — L'arehiduc prolite de cette faute. — La divisi»)n Du .esme chargée de eouvrir l'aile droite à Gien^en le jour de la bataille de Neresbeim. — Eebee qu'elle éprouve.— F^loge de Vandamme. — Proportions que l'on eherche à donner à eette affaire. — Lettre dMlaussmann au Directoire (14 août nUO). — Singulier eertiiieal donné par Vandamme à Duhesme. — Observations de Moreau au plan envoyé parle Direetoire. - L'armée de Hhin-et-Moselle force le passage du Lech. — Affaire du l'"'* septembre. — L*arehidue, par ses habiles man<euvres, forée Moreau à se replier sur le Uhin.— Ordres et eonti*e-ordres du Directoire à la fin de septembre. — Belle retraite de Moreau pendant le mois d'octobre. — Vandamme à la bataille de Biberach (2 octobre). — Défenses de la tôte du pont de Kelh. — Combats au Val-d'Enfer (il octobre). — A Emmedingen (19 octobre). — A Caudern et Schliegen (23 et 20 octobre). — Rapports de Moreau. — L'armée étant derrière le Rhin, Vandamme avec sa brigade occuiie la tête du pont de Kehl (novembre). — l\ sollicite un congé. — 11 se retire à Cassel à la fin de novembre.
Arrive le 30 dëccml)re 1795 à Tarmée de Rhinet-Moselle, dont le quartier général était à Hagucnau, Vandamme se rendit immédiatement à Sarrebruck pour prendre 1(^ commandement de rune des brigades de la 11^ division active placée sous les ordres de Gouvion-Saint-Cyr.
Voici quels étaient alors la force, remplacement
et la composition de l'armée de Rliin-et-MoselIe :
Elle avait quinze divisions, dont huit actives, une d'avanl-garde, une de réserve de cavalerie de !2,00() chevaux, une division d'artiUerie dite du <j:rand parc, et trois divisions territoriales.
Pichogru commandait en chef, ayant pour chef d'élat-major le généial de division Liébert, pour commissaire-ordonnateur le citoven MarlelHùre.
La V^ division (Dumas), brigades Scissé, Nouvion et Jordy, était à la droite de la ligne, de IIuningue à Marcolsheim ; — la 2'' (Schauenbourg), brigade Vachot, s'étendait à gauche jusqu'à Globsheim ; — la 3^ (Bourcier), brigades Sibaud et Tharreau, jusqu'à Lauterbourg; — la 4*-' (Delmas), brigades Frémontet Eckmeyer, vers Billigheim, faisant un angle presque droit et abandonnant les bords du Rhin ; — la 5^ (Beaupuy), brigades Lambert et Tolmé, vers Ottenheim; — la 8^' (Férino), brigades Scherl) et Préval, vers Landau; — la D^ (Renauld), brigade Duverger, sur All)crs\viUer; — la lO^(Delaborde), brigades Xaintraillcs et Girardot, sur Munichwiller; — la H® (Saint-Gyr), brigades Lecourl)e et Vandamme, sur Deux-Ponts et Sarrebruck.
Les réserves de cavalerie et le parc étaient en seconde ligne sur îlerxheim ; la division d'avant-garde (Desaix), brigades Joba, Laboissière et Sandos, à Neusdorff.
Ainsi, cette armée, forte de 85 à 90,000 hommes, couvrait le Rhin; sa dernière division active, la
11®, s'appuyait par sa gauche à la droite de Tarmée de 8ambro-el-Meuse, commandée par Jourdan, qui se liait elle-même avec Tarmée du Nord, aux ordres de Moreau.
Depuis le 25 décembre 1795, les troupes étaient en cantonnement en vertu d'une convention militaire faite par les généraux Jourdan et Pichegru d une part, et Clairfait, commandant les Autrichien, d'autre part.
Cet armistice avait été conclu en dehors de la participation du gouvernement français le Directoire exécutif, qui remplaçait depuis la fm de 1795 le Comité de salut public. Le Directoire n'avait pas été fort satisfait de cette façon d'agir des généraux, mais il s'était cru obligé, dans sa faiblesse, de donner une sorte de consentement tacite, en acceptant le fait accompli.
Le 12 décembre, l'armée de Sambre-et-Meuse, battue quelques jours auparavant, ayant pris sa revanche et obtenu, sur la Nalie, un léger succès, Clairfait avait proposé à Jourdan de cesser les hostiUtés de part et d'autre pour donner quelque repos aux troupes. Jourdan ne voulut pas agir sans avoir pris l'avis de Pichegru. Ce dernier recevait en même temps des propositions analogues de Wurmser, qu'il avait en face de lui. Les deux généraux français s'étant mis d'accord, signèrent, le 25 décembre, une convention dans laquelle il fut stipulé que les hostilités cesseraient et ne pourraient être reprises que dix jours après la
dénonciation ; que les belligérants resteraient dans le statu quOj sans que les positions respectives, si elles venaient à être abandonnées par les uns, pussent être occupées par les autres; que les postes, les patrouilles, ne seraient jamais portés au delà de la ligne tracée pour chacun, et que tout différend serait jugé par les commandants d'avanlpostes.
Ladite convention fut soumise à la sanction du Directoire qui en désapprouva la forme, mais sans la faire rompre.
C'est à ce moment que Vandamme fut replacé à Tarmée de Rhin-et-Moselle. Sa destination première avait été l'armée de l'Ouest, mais il avait obtenu de n'y point aller, ainsi que nous l'avons dit.
Le quartier général de Pichegru était établi à Haguenau. Les trois premières divisions étaient chargées de la défense ou plutôt de la garde de la frontière et du Rhin, de Porentruy àLauterbourg; la 4* eut le Rhin, de Lauterbourg à Guermesheim; la 5* laissa en hgne sept bataillons de Hexheim à Wissembourg et cantonna les autres en arrière ; la 8® entra dans Landau ; la 9® occupa Bergrabern et le pays environnant; la 10® s'établit à Hernback, laissant quelques bataillons en première ligne; enfin, la 11® vint de Sarreguemines à Saarbruck, portant sur son front quatre demi-brigades d'infanterie.
Bientôt les troupes, ftitiguées des combats incessants, des marches, des privations qu'elles
avaient eu à supporter, conîmeiicèrent à respirer. Elles ne tardèrent pas à entrer en relation avec les Autrichiens. Les avant-postes se voyaient, les soldats se parlaient, les ofticiers se traitaient, se recevaient à dîner. Il n'était plus question de tvrans, de satellites de tvrans; les mœurs farouelles des républicains ardents s'adoucissaient, et la corruption, par contre, s'introduisait dans les armées françaises. La discipline rigide se perdait, les ofticiers, mal payés en valeurs de papier n'ayant pas cours, laissaient piller leurs hommes et vivaient avec eux du produit de leurs rapines. Les fournisseurs et ceux que le soldat désignait à cette époque sous la (jualification de riz-pain-sel cherchaient a s'enrichir ; quelques généraux les imitaient.
Le général en clief Pichegru, à qui tout cela convenait, parce que depuis le mois d'août 1705 il prétait l'oreille aux suggestions des princes émigrés, non-seulement laissait faire, mais encore encourageait sous main le désordre. L'armée sf perdait sans combat et se démoralisait.
Le Directoire invitait Pichegru à réprimer tous ces a])us, mais ces abus, comme nous venons de le dire, faisaient trop bien les affaires du général pour qu'il tînt compte des observations d'un gouvernement faible et n'ayant pas la force de destituer un chef sur les menées duquel, cependant, il avait l'éveil. 11 y a i)lus, le Directoire faisait instance sur instance à Pichegru pour qu'il conservât un
commandement que ce dernier demandait sans cesse à résilier, bien convaincu qu'on n'oserait le lui retirer.
C'est ici le moment d'analyser rapidement la conduite de Pichegru, conduite que Vandamme, son ami dévoué, était si loin de soupçonner, qu'il se compromit presque aux yeux du gouvernement pour le défendre, ainsi qu'on le verra plus loin, lorsque la publication de la correspondance du général de l'armée de Rhin-et-Moselle avec les princes eut ouvert tous les yeux.
Dès le 15 août 1795, ainsi que nous l'avons dit, Pichegru était entré en pourparlers avec le prince de Condé et avec l'agent de l'Angleterre dont il recevait de l'argent: Il avait eu l'infamie de faire battre son armée, et ne négligeait aucun moyen pour dégoûter les ofticiers, pour provoquer le mécontentement des soldats et préparer le succès de la trahison dont le prix devait être, pour lui, les plus hautes faveurs et une somme considérable.
Le Directoire ne pouvait ignorer entièrement ses intrigues, mais, soit que les uns ou les autres de ses membres ne fussent pas éloignés de prendre part au gâteau en favorisant ses projets, soit plutôt encore que le gouvernement des cinq directeurs se trouvât trop faible pour entrer en lutte avec le général qui jouissait alors de la plus grande réputation militaire, Pichegru continuait à trahir pour ainsi dire ouvertement et impunément.
Un agent français en Suisse, Bâcher, dont la correspondance de celte époque est des plus intéressantes, écrivait cependant le 13 février 1796 au ministre des relations extérieures :
« Il faut que je vous confie une chose que j'ai sur le cœur et qui me tourmente véritablement: c'est Pichegru. Est-il pur? ne Test-il pas? je ne sais, et ce doute m'afflige. Je^dois vous dire que cet homme est l'espoir de nos ennemis, et que s'ils ont quelques attaques considérables à diriger contre vos armées, vous verrez toujours que leurs plus grands efforts se dirigeront de préférence du côté où Pichegru commandera ; cela est un fait, j'ai déjà eu l'honneur de vous en parler. Alors j'avais des inquiétudes, j'ai maintenant des cerf/tudes par rapport aux opinions des ennemis sur ce général. Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu de ma vie; j'ai souvent admiré ses talents d'après ce que j'ai observé dans les opérations de son commandement... mais pourquoi n'a-t-il pas la confiance de ses soldats? Pourquoi nos ennemis espèrent-ils obtenir de plus grands succès de son côté que de celui de Jourdan?... Sans doute le Directoire a rigoureusement examiné la conduite d'un homme sur la fidélité duquel reposent d'aussi grands intérêts que sur Pichegru, puisqu'il lui a conservé le commandement de son armée... Mais, s'il est pur, que le Directoire, par un grand acte pubhc, le fasse donc connaître; que les armées françaises en soient informées;
enfin, que l'Europe le sache. Par ce moyen, il doublera les moyens de Pichegru , car il est impossible qu'il ignore que le soupçon a plané sur sa tête ; dès lors, son énergie en est diminuée, toujours le soupçon la tue. Il rassurera son armée qui doute et que la malveillance travaille; enfin, il détruira les espérances de vos ennemis, etc. »
Pichegru trahissait réellement. Moreau, qui le remplaça à la fin de mars dans le commandement de l'armée de Rhin-et-Moselle , paraissait peu éloigi é de marcher dans les mêmes errements. Aussi Pichegru le désigna-t-il au Directoire comme son successeur. Jourdan, à l'armée de Sambre-et-Meuse, n'était pas homme à se laisser aller à de pareilles infamies ; aussi , Pichegru recommandait-il expressément aux agents des princes et de TAngleterre de ne rien tenter sur lui, et de lui cacher soigneusement les négociations secrètes.
Pichegru allait plus loin encore dans sa trahison ; il engageait le prince de Condc à faire répandre avec profusion sur la rive gauche du Rhin de petits pamphlets dans le genre de celui intitulé : Dinlogiio de deux grenadiers, pamphlet que le général en chef de Tarmée de Rhin-et-Moselle avait composé lui-même et répandu avec adresse parmi ses soldats.
Voici quelques phrases tirées d'un de ces im-
primés , transmis au Directoire, au mois d'aM*]!, par un agent.
« Avis aux bons Français :
« Le prince de Gondé prévient, au nom du Roi, tous les ofllciers, sous-oftîciers et soldats français (pii voudront joindre ses drapeaux :
« Que tout officier supérieur qui lui passerait avec un bataillon, ou un demi-bataillon, ou un escadron monté ; tout capitaine arrivant avec sa compagnie, etc.; tout lieutenant avec une troupe de la force de 30 hommes, etc. :
* Seront conservés et serviront dans leurs grades et emplois respectifs, etc. •
Mais ce qui était plus affreux encore que tout Cela dans la conduite de Pichegru, c'est que, dans Tespérance de démoraliser complètement ses troupes, il s'entendait avec les administrateurs de son armée pour que les soldats, les sous-oftîciers et môme les officiers, qu'on payait peu ou point, manquassent littéralement de tout.
La naïveté de Vandamme, sa confiance dans Pichegru, sa foi dans le républicanisme du général en chef, auquel il était bien loin d'attribuer tous les maux qui désolaient l'armée de Rhin-et- Moselle, et aussi la rectitude do son jugement et la justesse de ses vues militaires se font jour dans une lettre écrite par hii de Saarbruck, le 2 mars 1796, à un de ses amis, le représentant du peuple Woussen ; la voici :
• Croyant vous connaître, je crois de mon devoir, comme républicain et compatriote, de vous faire part de quelques idées sur la situation de nos armées et de celles de nos ennemis. Aux avant-postes, voyant les choses de près, curieux et à même de pénétrer les secrets de nos ennemis, je dois connaître quelque chose; je vais vous en faire part.
(c Notre cavalerie est très- faible, pour ne point dire nulle. Les carabiniers, qui dans tous les temps étaient la terreur de rennemi, sont dans ce moment réduits à 400 hommes montés, même fort mal, tandis que leur complet doit être de 1,600. Beaucoup des meilleurs régiments de chasseurs, de dragons, etc., etc., grosse cavalerie, sont à 200 ou 300 hommes, 400 les plus forts ; le t)* régiment de cavalerie est de 250 hommes, le 18® idem est de 120 hommes; le 2^ de chasseurs est de 300 hommes, le 8^ idem, de 350 hommes ; les 7® et 8® de hussards sont de 200 hommes.
« Jugez, tandis que ces corps devraient être les premiers de 450 hommes et les seconds à 7 et 800. Les régiments de dragons sont aussi trèsfaibles ; le 4® est de 300 hommes, le G'' de 360 et les M*^ et 19® de 200 hommes.
« Pensez comme tout cela est consolant, tandis que les hussards ennemis sont à i.hOO hommes, leurs dragons à 1,200 et les hulands a 1,400, tous fort bien montés.
« Vous me direz que nos régiments de cavalerie seront aussi complétés; j'en ai aussi Tespoir, mais quand? au moment où nous entrerons en campagne. C'est alors que Ton enverra des chevaux de remonte que la levée du 30® et ceux de luxe doivent fournir.. Dans ce moment, il faudra instruire les chevaux, les habituer au feu, et je vous assure que c'est du premier choc que dépendra la victoire. Uon ne presse point assez cette levée, l'on ne voit point d'effet des résolutions ni des arrêts contre les administrations. Tous leurs chevaux restent entre leurs mains, aussi les officiers autrichiens, à qui j'ai eu l'occasiondo parler, rient-ils de cet abus. Nous, Français républicains, nous en gémissons en souffrant. Tous les jours il arrive des chevaux de la Pologne, de la Hongrie et des frontières de la Turquie, et bientôt ils seront en état d'entreprendre quelque chose.
« Quant à l'infanterie, l'ennemi a beaucoup de peine à compléter ses cadres, et nous sommes à peu près au complet ; mais son infanterie est organisée d'ancienne date, tandis que la nôtre est dans ce moment toute désorganisée. Je sais que c'est pour la réorganiser de suite ; mais le temp> presse et je ne vois guère la possibilité de fmii cela de suite. Un grand nombre d'officiers se trouvent supprimés parce qu'ils ne sont point les plus anciens de grade : tel est le vœu de la loi;
nais il arrive souvent que les Dieilleurs sont ians ce cas.
« Vous savez que Ton a incorporé une demibrigade dans une autre; presque tous nos corps wnt complets, mais point armés; instruits et babilles comme ils auraient pu rctre.
« L'artillerie de bataillon, qui était autrefois portée au nombre de 1,200 pièces, est maintenant réduite à 300. L'ennemi a augmenté la tienne; ils ont par régiment six pièces de 8 et les obusiers de six pouces que Ton attacherait aux parcs des divisions. L'on m'objectera peut-être qu'il nous manque des chevaux de trait pour l'artillerie; je répondrai qu'il en manque pour tous les services militaires, ainsi il faut y pourvoir promptement. Il est bien prouvé que nos derniers revers sur le Rhin, le Mein et la Sig ne proviennent que faute d'artillerie et de chevaux. L'ennemi a profité de cet avantage et voilà la seule raison de ses victoires.
« Il y a des journaux qui disent nos armées dans le meilleur état, et celles de l'ennemi en défection; ils se trompent, l'ennemi est en état aussi bien que nous. Au moins il faut tout vous écrire ce que je vois sous mes yeux et ce que j'entends tous les jours.
« Notre armée est dégoûtée parce qu'elle est mal payée; cependant si l'on pouvait donner un sol de plus par Jour au soldat, il ne pour-
rait pas se plaindre; mais les officiers, les généraux, à quoi sont-Us réduits? à leurs liuit francs, ils dépendent du soldat, ils ne peuvent pas l'enipôcher do piller, de voler, ils sont réduits à vivre avec lui. Alors, par cette misère, par cet avilissement, Tofficier, dégoûté, est sans autorité et sans courage , le soldat le méprise et ne peut le respecter. — Beaucoup de généraux ne peuvent se procurer les chevaux dont ils ont besoin pour entrer en campagne, tandis que les commis des administrations leur font honte, montés sur des anglais superbes. Encore si le gouvernement leur en donne, avec quoi les équiper, avec quoi les entretenir de fourrage, de réparations, et comment payer les domestiques? Jugez de tout cela et croyez que toutes ces vérités m'épouvantent et me présagent des malheurs. Je sais que le gouvernement ne peut tout d'un coup y remédier, je me plais môme à croire que F on veut Y porter remède ; mais le temps presse, bientôt il sera trop tard.
* Citoyen représentant, ne croyez pas que si je vous dépeins ici des faits vrais et terribles, qu'ils soient en état de me faire changer; loin de moi cette pusillanimité : vous devez me connaître, je ne change pour rien, mais je souffre de voir de si belles et si braves armées avilies, et dans la personne de leurs officiers; je souffre, vous disje, parce que c'est de là que peut naître la dissolution de Tarmée et même de la République.
Je vous prie de ne point oublier de présenter s respects à vos collègues Lesage, Derauty, ivet, etc., à me croire sincèrement votre cornriote. »
• P.-iS. — D'autres abus sautent à mes yeux : corps de cavalerie sont sans moyens et ne
ivent faire faire aucune réparation ni à Téquiiient des hommes, ni à la sellerie, ce qui enîne des pertes extraordinaires à la République,
• ce qui n'est point réparé à temps finit par ne is pouvoir servir , alors il faut le remplacer à if. Ils n'ont point le moyen de faire ferrer les 3vaux, non plus que de faire traiter ceux attais de la gale; alors il en crève et tout concourt lélruire la cavalerie, qui est Tarme sur laquelle îst plus que temps de porter Taltention du gou- *nemenl. Malgré que tous ces faits existent, as voyez que des militaires de tout grade font 1 à la patrie de sommes immenses en assiats, qui est souvent le montant de leur paye, cela, n'en doutez pas, parcs qu'ils ne sont ucune valeur; car enfin de quoi vivent-ils? tant dévoué à la patrie qu'eux, je ne puis don- [• à la patrie autre chose que mes bras, et je as jure que je connais peu de mihtaires dans utres cas; mais aussi je vous observe que bien > gens donnent peu pour avoir beaucoup, ou Lir faire parler d'eux. J'espère que le gouvernent n'en sera point dupe, quoiqu'il ait la poli-
lique d'annoncer ces dons dans les papiers publics, comme pour servir d'exemple. Je conçois facilement que si vous ne me connaissiez pas vous me croiriez ennemi de la République. Non, je suis toujours le même, malgré que Fon trame encore contre moi à Paris; probablement seraisje encore une fois supprimé, cette fois ce sera pour avoir fait la guerre aux administrations el agents, tandis que la première c'était pour avoir été trop sévère contre les émigrés à Nieuport. Ce qui est sur, c'est que jamais ce ne sera ni pour incivisme, ni pour lâcheté, ni pour trahison, ni improbité. Si Toccasion se représentait que vous puissiez, vous, Lesage, ou d'autres de vos collègues , parler au directeur Carnot qui me connaît, mais à qui je ne voudrais pas écrire directement, tout ce que j'ai à demander, c est d'être employé au nord, si la guerre recommençait contre la Hollande, car je connais parfaitement ce pays. Faites-moi le jjlaisir de m'écrira de temps en temps.
« Salut et respect. »
« L'ennemi nest cependant point encore prêt d'entrer en campagne, malgré tout ce qu'on en dit; il désirerait beaucoup que nous le provoquerions les premiers en rompant là trêve, car il se servirait de ce moyen pour encounujerses soldats et les exciter contre nous en disant que c'est notre faute si la guerre ne finit point; mais je compte à cet égard sur la
politique du gouvernement et sur sa prudence, car je crois que cela ferait même tort pour Topiniondans nos propres armées ; ce qu'il y a de bon, le général Clairfait, qui commandait les deux armées en chef, vient d'obtenir sa démission, et l'archiduc Charles commande à sa place; il aura pour adjoint le comte de Bellegarde, et pour quartier-maître général le général major Mack (Anglais d*origine) , homme de projet, mais peu propre à l'exécution, mal vu par les officiers autrichiens^ ayant été cause que Gobourg a fait quelques gaucheries dans la Belgique il y a deux ans. Pourvu que maintenant nos généraux en chef s'accordent bien ensemble, que Ton n'en change pas au moment d'entrer en campagne, et surtout que les deux armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse agissent ensemble', tout pourra aller; encore faudrait-il qu'il y en ait un qui commande en chef.
« Je ne finirais pas demain si je vous écrivais ce que je pense.
« Je vous préviens, mon cher pays, que messieurs les émigrés sont toujours à Cassel, Bailleul et environs, malgré toutes les lois et arrêtés; ils se fichent des patriotes, ils ne se cachent pas, ils se flattent d'avoir des protections suffisantes à Paris.
• J'espère que ce n'est pas auprès le ministre de la police générale, non plus qu'auprès des députés de notre département, ce que je ne souhaite pas du moins.
« Pensez un pou à ces messieurs, cela vous regarde autant que moi. »
Revenons à Pichegru et ajoutons qu'il ne serait pas juste (le laisser croire que Moreau prit sa succession dans ses projets de trahison. Le seul tort qu'on peut lui reprocher, c'est qu'ayant eu connaissance des infâmes projets de son ancien camarade, il ne crut pas devoir les dénoncer au gouvernement.
Après sa réintégration sur les contrôles des armées actives, Vandamme reçut un grand nombre de lettres de félicitation de beaucoup de ses compagnons d'armes, une entre autres du général de cavalerie Dubois. Nous citerons seulement celle de cet officier général, parce qu'elle a un certain cachet d'originalité et qu'elle renferme encore quelques-unes de ces expressions républicaines qui commençaient à disparaître du langage militaire. Elle est du 5 janvier 179G :
« Je vous ai écrit, mon cher camarade, dans le temps, chez un négociant, à Gand, comme vous me l'aviez mandé, et j'étais même ennuyé de ne pas être instruit de ce que vous étiez devenu. Vous me flattez inliniment en m'apprenant votre reintégration. La Répubhque a besoin d'hommes qui connue vous savent la servir avec autant de bravoure ({ue de probité. Dcjii on s'aperçoit qu'il faut ramener dans les armées des généraux républicains et vieux soldats qui ont aidé nos armées
à marcher à la victoire. Le règne où il ne fallait que des ci-devant ou des intrigants est bientôt passé. J'apprendrai avec plaisir que vous occupez les avant-postes ; c'est là votre place. Je vous engage à me faire part quelquefois de vos exploits; je recevrai de vos nouvelles avec plaisir. • Quant aux soixante-dix-huit livres que vous m'avez avancées, ce n'est pas de ma faute si vous ne les avez pas reçues plus tôt; je vous les envoie par la présente où vous trouverez incluse la reconnaissance du directeur des postes pour les toucher à Tarmée. Accusez-m'en, je vous prie, la réception. Si quelque jour je rencontre Jourdan, je tâcherai de me faire payer. »
Pendant plusieurs mois les armées ne firent aucun mouvement. Pichegru engageait le prince de Gondé, dont l'Autriche ignorait les négociations, à faire tous ses efforts pour empêcher les ennemis de la République de dénoncer la fin de la trêve, dans le but de jeter l'odieux de la reprise des hostilités sur la France.
Cependant l'Autriche, dont les généraux se jalousaient, et qui n'était pas au fait des intrigues du général français avec le prince de Gondé et avec l'Angleterre, voulait rentrer en campagne. Elle faisait ses préparatifs pour franchir le Rhin. Wurmser n'allait pas tarder à être rappelé sur un autre théâtre de guerre. Glairfait fut remplacé par l'archiduc Gharles.
Au comnicncemenl de mars 1796, Pichegru fut appelé auprès du Dirocloire. 11 remil le commandement à Desaix. On fut trcs-effravc à Tarmée de Coudé lorsqu'on apprit cette nouvelle. Une somme considérable fut envoyée au traître ; mais à peine arrivé à Paris, il écrivit qu'il comptait retourner sous peu à Strasbourg; qu'on pouvait être tranquille, qu'il était très-satisfait.
En effet, Pichegru, tout en retardant la paix, tout en obtenant des munitionnaires de ne fournir que des vivres de mauvaise qualité et en petite quantité, tout en laissant son armée manquer de tout, s'était arrangé de façon que si le gouvernement le destituait, il aurait l'air d'être la victime de ses efforts pour l'amélioration du sort du soldat, de ses chaleureuses réclamations pour obtenir les secours que le Directoire refusait. Enfin, le misérable n'hésitait même pas à dire à nos adverraires qu'il saurait bien, par ses troupes, forcer la main au pouvoir, et qu'au besoin il les ferait battre encore, comme il l'avait fait déjà.
Pendant son court séjour à Paris, Pichegru reçut l'accueil le plus flatteur. Le peuple le vit avec une sorte de faveur; les ministres lui donnèrent des fêtes et le Directoire parut lui continuer sa confiance. Il revint à son quartier général plus puissant que jamais ; mais à la fin du moi de mars, la démission qu'il offrait depuis longtemps déjà du commandement de l'armée de Rhin-et-Moselle , fut acceptée.
Le Directoire lui écrivit :
« C'est avec regret que le Directoire se rend enfin aux demandes réitérées que vous lui avez faites de quitter Tarmée de Rhin-et-Moselle. Il sait combien il lui sera difficile de vous remplacer, mais il sent aussi que vous avez besoin de repos, et l'accorde, quoiqu'avec peine, à vos pressantes sollicitations.
« Mais le repos d'un guerrier célèbre n'est point l'inaction, et, lorsque son bras est fatigué, sa tète travaille et son cœur s'enflamme encore pour le salut de sa patrie. Le Directoire ne renonce donc pas à l'avantage d'employer vos talents et attend avec impatience l'occasion de vous donner de nouvelles marque des sentiments de confiance et d'estime que vous lui avez inspirés. »
Pichegru désigna pour son remplaçant, non pas Desaix, dont il connaissait les vertus et le talent, mais Moreau, son ami, dont le talent n'était pas, sans doute, inférieur à celui de Desaix, et dont il croyait le cœur beaucoup plus accessible à la corruption. Il se ménagea avec lui une longue entrevue pour lui donner ses instructions ; puis il fit adopter par le Directoire un plan de campagne dont il eut soin d'envoyer le double à l'ennemi. 11 refusa ensuite l'ambassade de Suède qu'il avait acceptée d'abord, le prince de Condé et l'agent de l'Angleterre lui ayant fait savoir que son absence serait nuisible à leurs projets.
Vandamme , attaché de cœur à son ancien gé-
nëral, n'eut pas plutôt connaissance de Toffre faite par le gouvernement à Pichegru de se rendre en Suède, qu'il lui écrivit, à la date du 9 avril :
• Mon général, je viens d'apprendre par un de mes amis qui m'écrit de Paris, que vous êtes nommé à l'ambassade de Suède ; cela change bien ici l'idée que l'on avait du gouvernement que Ton croyait contribuer à vos disgrâces. Je me félicite de vous voir en partie récompensé de vos glorieux travaux qui, toujours, honoreront la nation. Si j'osais vous demander d'être employé près de vous ; mais mes faibles talents me font hésiter.
« Cependant, disposez de moi, mon général, et sachez surtout, si quelqu'un vous sert mieux, periSonne! non, personne, ne vous est plus sincèrement attaché. Je tâcherai de mériter toujours Votre estime et vos bontés que vous m'avez tant de fois témoignées ; veuillez, je vous prie, me donner un mot de vos nouvelles, afin que je connaisse définitivement votre sort auquel je m'intéresse.
• Rappelez-moi , je vous prie, au souvenir d'Abbalucci qui , plus heureux que moi, vous accompagnera en Suède, tandis que moi, seul, je resterai sans connaissances dans cette armée.
« Je suis, avec un attachement inviolable, tout à vous. »
La foi de Vandamme dans le patriotisme de Pichegru était telle qu'à l'époque où il fut question du remplacement de ce général, au comman-
dément de Tarmée de Rhin-et-Moselle , il osa écrire au Directoire la lettre ci-dessous :
« Permettez que je vous entretienne un instant du général Pichegru. Que veut-on faire de cet homme? quels sont donc ses crimes ? de quoi enlîn est-il coupable ? Est-ce parce qu'il a vaincu si souvent? Est-ce parce que son républicanisme à toute épreuve, ses vertus et ses talents portent ombrage aux ennemis de la France, que l'on veut écouter quelques lâches fripons ambitieux qui veulent avoir sa place, parce qu'il n'est plus à la mode d'abattre les têtes? Enfin, que veulent dire tous ces faux bruits? n'a-t-on plus besoin de lui : que Ton le lui dise ; il se retirera content d'avoir servi son pays ; mais que Ton ne porte pas à croire qu'il soit coupable en quelques choses de la retraite qu'il a fait avec autant de courage que de talents : la bataille de la Pfirm, et le choc devant Frankenlhal, répondront à ses ennemis.
« Je l'ai connu sur les bords de la Lys, l'Escaut , la Meuse , le Waal et le Rhin ; partout il était répubhcain , partout il triomphait des ennemis de la France ; sa franchise, son courage intrépide, sa fermeté,, son dévouement à la liberté, sa justice, tout lui a valu la confiance, Testime et rattachement de tous les militaires républicains qui ont pu le connaître ; son nom suffit au soldat pour lui inspirer un nouveau courage. Ennemi de toutes les nitrigues, il méprise les courtisans et les llalteurs. On lui en veut, dit-on, parce qu'il a
obéi aux ordres du gouvernement, dans les journées de prairial, il n'a pas dû voir ce qui pouvait en résulter. Obéir était son devoir : il Ta fait, et qui ose lui en faire un reproche? des hommes qui, vraiment ennemis de la République et du peuple, auraient peut-être à sa place fait verser le sang de la multitude qu'il a su dissiper par sa prudence. Devait-il désobéir au gouvernement? Non! car de ce moment il se serait érigé en dictateur, et la nation entière lui en aurait su mauvais gré.
« Sa position était difficile , il sut cependant s'en tirer sans employer la force. Ah! que ne Tat-on laissé à la tête de son armée, et certes, il n'aurait pas été jaloux de la préférence que le gouvernement lui a donnée ; mais il était militaire, il a obéi. Malheur à la République si on lui en faisait un crime, cela autoriserait le plus grand des abus qui finirait par perdre Tarmée et la patrie.
« Pichegru est respecté par les puissances étrangères, son nom rappelle aux ennemis de la République les victoires qu'il a remportées sur eux. Tous les bons Français lui doivent la reconnaissance du bien qu'il nous a fait; la Hollande, notre alliée, lui doit sa liberté, et l'armée du Nord, sa gloire ; l'armée du Rhin le chérit et craint de le perdre. Voilà tout ce que je puis vous en dire, et tout cela est vrai. Incapable de le flatter, ne dépendant nullement de lui, puisque j'étais ce que je suis du jour que j'ai eu l'honneur de connaître ce
général, je le vénère et le respecte, et si le gouvernement le connaissait bien, je suis persuadé qu'il lui rendrait justice, il doit être dans ce moment à Paris ; mais point pour intriguer ni pour flatter, il en est incapable. Républicain franc et sans détour, militaire instruit, brave et obéissant, voilà son caractère. »
A peu près vers la même époque, une dénonciation arriva au Directoire contï^e Vandamme, car nous trouvons une lettre adressée parties membres du gouvernement au citoyen Rivaud , commissaire près Tarmée de Rhin-et-Moselie, et qui commence ainsi :
« Le Directoire a reçu vos deux lettres des 6 et 8 ventôse. II a donné des ordres pour faire examiner avec sévérité la conduite du général Vandamme. »
Nous ignorons sur quel objet portait la dénonciation ; mais ce qui semble indiquer que la cause en était légère ou qu'elle fut reconnue fausse, c'est que nulle poursuite ne fut exercée contre lui, et que les quelques mots de la lettre au représentant Rivaud sont les seuls qui aient trait à cette affaire.
On s'occupait alors à réunir au ministère de la guerre les documents pouvant aider à l'histoire des campagnes précédentes. L'officier général qui se trouvait à la tcle des bureaux demanda des renseignements à Vandamme sur plusieurs affai-
res de guerre de l'armée du Nord.
Le général lui écrivit avec une modestie rare à toutes les époques, et surtout à celle où Ton était alors :
« Citoyen, je ne reçois qu'aujourd'hui votre lettre, mais j'en conçois la raison, c'est qu'elle m'a été adressée à l'armée de l'Ouest. Nota : Je suis à celle de Rhin-et-Moselle depuis plus de trois mois.
« Vous me demandez un détail exact des faits d'armes à ma connaissance.
« 1*^ La prise de Menin le 10 floréal, an ii ;
« 2*^ Le 16 brumaire, an m, prise de Schenk;
« 3^ Le 19 brumaire, an ni, prise de Buderich.
« L'on a infiniment exagéré toutes ces affaires; j*ai fait, dans le temps d'une suspension, un récit abrégé des campagnes de Tan ii et in. Vous y verrez des faits vrais , sans fard , qui pourront vous être de quelque utilité. Je vous les garantis. Le style n'en est point brillant. Il y a même quelques fautes dans l'impression, car je n'ai pas pu être présent à l'épreuve. Au moment qu'il était •eus presse je fus envoyé dans la Vendée.
t Veuillez m'en accuser la réception (1). »
Pichegru ayant été remplacé à l'armée de Rhinet-Moselle par Moreau, ce dernier, en accusant
(1) En effet , Vandamtne , quoique dépourvu d'instruction, fit imprimer un mémoire intitulé: Récit abrégé des campagoes des Ih et III* années républicaines.
Cet opuscule, d'une soixantaine de pages, et qui embrasse la période du 5 septembre 1793 à juin 1795, comprend principalement les opérations militaires de sa brigade et celles de la
îception, le 22 mars, de Gorcum, de ses lettres s services, sollicita Tautorisation de se rendre à aris, pour y voir son prédécesseur et prendre !S instructions qui lui étaient nécessaires. Il obtint cette permission. 11 avait reçu la lettre uivante, lui faisant connaître les instructions du ouvernement. Cette dépêche semble prouver que 3 Directoire n'ignorait pas les intrigues tramées ur les bords du Rhin ; mais elle indique aussi [ue les Directeurs, s'ils se méfiaient alors de Pihegru, tout en le caressant et le flattant, n'avaient lul soupçon sur Moreau.
« Vous trouverez, ci-joint, citoyen général, Tarêté par lequel le Directoire exécutif vous nomme ti commandement en chef de l'armée de Rhin-etioselle. Il a pensé qu'il ne pouvait jeter les yeux, our un poste de cette importance, que sur un des énéraux qui ont rendu les services les plus sinalés à la République.
« Le Directoire est déterminé à reprendre les ostilités le plus tôt possible, et son intention est .6 ne pas se laisser prévenir à cet égard par les înnemis de la France. C'est à vous, général, à ictiver, par tous les moyens qui sont en votre >ouvoir, les préparatifs de la campagne qui va
îivision Moreau. Nous y avons puisé d'utiles renseignements. F^n outre, il existe, au dépôt de la gu«^ric, une série de raports manuscrits, ou si l'on veut une sorte de récit envoyé ar Vandamme, où est relatée la série des opérations de sa rigade.
s'ouvrir, et surtout rappro\isionnement des places de guerre qui dépendent de voire commandement, et principalement de celles de Strasbourg, Himingue et Landau.
« Votre premier soin sera sans doute de parcourir la ligne qu'occupent les troupes de rarmée de Rhin-el-MoselIe. Cet examen vous conduira dans le Haut-Rhin qui mérite toute votre attention. Les événements de la campagne prochaine pourront exiger que les Français tentent un passage du Rhin, soit vers Huningue, soit vers Brisach ; attachez-vous à fixer dès à présent le lieu où ce i)assage pourra être exécuté avec Tespoii du succès, et ordonnez, dès à présent, qu'un des équipages de pont qui est à Strasbourg, et tout Tatlirail nécessaire, soit chargé sur des haquel^ et prêt à marcher si les événements militaires le demandent. Le Directoire est résolu à saisir vivement l'offensive, et aucun des moyens qui doivent en assurer la réussite ne doit être négligé. C'est doubler nos forces que d'écarter tous les obstacles qui peuvent en relarder l'effet par la suite.
« Les départements du Doubs, du Jura et delà Haute-Saône appellent également votre surveil- ■ lance. Vous avez à déjouer, dans ce pays, les in- | trigues payées par l'anglais Wickham, et dont les ' émigrés et les prêtres réfractaires sont les principaux agents.
• Il sera surtout essentiel d'empêcher ia sertit^ des grains du territoire français par la Suisse.
L'enlèvement clandestin qu'en font faire nos ennemis est une double ressource pour eux, puisqu'elle nous est aussi préjudiciable qu'elle leur est utile, et nous avons à combattre, dans cette occasion, la malveillance et l'intérêt particulier réunis.
« Lo Directoire exécutif vous a donné une marque éclatante de la confiance nationale. Il compte sur votre dévouement, sur vos talents et sur les preuves non équivoques que vous avez toujours données de votre attachement à la République. »
Une autre lettre, en date du 10 avril, ne tarda pas à tracer au nouveau général en chef le plan qu'il devait suivre dans la campagne prête à s'ouvrir.
Cette curieuse dépêche commence par recommander à Moreau d'écarter toute rivalité , toute désunion politique, tout ce qui pouvait porter atteinte à la bonne harmonie entre lui et Jourdan. Voici le résumé de ce plan de campagne :
« L'armée de Sambre-et-Meuse débouchera par Dusseldorf , cherchant , par une marche audacieuse, à attirer à elle les principales forces de l'ennemi, l'armée de Rhin-et-Moselle saisissant le moment favorable, pour passer à son tour le fleuve et se jeter dans le Brisgaw et la Souabe. L'ennemi, avant de quitter le Palatinatet les environs de Mayence, essayera sans doute de livrer bataille, le Directoire défend absolument à l'armée de Rhin-et-Moselle et au corps intermédiaire de
Marceau de Taccepter. Moreau devra tenir ses forces réunies. — Le corps de Marceau, fort de vingt-cinq mille hommes , appuyera au besoin l'une ou l'autre armée. — Aussitôt que le mouvement offensif (le Jourdan aura rappelé du Palatinat les Autricliiens, Marceau passera délînilivement sous ses ordres, avec son corps de troupe qui franchira le Rhin et entrera en Souabe. — L'armée de Rhin-et-Moselie poursuivra l'ennemi, cherchant à détruire le pont de bateaux de Manheim, et à rejeter les Autrichiens sur Mayence. »
« Bagesse, vigueur, acharnement contre l'ennemi qui nous force à continuer la guerre, disait le Directoire en terminant ses instructions à Moreau, poursuite et intolérance pour les abus de tout genre, maintien de la discipline militaire et de l'esprit patriotique et républicain de l'armée, voilà ce qu'il vous recommanderait avec instance s'il ne savait que vos intentions, à cet égard, répondent parfaitement aux siennes, et si les services que vous avez rendus à la République n'étaient pas les garants certains de ceux que vous allez encore lui rendre. »
Moreau arriva à son quartier général de Haguenau, le 19 avril 179G. Il rendit compte immédiatement qu'il avait trouvé les troupes dans un complot dénûmenl de cavalerie et d'attelages d'artillerie. Il fallait seize mille chevaux pour remonter ces deux armes. L'infanlerie manquait de souliers.
« Cette armée est découragée , mais elle est
bonne , pour peu qu'on vienne à son secours , ajoute Moreau dans une lettre du 22 avril; on peut tout en espérer. »
La première chose que fit le général en chef fut de donner une organisation nouvelle à son armée, composée de cinq demi-brigades légères, de vingt et une de Hgne, de deux régiments de carabiniers, de neuf de grosse cavalerie , de treize de dragons ou de cavalerie légère, et de seize compagnies d'artillerie de Hgne, ce qui, en comptant seulement les présents sous les armes, donnait un effectif de 13,000 hommes d'infanterie légère, 60,000 de ligne, 3,000 de cavalerie et 4,000 d'artillerie, total 80,000 combattants.
Ces troupes étaient réparties en neuf divisions actives, trois divisions territoriales; une réserve de cavalerie. Les deux premières divisions actives, fortes de 20,000 hommes, cantonnaient sur les bords du Rhin, de Porentruy à Strasbourg, sous les ordres des généraux de division Delaborde et Mengaud, des généraux de brigade Jordy, Scissé et Nouvion, Vachot et Tolmé. Les 3®, 4®, 5^ divisions, fortes de 30,000 hommes, et celle d'avantgarde étaient en avant de Landau, occupant les bords du fleuve, de Strasbourg à Landau et Germesheim, sous les ordres des généraux de division Renauld, Delmas, Ferino et Beaupuy , des généraux de brigade Sibaud et Tharreau, Frimont, Eckeyer et Duverger, Raoul et Lambert, Joba et Sainte-Susanne.
La G* division (généraux Duhesme, Xainlrailles, Hazard et Sclierb), gardait les gorges de la vallée d'AuveilIer; la 7% (généraux Sainl-Cyr, Vandainuie, Lecourbeet Pereymont), occupait à lextréme gauche le revers des Vosges. Elle avait à elle seule 1:2,(X)0 combattants et occupait le pays, de Deux-Ponts à Hombourg, par Pirmassens. La réserve de cavalerie était sur la haute Sarre; elle n'avait que 1,100 chevaux.
Le général Liébert, chef d'état-major de Pichegru, avait été remplacé par le général de brigade Reynier, ami intime de Moreau, venu de Tarmée du Nord.
Telle était la position de l'armée de Rhin-et- Moselle au moment de la reprise des hostiUtés; mais alors Moreau, pour réunir plus de forces dans la mémo main, partagea ses troupes en trois corps, ou ailes et centre, et une réserve.
L'aile droite, commandée par Ferino; le centre, parlJesaix; l'aile gauche par Gouvion Saint-Cyr; la résci've de cavalerie par le général Bourcier.
Il y avait à cette époque près des armées de la République des agents civils, ou commissaires, ayant mission de rendre compte au gouvernement de tout ce qm se passait. Ils vivaient, pour la plupart, en assez mauvaise intelligence avec les ii:énéraux eu chef et avec les officiers d'un grade élevé, qui avaient pour eux peu de considératiuii, quoique beaucoup fussent des hommes Irès-honorables. Chargés d'adresser des rapports sur les
hommes et les choses, ils étaient quelquefois trompés eux-mêmes et induisaient en erreur, bien involontairement, les membres du Directoire .
Un de ces commissaires dénonça probablement à cette époque Vandamme , car le secrétaire du gouvernement, Carnot, écrivit à Moreau, le 5 mai :
* Le Directoire a déjà reçu, général, plusieurs l)laintes graves sur la dureté de caractère du général de brigade Vandamme et sur les emportements auxquels il se livre quand il éprouve la plus légère contrariété ou qu'on lui fait les représentations les mieux fondées. Le Directoire rend justice au patriotisme et à la bravoure de cet officier, et ce n*est qu'avec regret qu'il se voit forcé, auprès de lui, à des reproches que sa conduite lui aurait mérités depuis longtemps, si le gouvernement n'avait cherché à excuser ses torts dans les services qu'il a rendus à la République. Mais comme il paraît que sa présence à Sarrebruck, où il a aussi exercé des actes très-arbitraires, v occasionne des craintes et une épouvante qui ne semblent que trop justifiées , le Directoire vous charge, général, de l'employer sur-le-champ dans une autre division de Tarmée, de lui faire sentir c[u'un fonctionnaire public , et surtout un officier chargé d'un commandement, doit allier au patriotisme, aux talents, à la bravoure, un esprit sage, un caractère ferme, mais conciliant, et de le prévenir enfin que, s'il parvenait de nouvelles
plaintes contre lui, le Directoire ne pourrait se dispenser de prendre d'autres mesures et de le révoquer. •
Celte lettre était fort sage, sans doute; mais Vandamme avait 25 ans, il n'avait vécu que sur le champ de bataille, il était ardent républicain, et, comme nous l'avons déjà dit, possédait les défauts de ses qualités. Jamais, du reste, personne, même l'Empereur, le seul homme qui en ait imposé à ce rude soldat, n'ont pu dompter l'indomptable caractère du général.
On prétend que Napoléon disait un jour de lui : — « Vandamme m'est très-précieux, car si j'ai jamais à 'porter la guerre aux enfers, c'est lui que j'y enverrai. Lui seul est capable de venir à bout du diable. »
Quoi qu'il en soit, selon les ordres reçus de Paris, Moreau, qui aimait beaucoup l'intrépide jeune homme, le plaça à la 7* division, celle de Duhesme, faisant alors partie du corps du centre. C'est avec cette division que nous allons le voir entrer en campagne.
Moreau ayant eu le 7 mai une entrevue à Trêves avec Jourdan commandant l'armée de Sambreet-Meuse, rendit compte au Directoire qu'il s'était mis d'accord avec son collègue pour les opérations ultérieures, mais que le manque de subsistances, d'attelages et de remontes pour la cavalerie ne permettait encore qu'une défensive vigoureuse. Le gouvernement, qui apprenait alors
coup sur coup les succès prodigieux et non interrompus du général Bonaparte en Italie, avait hâte de voir les armées d'Allemagne opérer une forte diversion au nord; mais ni Jourdan, ni Moreau n'étaient en état de franchir le Rhin et de porter la guerre sur la rive droite du fleuve. Pichegru avait rendu impuissantes les divisions démoralisées et manquant de tout de l'armée de Rhin-et- Moselle. Ces divisions, comme celles de Sambreet-Meuse, ne vivaient que de pillage, de rapines, de moyens factices. En outre, le Directoire, sacrifiant aveuglément, pour tout ce qui se rattachait à la question militaire, aux idées de Garnot, lequel se croyait le génie de la guerre, semblait vouloir diriger de Paris les mouvements à faire sur le terrain. Au lieu de se borner à une donnée générale, il envoyait des plans de détail, défendant absolument toute bataille sur tel point, voulant qu'on en Hvràt sur tel autre.
Or, ni Moreau, ni Jourdan n'avaient en euxmêmes la confiance que Bonaparte avait en lui. Ils n'osaient pas considérer comme lettre morte les instructions qui n'étaient pas d'accord avec leurs propres inspirations. Il s'ensuivait que, si le général de l'armée d'Italie était le maître absolu de ses troupes et libre de ses mouvements , ceux des armées de Sambre-et-Meuse et de Rhin-et- Moselle n'étaient de fait que les heutenants de Carnet.
Cette tendance des gouvernants à vouloir, de
leur cabinet, diriger les opérations militaires; celte manie de penser qu'en pointant une carte on peut faire mouvoir à des centaines de lieues des armées dont les combinaisons peuvent être déjouées à chaque instant, par toute espèce d'événements imprévus, ont été bien souvent cause d'insuccès. Que de fois des ordres bons au moment où ils étaient expédiés étaient nuisibles au moment où on les recevait? N'a-t-on pas vu, pendant les guerres de la Péninsule, alors que le grand capitaine était sur les rives de la Moskowa, des instructions envoyées par lui en Espagne, dans une hypothèse , parvenir lorsqu'il était impossible de les exécuter sans courir le risque des plus graves désastres?
C'est ce qui se produisait en 1796. On voulait des bords de la Seine diriger les opérations à effectuer sur les bords du Rhin , et, la plupart du temps, on faisait fausse route.
Moreau et Jourdan se débattirent tant qu'ils purent pour résister à cette tendance, pour se dérober aux étreintes du Directoire, mais ni l'un ni l'autre, comme nous l'avons dit plus haut, n'osa s'affranchir du joug sous lequel on le tenait. Cependant, sur les observations des deux généraux, on décida à Paris que l'ouverture de la campagne serait différée, afin de donner le temps aux armées d'Allemagne de s'organiser complètement.
Mais s'il convenait à la France de ne pas rom-
pre la trêve, il pouvait convenir à TAutriche de prendre l'offensive el de dénoncer l'armistice. Gouvion Saint-Cyr, au centre, écrivait, dès le 4 mai, que Tennemi, sur son front, faisait des mouvements qui semblaient indiquer une reprise prochaine des hostilités. Le ministre de la guerre, Petiet, averti par les correspondances que l'on recevait aux affaires étrangères des agents français en Suisse, prévenait Moreau du projet qu'on supposait aux Autrichiens de franchir le Rhin audessus ou au-dessous du fort Vauban. En un mot, tout semblait indiquer que les opérations ne tarderaient pas à commencer.
En effet, le 21 mai, le général Beaupuy, commandant la division d'avant-garde, fit connaître à Gouvion-Saint-Gyr que les Autrichiens avaient dénoncé la rupture de l'armistice pour le 31, c'està-dire dix jours après l'envoi d'un officier parlementaire, ainsi que la chose avait été convenue.
Get événement était dû aux instances de Pichegru. Il avait fait savoir à l'archiduc Charles qu'il y avait avantage pour l'Autriche à rompre sur-lechamp l'armistice, d'abord parce que les armées républicaines n'étaient pas encore prêtes à entrer en campagne; ensuite parce qu'en prenant l'initiative on couvrait Moreau et l'on ménageait les apparences. Pichegru était très-convaincu de la possibilité d'entraîner Moreau dans le parti de la trahison. Il ajoutait que, sans nul doute, les patriotes, après le premier échec un peu considé-
rable, seraient démoralisés, et qu'alors ses partisans le feraient nommer généralissime avec les attributions les plus étendues, les pouvoirs dictatoriaux, ce qui, naturellement, conduisait Tarmée ennemie droit dans la capitale de la France, et les Bourbons sur le trône de leui*s ancêtres.
Pichegru, dans ses calculs, n'avait pas fait entrer les victoires de l'armée d'Italie et le génie de Bonaparte; aussi peut-on dire que ce dernier, non-seulement conquit, en 1790, la Péninsule, mais que, de plus, il sauva, sur les bords de FAdige, la République française.
Moreau, dont la conduite pendant toute cette campagne ne peut laisser supposer la moindre connivence avec Pichegru et le parti des princes, se hâta de faire ses dispositions pour repousser le premier choc de Tennemi. Il envoya des ordres à ses huit divisions, à sa réserve de cavalerie, de se rapprocher de la frontière.
L'aile droite, — Ferino, — 1^*, â* et 3* divisions (généraux Delaborde, Tuncy et Bourcier), appuya sa droite à Porontruy et sa gauche à Brumath. — Le centre, — Desaix, — 4^ 5* et 6® divisions (généraux Delmas et Beaupuy, le général Ferino n'était pas encore remplacé à la 6* division), s'étendit de Brumath à Burwiller. — L'aile gauche, — Gouvion-Saint-Gyr, — T et 8® divisions (généraux Duhesme et Taponnier) , porta sa droite à Pirmassens ot sa gauche à Viluskirchen en communication avec l'armée de Sambre-el-Meuse. —
La réserve de cavalerie s'établit en arrière des lignes de la Queich.
La première division avait 8,700 hommes sous les armes ; la seconde, 7,800 ; la troisième, 9,000; la quatrième, 8,000; la cinquième, 11,200; la sixième, 7,800; la septième, 8,400; la huitième, 13,200; la réserve de cavalerie, 1,300 chevaux. La 7® division, Duhesme, où était Vandamme, occupait le pays d'Alberwillers à Landau.
L'armée de Rhin-et-Moselle se trouva reprenire ainsi les positions de la Queich, et le général en chef, qui avait fait faire la reconnaissance de la vallée du Rhin, se prépara à opérer le passage du fleuve dès que Tennemi aurait laissé deviner ses projets. On croyait alors généralement que l'intention de l'archiduc était de faire effort sur la di^oite de Jourdan, en tenant en échec la gauche de Moreau.
Malheureusement, depuis le peu de temps de l'arrivée de ce dernier sur les bords du Rhin, on n'avait pu encore remonter la cavalerie et donner des attelages à Tartillerie. Le Directoire, pour organiser les batteries , envoya à l'armée lé général Eblé, que nous avons vu dans le Nord avec Vandamme. L'activité de ce brave officier fut d'un secours précieux au général en chef, mais il ne put que par la suite combler en partie les vides que Pichegru avait à dessein laissé introduire dans tous les services.
Un jugera de la pénurie dans laquelle se trou-
— servait rartillerie de Tarmée de Rhin-et-Moselle en lisant le dernier paragraphe d'une lettre de Moreau, en date du 2G mai 1796 :
« J'ai vu le général Ravel (commandant cell^ arme) ; il lui manque, d'absolument indispensable pour le transport des munitions du peu d'artillerie que nous avons, 2,400 chevaux. J'ai requis le département du Bas-Rhin de lui en fournir sur-le-champ GOO qui doivent partir à l'instant. J'ai prié le commissaire Haussmann de requérir le surplus. La plupart des bataillons n'ont point d'artillerie, également faute de chevaux; mais j'espère que le zèle de l'armée et son courage suppléeront à tout cela. Cependant il est urgent de venir à notre secours, surtout pour des chevaux. Si la levée du 30* cheval ne va plus vile, je prierai le citoyen Haussmann de m'autoriser à le faire militairement.
« Je m'aperçois que le défaut d'activité et de dévouement, ainsi (jue l'esprit de désordre qui règne dans quelques administrations, vient de l'espoir prochain de la paix et du désir qu'ont tous ceux qui devraient y contribuer de la voir arriver sans de nouveaux sacrifices, de nouveaux dangers, et une fortune assurée; mais j'ai le plaisir de voir que l'armée ne partage pas ces sentiments. »
A toutes ces justes réclamations , à ces observations fondées, à ces demandes urgentes, le DV rectoire répondait à Moreau par de nouveaux
plans de campagne, par des recommandations banales de maintenir une discipline sévère, de s'entendre avec Jourdan, de vivre en bonne intelligence avec le commissaire Haussmann. Entre autres banalités, on trouve dans la lettre signée Garnot, en date du 26 mai, celle-ci :
« Quant à Tautorisation de livrer bataille sur la rive gaucbe du Rhin, elle ne vous est accordée que sous la condition d'une grande probabilité de succès ou d'une nécessité urgente. »
Moreau, convaincu que sa gauche serait attaquée d'abord, se porta, le 30 mai, à Pirmasens, pour donner ses ordres à Gouvion-Saint-Cyr. On lut aux troupes une proclamation du Directoire pour leur apprendre qu'on allait de nouveau entrer en campagne. Elles accueillirent cette proclamation avec une sorte d'enthousiasme, ainsi que cela a lieu toutes les fois qu'on dit à une armée française qu'elle va se battre.
Quoique le général en chef de l'armée de Rhinet-Moselle eut beaucoup resserré sa ligne, ses troupes occupaient encore un développement de 18 lieues. Gela était nécessaire, car, bien que Wurmser parut se concentrer aux environs de Kaiserslautern , on ne pouvait connaître d'une façon positive le point d'attaque, et il fallait être en mesure d'opérer le passage du Rhin que Moreau voulait effectuer sur le centre, en s'emparant par un coup de main du fort de Kehl.
Les Autrichiens n'attaquèrent pas immédiate-
ment l'armée de Rhin-et-Moselle, et ce fut Kléber, avec la gauche de celle de Sambre-el-Meuse, qui ouvrit les hostilités, dès le 2 juin, a Siegbur^s et le 4 à Altenkirchen , où il battit Kienmayer réuni au prince de Wurtemberg. L'archiduc se hâta d'accourir à l'extrême gauche, sur la Lahn.
Le moment était favorable pour les troupes de Moreau. Wurmscr était rappelé en Italie avec 30,000 hommes pour être opposé au général Bonaparte toujours victorieux; Tarchiduc marchait au secours de son aile droite; Latour, commandant la gauche des Impériaux , après le dépari de Wurmser, s'était rapproché de Manheim.
Ordre fut donné à Saint-Cyr, le 10 juin, de se porter avec ses deux divisions sur Manheim pour se lier avec Marceau et pour forcer Latour à s'enfermer dans la tète de pont. Le 14 juin, la division Duhesme, précédée de la division d'avantgarde de Beaupuy, débouchant de Durckeim, rejeta le général autrichien Latour sur Ogersheini. à l'ouest de Manheim, sur la rive gauche du Rhin. Vandamme, avec sa brigade, occupa Lambsheim, s'élendant au nord jusqu'à Franckenthal sur les bords du fleuve. Les Autrichiens ayant voulu reprendre l'offensive devant Ogersheim à 5 heures du soir, Vandamme se jeta sur leur droite vers Epstcin, mena deux fois lui-même ses troupes à la charge et finit, malgré la belle résistance de ses adversaires, par les repousser complètement. Il s'établit jusqu'à la nuit à Lambsheim, et, sur
l'ordre de son général de division, Duhesme , il se retira ensuite sur Freinsheiin, derrière un petit ruisseau. Cette première affaire, fort brillante pour la 7® division et surtout pour la brigade Vandamme, n'eut pas le résultat qu'elle aurait pu avoir, si la division française avait disposé d'un peu de cavalerie; mais les trois régiments de cette arme, — les ordonnances enlevées, — ne comptaient pas plus trois cents sabres.
Après le combat, auquel avaient pris part le centre et la gauche de l'armée , les Autrichiens, qui avaient ordre de se tenir de ce côté sur la défensive, se renfermèrent dans les lignes de Manlieim et le corps de Desaix se rapprocha de Strasbourg pour franchir le fleuve à Kehl, tandis que Moreau recevait de Paris de nouveaux plans et (les ordres réitérés pour qu'il eût à porter la guerre sur la rive droite.
Cependant on s'occupait en secret de l'opération sur Kehl. Le général Abbatucci, l'adjudant général Bellavenne étaient chargés de tout préparer. Ils remplirent leur mission avec beaucoup de zèle et de talent.
La gauche de l'armée de Moreau, qui n'était pas cependant au fait des dispositions de son général en chef, se préparait le 20 juin à attaquer de nouveau les Autrichiens, et même à forcer leurs lignes. Déjà Vandamme s'approchait des batteries de position de l'ennemi sur le canal de Frankentlial, déjà les troupes confectionnaient des fasci-
nés pour combler les fossés des retranchemenis ; lorsque, au grand étonnement des généraux et des soldats, Tordre fut donné de se replier sur Freinsheim.
L'armée de Rhin-et-Moselle, en effet, faisait un mouvement rapide sur sa droite pour se porter vers Strasbourg, où le passage devait être opéré dans la nuit du 23 au 24 juin , sur les deux points de Kehletde Gambsheim.
• J'ai fait hier (20 juin), écrivait Moreau au Directoire, une grande reconnaissance sur le camp retranché de Manhcim. Le premier objet était de convaincre Tennemi que j'étais encore devant lui, le second de le chasser de quelques redoutes qu'il avait fait autour du village de Rheingenheim. Tout a été enlevé avec une grande bravoure, et les troupes qui campaient en dehors de la ligne, y ont été rejetées en désordre.
« Les troupes sont rentrées, après avoir détruit les redoutes qu'elles venaient d'enlever, etc. »
Le passage du Rhin fut effectué à Kelil, dans la nuit du 24 au 25 juin, par le général Desaix, qui s'empara, avec le corps du centre, des retranchements ennemis.
Le général Beaupuy, ayant sous ses ordres le général de brigade de Sainte-Susanne, et Tadjudant général Bellavenne, se porta sur Gambsheim, en même temps qu'il attaquait Kehl ; mais un débordement du fleuve paralysa les efforts de cette colonne. Les troupes furent ramenées immédiate-
ment sur la nve gauche, et concoururent à l'opération principale qui eut un plein succès. Il aurait été bien difficile de réussir , si les Autrichiens n'eussent été trompés par les mouvements de Taile gauche et par sa fausse démonstration sur Manheim.
En rendant compte de l'enlèvement de Kehl, Moreau écrivait au Directoire :
« La partie de l'armée qui est sous Manheim est en pleine marche pour nous rejoindre, sous les ordres du général Saint-Gyr. Les talents de cet officier m'assurent qu'il exécutera son mouvement sans accident, malgré sa faiblesse. Il a ordre de compléter les garnisons de Landau et de Bitche. J'espère que nous serons bientôt en position (le donner la main droite à l'armée d'Italie, et la gauche à celle de Sambre-et-Meuse. »
Ce rêve de Moreau ne devait pas se réaliser. Les belles manœuvres de son adversaire, Tarchiduc Charles, le dénùment des armées françaises en Allemagne, le pillage et l'indiscipline qui régnaient encore dans leurs rangs, et dont le germe jeté par Pichegru, ne put être déraciné, ni par Moreau, ni par Jourdan, changèrent bientôt la face des choses, et annihilèrent les premiers succès des troupes françaises sur les bords du Rhin et du Danube.
Dès que l'on fut maître de Kehl, un pont fut établi ; le centre et la droite opérèrent le passage. Ferino s'empara d'Offenbourg. Bientôt l'armée entière de Moreau, à l'exception de deux divi-
sions laissées, l'une devant Manheim, Tautre devant Huningue, se trouva en bataille sur la rive droite. L'ennemi remonta les vallées du Rhin et de la Kintzig, les contingents de la Souabe prirent position sur la crête des montagnes de Frendenstadt, et les Saxons se couvrirent par la petite rivière de la Rench. Desaix les battit le 29, à Renchen, et le 3 juillet à Fremlenstadt.
Le Directoire n'eut pas plutôt connaissance du succès de l'armée de Rhin-ol-Moselle, qu'il lui fil parvenir par son commissaire des éloges dont il n'était pas avare, et immédiatement aussi, au général en chef, de nouveaux plans de campagne.
Moreau, beaucoup trop enclin à obéir aveuglément aux ordres qu'il recevait de Paris, perdit l'initiative que peut-être il eut conservée sans cette manie du Directoire de lui adresser des plans tout faits. Au lieu de grouper ses forces avec l'art dont le jeune général de Tarmée d'Italie venait de donner l'exemple, il crut devoir se borner à la stricte exc'^cution des instructions de C4arnot , et il se porta méthodiquement sur le Necker, au lieu de manœuvrer rapidement contre rarchiduc qui, rappelé au sud par le passage du Rhin, abandonnait Jourdan pour courir au plus pressé.
Saint-Cyr, jusqu'alors, à Taile gauche de l'armée, passa au centre ; Desaix, auquel il envoya une de ses divisions (Taponnier), livra, le 6, un grand combat à Rastadt, où il eut l'avantage. C'était le cas de poursuivre sans relâche les Autri-
chiens. Le général Bonaparte n'eût pas manqué d'agir ainsi ; mais Moreau , croyant que des renforts considérables étaient arrivés à Tarchiduc Charles, se basant sur son manque d'attelages, sur la fatigue des troupes, ne voulut pas compromettre son succès par une poursuite imprudente. Il écrivit au Directoire, et il attendit tranquillement rentrée en Hgne des troupes laissées dans les gorges et sur le Haut-Rhin, avant d'attaquer la position d'Eslingen, que l'ennemi avait occupé, en se repliant sur Manheim pour se rapprocher de ses réserves.
Vandamme, cependant, toujours à la division Duhesme, avait franchi le Rhin, et se trouvait, le 16, à Frendenstadt, en arrière du corps de Saint- Gyr, dont il faisait partie, et qui, après un, vigoureux combat, le 9, avait appuyé à sa droite et jusqu'à Horb sur le Necker. On rendit compte, à cette époque, au général Moreau, que les deiix aides de camp de Duhesme et de Vandamme avaient été pris par l'ennemi, au moment où ils faisaient des réquisitions dans des abbayes. Ce rapport était faux, ces deux officiers, ainsi que l'attestent les lettres de leurs généraux avaient été enlevés, après s'être égarés en portant des ordres à des colonnes détachées de la division. Ils furent, du reste, échangés presque immédiatement.
Les victoires remportées par Desaix et par Saint-Cyr ne purent décider Moreau à mettre un peu moins de circonspection dans ses opérations
offensives. Il traita d*un armistice avec le duc de Wurtemberg, le 16 juillet, et écrivit le 17, au Directoire, qu'il se proposait de passer le Necker et d'attaquer l'ennemi, dès qu'il serait en mesure de le faire, mais que la marche lente et difûcile de son matériel le retardait.
Cette façon méthodique de faire la guerre, qui était celle des généraux allemands, mais qui n était pas celle de Bonaparte, et qui ne fut pas non plus celle adoptée par l'archiduc Charles , eut encore un autre et bien réel inconvénient, celui de laisser séjourner dans un pays riche, abondamment pourvu de tout, une armée qui avait essuyé de grandes et récentes privations, et qui s'était habituée au pillage. Elle n avait pas comme celle d'Italie, pour réprimer ses abus, une main vigoureuse, une volonté de fer et un génie prodigieux, devant lequel chacun s'inclinait. Il résulta donc de la lenteur des opérations de Moreau un effet désastreux au point de vue de la discipline. Non-seulement les soldats, mais des officiers et quelques généraux, au dire du commissaire Haussmann, pillèrent d'une façon scandaleuse. D'autres furent accusés des mêmes faits, sans que rien prouvât qu'ils s'en étaient rendu coupables. Au nombre des premiers, nous trouvons les noms de Duhesme, de Delmas, de Ferino ; parmi les î^econds, celui de Vandamme.
(( Ce n'est pas, écrit, le 18 juillet 179(), \v commissaire Haussmann, lorsqu'une armée est
partout triomphante, qu'on doit déployer le tableau des désordres qu'elle entraîne après elle ; cependant je ne puis me dispenser de vous dire qu'il y a même des chefs et des officiers généraux qui se permettent de voler et de piller. Un grand nombre de voitures et de chariots sont déjà arrivés à Strasbourg , plusieurs sont confisqués. 11 V aurait mille faits déshonorants à vous citer et à prouver, si les habitants et les préposés du pays avaient le courage de les dénoncer. Celui dont on se plaint le plus, c'est le général Duhesme (1) ; viennent ensuite les généraux Delmas, Taponier, Lambert, etc. »
Le général Vandamme n'est pas cité dans celte lettre , mais dans une autre dont nous parlerons. Disons ici que Ferino fut disculpé par Moreau. Le général en chef fit connaître la cause de l'accusation portée contre le commandant de son aile droite. La femme de cet officier général avait profité des victoires des Français pour vendre une propriété qu'elle avait sur la rive droite du Rhin, et les cinq mille louis qui en étaient le prix avaient été envoyés par le général à Strasbourg.
La division Duhesme ayant toujours à Frendenstadt son quartier général, s'étendait, par la bri-
(!) Moreau, dans une lettre du 23 juillet au ministre, demanda le renvoi dans l'intérieur de Duhesme ; le Directoire, ponssé parle commissaire Haussmann, voulut le faire passer à lin conseil de guerre, mais malgré une faute militaire dont il fut accusé dans le courant d'août, cet officier général était encore à la tête de sa division à la fin de septembre 1796.
gade Vandammc, jusqu'à Horb. Cet officier général se^ disposait à frandiir la rivière, lorsqu'il reçut Tordre de suspendre sa marche, pour donner le temps aux instructions demandées à Moreau de parvenir, le Landgrave de Furstemberg ayant sollicité un armistice. La division Duhesme s'établit en effet en arrière de Rottembourg. Des armistices furent accordés au Wurtemberg et à Bade, el Moreau trouvant qu'il s'aventurait beaucoup, commenra à déclarer au ministre Petiet, que si Jourdan ne faisait pas plus de progrès, il allait se trouver compromis.
Pendant toutes ces tergiversations do l'armée de Rhin-et-Moselle, rarchiduc Charles manœuvrait avec promptitude pour s'opposer aux succès de ses adversaires. Il essaya de se défendre le 29 juillet, h Canstadt, en avant de Stuttgart. 11 fut obligé de se replier devant le corps de Gouvion-Saint-Cyr, qui était entré dans cette ville et s'élevait au nord. La division Duhesme, reçut la mission de s'étendre à droite vers le Danube, et d'éclairer cette partie du théâtre de la guerre. Le 9 août, un parti de hussards ennemis , conduits par des habitants du pays, passant le fleuve à Guntzbourg, surprit et culbuta les équipages d'une demi-brigade, d'un régiment de cavalerie et ceux de Vandamme. A ce sujet, le général commandant la division se plaignit de nouveau de ce qu'on le laissait manquer de cavalerie, et de ce qu'on lui ôtait à chaque instant des troupes.
Toujours fidèle à son système de vastes conceptions, le Directoire, au moment où Tarchiduc Charles livrait, le 11 août, la bataille deNeresheim pour essayer d'empêcher la jonction de Morcau et de Jourdan, le Directoire, disons-nous, combinait un plan nouveau qu'il envoyait aux généraux en chef en Allemagne.
« Voici, citoyen général, dit Carnot, dans sa lettre du 12 août, ce que nous croyons devoir vous prescrire : c'est de battre d'abord complètement l'armée de l'archiduc (1), de passer vivement le Danube et le Loch, de vous emparer de la grande route qui vad'Insprûck àRatisbonne, etqui passe pai' Munich et Neustadt ; d'appuyer votre gauche au Danube, vers Ingolstadt, en la couvrant de la petite rivière de Tlnn, de porter un gros corps sur votre droite , et de le diriger avec la plus extrême célérité sur Insprûck, dont il s'emparera, afin de couper en partie la retraite de l'armée de Wurmser dans le Tyrol. — Nous sommes loin de nous dissimuler les obstacles que présente l'exécution de ce plan ; nous vous le faciliterons, en prescrivant au général en chef de Tarmée de Sambre-et-Meuse, de passer la Rednitz et de se diriger sur le Danube vers Ratisbonne, et en invitant le général en chef de l'armée d'Itahe à s'avancer lui-même dans le Tyrol, etc., etc. »
(1) Ceci pourrait passer pour une naïveté inventée à plaisir, si cela n'était écrit en toutes lettres dans les dépêches officielles de l'époque.
Lorsque cette instruction nouvelle arriva à Moreau, il allait sans doute, profitant de la victoire du 11 août, se porter rapidement sur Nuremberg, pour rallier Jourdan et dicter la paix au cabinet de Vienne ; il n'osa pas s'affranchir des ordres du Directoire, et au lieu de remonter vers le nord, il se mit en devoir d'exécuter le fameux plan de Carnet, en réparant les ponts du Lech pour se rabattre sur Munich et Inspriick ; élargissant ainsi au lieu de la resserrer la trouée entre son armée et celle de Sambre-ct-Meuse.
L'archiduc était trop habile pour ne pas profiter de cette faute. Laissant sur le Lech "le général Latour, avec trente-cinq mille hommes , afin de contenir Moreau, il passe le Danube, avec vinglcinq mille hommes d'élite, rallie les corps en retraite sur la Naab devant Jourdan, et tombant sur les flancs de ce dernier, le force à une retraite qui annihile tous les succès de cette campagne.
Or, tandis que l'archiduc opérait ce mouvement, manœuvrant en Allemagne , précisément comme Bonaparte manœuvrait lui-même en Italie, le Directoire continuait à envoyer l'iiyonction (16 août) à Moreau de porter sa droite sur l'Inn, jusqu'à Insprûck et Brixen, pour empêcher Wurmser d opérer sa jonction avec le prince Charles. Ce dernier était alors en pleine marche, non sur le sud, mais sur le nord , non dans la vallée de l'Adige, mais sur celle de la Naab. Nouvel exemple des immenses inconvénients qu'il y a toujours à
ombiner des plans de campagne dans le silence lu cabinet, loin de Tennemi et loin du théâtre de a guerre, lorsque les armées sont aux prises.
Mais revenons à la division Duhesme et à Vanlamme. Un événement fâcheux vint inaugurer )our cette division, la série des revers qui fondient bientôt sur Tarmée de Rhin-et-Moselle.
La division Duhesme, sans cavalerie, fort refaite dans son effectif, occupait l'extrémité de la li- ;ne, en arrière du coi'ps de Saint-Gyr et de Tarmée. etée un peu à Taventure sur le flanc droit, charfée de couvrir le quartier général, les équipages it le parc étabhs à Heydenheim sur une petite riière, la Mindel , affluent du Necker. Elle était à îiengen, sur la route de Dillingen à Aalen, presque ;ans communication avec les autres corps, aux )rises avec Tennemi du coté de Neresheim.
Le 11 août, vers six heures du matin, une des leux brigades de Duhesme, celle de Vanlamme, avec laquelle se trouvait le général de livision, fut brusquement attaquée par un corps autrichien et une nombreuse cavalerie. Duhesme, voyant la supériorité des forces de son adversaire, d craignant d'être coupé par une colonne ennemie pi'il voyait filer sur ses derrières pour atteindre ivantlui Giengen, donna Tordre de la retraite. Tout i coup, il fut assailli en arrière. Il dut changer de nouveau sa ligne d'opération, et prescrivit de se porter sur Daltingen. L'ennemi, grâce à sa nom-
breuse cavalerie, se trouvait déjà sur ce point. Il ne restait plus à la brigade, que le parti de gagner Elchlingen par une marche de flanc. Après avoir combattu toute la journée, Duhesme parvint enfin à atteindre le soir Henstetten.
Dans son rapport sur cette affaire, le général Duhesme accuse une perte de six cents hommes. € Trois fois, dit-il, nous avons été cernés, puisque nous étions obligés de chasser Tennemi de notre passage. Il n y a pas eu dix hommes de sabrés. Des files entières étaient emportées par le boulet, et les mêmes bataillons chargés ensuite repoussaient la cavalerie avec perte. Les cartouches manquaient. Sur la fin, on ne tirait plus qu'à vingt-cinq pas, et dans un seul feu de file, un régiment qui chargeait a perdu cent cinquante hommes.
« Je ne puis trop faire Téloge du général Vandamme, de T adjudant général Gudin, etc. Enfin, mon général, nous nous battions encore à dix heures du soir. Lorsque le combat a fini, on n Savait pas deux cartouches par homme et pas dix coups de canon à tirer. »
Le général fit reposer ses troupes pendant la nuit du 11 au 12 août en avant de Bohmenkirch; puis, le lendemain, il gagna Weissenstein et appuya sa gauche en arrière de Lautern. Depuis quatre jours, il n'avait aucune nouvelle du commandant en chef du centre, le général Saint-Gyr. Dans son échec, Duhesme avait eu la consolation
de sauver son artillerie, à rexception d'une pièce de quatre démontée.
Cette affaire, malheureuse sans doute, était loin d'avoir les proportions et les conséquences qu'on ne manqua pas de lui donner . Le commissaire-ordonnateur en chef, Martellière , se hâta d'écrire, dès le 12 août, à Moreau, que tout était désordre et consternation sur les derrières de Tarmée, par suite de la retraite précipitée de Duhesme. Le commissaire Haussmann, trompé par de faux rapports, manda le 13 au Directoire que la T division, chargée de couvrir le quartier général et la vallée de Giengen à Gmund, venait d'être battue parce que : général, chef d'état-major, personne ne se trouvait avec les troupes ; que le 12 seulement, Duhesme était venu prendre position entre Gmund et Aalen , sur la route de Stultgard.
Ce combat, livré par la 7* division, avait eu lieu pendant que l'armée était aux prises avec l'ennemi à Neresheim. La bataille de ce nom, glorieuse pour les troupes de Moreau, n'eut aucun résultat (bien que l'archiduc eut repassé le Lech le lendemain, et fait sauter les ponts), parce que le général en chef de Rhin-et-Moselle ne sut pas profiter de son succès. Il pouvait, la rive gauche du Danube déblayée, se porter rapidement sur Jourdan, alors à Nuremberg. Les deux armées réunies dictaient peut-être alors la paix au cabinet de Vienne.
Les fatales instructions du Directoire prescrivant à Moreau d'opérer sur la rive droite du Danube, il n'osa enfreindre les ordres du gouvernement, et, pour les exécuter, il se mit à réparer les ponts du Lecli, au moment même où Jourdan s'approchait de la Naab.
L'armée de Sambre-et-Meuse prêtait ainsi le flanc à l'archiduc, qui, profitant de ces fautes, laissa le général Latour avec vingt-cinq mille hommes sur le Lech, et, par une manœuvre habile et hardie, se porta sur Jourdan.
Mais revenons à l'affaire de la division Duhesme.
Le commissaire du gouvernement Haussmann écrivit le 14 août au Directoire une nouvelle lettre, dans laquelle il cherche à expliquer l'affaire du H. Cette lettre, trop curieuse pour que nous ne la donnions pas en entier, prouve la rigidité et riionnêteté de son auteur, et fait bien connaître la situation morale de l'armée de Rhin-et-Mo selle. C'est plutôt à ces deux points de vue qu on doit l'envisager, car, pour l'affaire de la division Duhesme en elle-même , le rapport du citoyen Haussmann se trouve en contradiction avec ceux écrits le lendemain du combat, et avec celui de Moreau.
Voici cette lettre du commissaire du gouvernement :
« Citoyens directeurs, par ma lettre d'hier concernant la déroute de la division de Duhesme,
e vous ai rendu un compte tel qu'il peut, avec ^érilé, être présenté au public pour détruire les mpressions fâcheuses que cet événement aurait m faire naître. Je vous dois maintenant quelques létails particuliers à ce sujet.
« Sans aucune espèce de nouvelle du général 3n chef, du général chef de Tétat-major, du général Duhesme , ne sachant pas même où ils étaient, ainsi que la réserve, découverts sur notre flanc droit, Tennemi à nos portes, qui, disait-on, avait aussi mis en déroute la division du général Férino, n'ayant pour toute force au quartier général qu une compagnie de grenadiers et quelques gendarmes, nous avions tout à craindre pour les nombreux équipages qui sont à la suite du quartier général; ainsi que pour le parc qui s'y trouvait. Il fallait donc les faire partir sans retard et les diriger sur Aalen, de manière qu'ils puissent aller selon les circonstances à Gmund ou Elwangen. J'envoyai deux de mes amis, Buob de Golmar et le professeur Metternich, à Gmund pour mettre mes papiers, registres et correspondances à Tabri de tout événement et pour m'instruire de ce qui se passerait sur ce point pendant que je restais au quartier général. Ils descendirent chez mon hôte à Gmund, un vieux bourgmestre, âgé de soixante-quinze ans, le matin ; ils virent arriver vingt à trente officiers : c'était l'état-major de la division mise en déroute. Le général Duhesme, à la tête, fondant dans la maison le sabre à la
main pour se faire servir à déjeuner, et mettant par son extravagance en déroute ceux qui devaient satisfaire à leurs désirs. Mon ami Buob questionna le général Duhesme sur Tévénemenl qui venait de se passer. D'après le rapport qu'il vient de m'en faire, il paraît que le général Duhesme avait perdu la tète ; il était persuadé que le général Férino avait été complètement battu, qu'il se repliait en grande diligence sur Fribourg ; il était par conséquent très-empressé de se mettre lui-même en sûreté ; il avait devancé de plus de deux lieues sa division, il ne pouvait pas même indiquer précisément l'endroit où elle était ; il ne se croyait pas en sûreté à Gmund et parlait de se replier sur Schordorff. Aucun de ses officiers n'avaient de cartes, et plusieurs ignoraient même le nom de la ville où ils étaient. Il y en avait qui croyaient l'ennemi tellement à leurs trousses, qu'un malheureux dragon, qui était en veste blanche dans les rues de Gmund, a manqué d'être sabré parce qu'on le prenait pour un cavaher ennemi.
« Enfin, les nouvelles venues du quartier général dissipèrent la frayeur du général Duhesme, et un ordre du général en chef le rappela auprès de lui. Je pense qu'il jugera convenable, ainsi que vous, citoyens Directeurs, de ne plus confier une division à un général aussi peu digne de la commander, et qui est connu dans toute l'armée pour un homme cupide qui ne pense qu'à tirer un
profit personnel des victoires de l'armée. Son général de brigade, Vandamme, était déjà connu à Tarmée du Nord sous ce dernier rapport, et il parait qu'il ne s'est pas corrigé à cette armée. On assure qu'il a ramassé près d'un million, que les Autrichiens doivent lui avoir enlevé lors de sa déroute avec tous ses équipages ; on ajoute qu'il avait cependant expressément recommandé à ses hussards de sauver ses équipages. Au moins Vandamme a-t-il la réputation d'être très-brave et habile dans les combats.
« Il paraît certain que la perte de cette malheureuse journée ne s'élève pas au delà de huit cents hommes.
« J'aurais déjà fait traduire ces deux généraux devant un conseil militaire pour être jugés sur les contributions qu'ils sont presque généralement accusés d'avoir levé dans le pays conquis, si j'avais des preuves admissibles en justice; mais les habitants n'osent pas les produire; la frayeur les relient, et ils n'en parlent que confidentiellement et par intermédiaire. Cependant, tout ce brigandage pourra être connu un jour, car les magistrats et préposés en conservent bonne mémoire.
« J'aurais déjà satisfait à vos ordres, citoyens Directeurs, en faisant traduire devant les tribunaux les nombreux brigands qui infestent l'armée : les preuves morales , la conviction intime existent , mais les preuves écrites ou admissibles en justice sont extrêmement rares, et sans en avoir de cette
dernière espèce, il serait très-dangereux et même scandaleux d'entamer des procédures ; d*un côté, on ne pourrait pas calculer les suites d'une pareille mesure, et de l'autre, Timpunité ne ferait qu'enhardir le crime.
« Vous avez vu, citoyens Directeurs, par ma lettre du 6 messidor et les pièces y jointes, ce qui m'a été répondu quand j'ai, voulu traduire devant un conseil militaire l'adjudant général Ramel. Précédemment , j'avais , ainsi que je vous en ai rendu compte, mis en justice un nommé Pacot, accusé, non sans beaucoup de preuves par tous les ouvriers de Strasbourg, et contre lequel mon prédécesseur Rivaud avait déjà reçu des plaintes trèsgraves. Le conseil militaire l'a reconnu coupable, mais, s'étant trouvé incompétent pour prononcer sur l'objet principal, il a renvoyé l'affaire au ministre de la guerre , en laissant provisoirement Pacot en état d'arrestation.
« Le général Moulin, que j'avais chargé de poursuivre cette affaire, vient de m'annoncer que le ministre de la guerre a ordonné la mise en liberté de Pacot. Je vous envoie une copie de sa lettre.
« Plusieurs employés aux relais et autres, que j'ai depuis plusieurs mois traduit devant les conseils militaires, n'ont pas encore reçu la punition des délits dont ils sont accusés. On a souvent éprouvé qu'ils ne déployaient pas une sévérité assez grande.
t Je vais écrire au citoyen Bascher à Baie,
'\Si
; pour me procurer des preuves sur les délits dont sont accusés le général Tuncq et Tadjudant gé- , néral Perrin que vous m'indiquez dans votre lettre ^ du 20 thermidor. J'en ai déjà reçu sur deux aides de camp du général Laborde, accusés des mêmes délits. Je charge le général en chef de Tétatmajor de les traduire en justice.
- Le général Férino a battu Tennemi, lui a pris vingt-deux pièces de canon et des magasins immenses d'avoine. »
Le Directoire après la réception de cette lettre, envoya l'ordre à Moreau de faire examiner la conduite de Duhesme, et de le traduire, s'il y avait lieu, devant un conseil de guerre. L'affaire , toutefois, n'eut aucune suite, car, malgré les lettres par lesquelles on annonça à plusieurs reprises à Haussmannquele général allait être mis en jugement, Duhesme, soutenu par Moreau, et auquel du reste ses troupes ne reprochaient rien pour la journée du il, resta à la tête de sa division. Il s'en éloigna seulement quelques jours, à la fin d'août , pour cause de santé, et fut remplacé momentanément par Vandamme.
Voici un trait caractéristique de cette époque , que nous qualifions époque de transition, en ce sens, qu'on semble alors être aussi éloigné des formes républicaines de 1793 que des formes monarchiques futures. Un des brigadiers de Duhesme crut pouvoir donner, le 17 août, à son général de division, un certificat, par lequel il attestait :
Que son chef avait déployé , dans l'affaire du H, des talents militaires et un courage qui n'avaient pas peu contribué à sauver la division des désastres dont elle était menacée par l'attaque d'un ennemi ayant une supériorité écrasante en artillerie et en cavalerie ; que , toujours le général Duhesme s'était trouvé aux points les plus exposés; qu'en un mot, il avait parfaitement rempli son devoir. Du reste, ainsi que nous l'avons dit, le combat de la division Duhesme fut glorieux, et n'eut aucune conséquence fâcheuse sur les opérations ; mais, l'espèce de bill d'indemnité qu'on sembla donner au général, à l'armée de Moreau, fut une des causes qui engagèrent, à la fin de la campagne, le commissaire du gouvernement Haussmann à demander son rappel et à revenir à Paris.
Si les plaintes portées par le rigide Haussmann contre le général Duhesme n'eurent pas de suite , il n'en fut pas de même des observations présentées par hii, ayant trait aux dilapidations. Le Directoire prescrivit à Moreau de faire fouiller les fourgons des généraux , commissaires des guerres, chefs de corps, et de traduire devant les conseils de guerre ceux de ces officiers ou fonctionnaires qui seraient trouvés nantis d'objets volés.
Le Directoire, en apprenant le succès de la bataille de Neresheim , s'empressa d'envoyer à Moreau des félicitations, ajoutant bien vite des ins-
ructioiis pour les mouvements ultérieurs. Le iocte gouvernement , ou plutôt Carnot, déclara : ]ue le prince Charles, rejeté derrière le Lech, )eut-étre sur User, n'oserait plus tenter le sort les armes ; que Jourdan aurait facilement raison le son adversaire, avec les troupes de Sambre-et- Meuse ; que Tennemi se retirerait sur le Danube ; lue Jourdan gagnerait alors rapidement Ratisbonne, et que , dès lors, un concert heureux s*élablirait entre les deux armées françaises en Allemagne , tandis que Tarmée d'Italie , toujours victorieuse, se joindrait par sa gauche à leur droite vers Insprûck.
Moreau avait écrit, le 27 août : qu'il croyait nécessaire de battre encore le prince Charles , avant d'engager un corps sur Insprûck ; qu'il ne fallait pas songer à aller à Brixen.
« Il faut , disait-il , mettre l'adversaire hors d'état de tenir la campagne, pour faire une pointe comme celle-là , puisque si j'étais forcé de reculer, le corps serait perdu. Quant à Brixen, je regarde celte marche comme impossible. Veuillez bien considérer que cette ville est à l'autre revers des montagnes du Tyrol, sur le cours des eaux de l'Italie. »
« Nous sommes en pleine négociation avec la Bavière, ajoutait Moreau. Je n'ai plus de nouvelles de Jourdan, j'ai envoyé des officiers pour en avoir. Le ministre de la guerre a demandé si le général Duhesme devait être traduit à un conseil militaire,
je ue le pense pas. Il était attaqué par des forces très-supérieures; il a été repoussé, mais nou entouré ; ses troupes se sont conduites avec un grand courage, surtout son infanterie. Il a, à la vérité, fait de grandes fautes ; mais dans notre métier, on en fait à tout moment, sans qu'on pubï?e les considérer comme des délits, etc. »
Cependant , Moreau, ayant forcé le passage du Lecli, porta son armée en avant de cette rivière, et engagea, le l^*" septembre, une affaire générale dans laquelle Tennemi fut repoussé avec perle. Latour fut battu à Friedberg, et poursuivi sur le? routes de Munich et de Ralisbonne.
Mais ces succès de Tarmée de Rhin-et-Moselli n'émurent pas le prince Charles, qui se contenta d'envoyer, comme renfort, à Latour, le corps de Nauendorf, et continua rapidment son mouvemenl sur le Mein.
Surpris de ne pas voir accourir le prinee Charles, Moreau commença à soupçonner la vérité. Il revint sur ses pas, et se mit à cheval sur le Danube, le centre à Ingolsladt. C'est là ipi il connut enfin le plan de l'archiduc et la situation de Jourdan. Il devenait impossible dès lors d'abandonner l'armée de Sambre-et-Meuse, et de conlinucr à exécuter les dispositions prescrites par le Directoire. Il se décida à se replier sur la rive droite du Danube.
Le 5 septembre, le Directoire fit connaître à Moreau que le prince Charles menaçait Jourdan, que
Tordre était expédié à ce dernier de se maintenir sur la Rednitz, et que l'armée de Rhin-et-Moselle devait hâter la conquête de la Bavière. « Votre armée, lui disait-on, doit poursuivre son offensive, c'est à elle surtout à livrer des batailles, pendant que celle de Sambre-et-Meuse gardera toute retendue de nos conquêtes sur la rive gauche du Danube. »
« A mesure que la campagne s'avance, ajoutait-on naïvement, elle requiert plus d'intérêt et demande plus d'art, de vigilance et d'énergie. Cette considération , en augmentant notre sollicitude, vous fait un devoir de nous rendre les comptes les plus fréquents, etc. »
Deux jours après cette lettre, le Directoire changeait tout ses plans, et ordonnait à Moreau de marcher sur les derrières du prince Charles, entre la Rednitz et le Haut-Necker. En même temps, on le prévenait que Beurnonville remplaçait à l'armée de Sambre-et-Meuse Jourdan, envové à celle du Nord. Moreau ne devait rien négUger, en outre, pour assurer sa retraite, dans le cas où il y serait forcé.
Ceci était écrit le 23 septembre. Le 26, le Directoire changeait enorce ces dispositions, ordonnait de ne pas dégarnir la Bavière , défendait de marcher au secours de l'armée de Sambre-et-Meuse, et enjoignait à celle de Rhin-et-Moselle de poursuivre son mouvement sur Ratisbonne.
On comprend quel devait être l'embarras d'uu
général d'un mérite réel, sans doute, comme était Morcau, mais, se croyant obligé de s'astreindre à suivre les ordres qu'il recevait de Paris. Ce n est point à Bonaparte qu'on eut imposé coup sur coup des plans de campagne se contredisant sans cesse. Le !20 septembre, Moreau lit connaître qu il opérait une marche en arrière, la gauche à Ulm, la droite à Bregentz, pour déboucher par la vallée du Necker, et conserver en même temps ses communications avec le pont d'Huningue, en cas d'insuccès. Quant à ses projets ultérieurs, il ne pouvait , disait-il , les indiquer , puisqu'ils étaient subordonniSs aux mouvements de rennemi.
Depuis la lin (raoïit, Vandammc avait pris le commandement de la division. Il reçut alors une lettre du général en chef, prescrivant d'exercer les mesures les plus sévères pour réprimer le brigandage des soldats. Il s'empressa de donner luimême les instructions les plus détaillées, les plus sévères, aux chefs de corps sous ses ordres.
La retraite continuait sur Huningue. Ainsi, Moreau, pour avoir voulu suivre trop à la lettre les instructions de Carnet envoyées par le Directoire, se vit , au commencement d'octobre, obligé de rétrogader sans avoir pu donner la main, ni à l'armée d'Italie, ce qui était un plan vicieux, ni à l'armée de Sambre-et-Meuse, ce qui était fort possible, et eût assuré aux forces dont la France disposait en Allemagne une supériorité écrasante.
En face d*un adversaire fort habile, manœu vrant avec une haute intelligence de la guerre, il comprit qu'il ne lui restait plus qu'à battre en retraite.
Il se replia donc avec ses soixante à soixantedix mille hommes devant les trente-six mille de Latour, pour tenter d'arriver au Rhin avant que rarchiduc pût lui barrer le passage à la tête d'une armée supérieure à la sienne. Il rappela Desaix qui s'était élevé au nord vers Nuremberg , pour se rapprocher de l'armée de Sambre-et-Meuse ; et afin de ne pas perdre un temps précieux à l'attendre , il lui ordonna de se rendre à Neubourg, où il rallierait le centre que lui-même y conduisait.
Ce mouvement s'opérait avec ordre et ensemble, lorsque, le 30 septembre, le général Latour voulut culbuter la colonne du centre , à laquelle se trouvait en personne le général en chef, en marche derrière le Lech. L'avant-garde française, attaquée près de Schaufenried, se maintint dans sa position, et le 2 octobre , à son tour , Moreau , à hauteur de Biberach, engagea contre son adversaire une bataille générale , dans laquelle Van- (lamme, à la tète de la 7® division, déploya son courage et ses talents.
L'ennemi perdit là cinq mille prisonniers, vingt l)ouches à feu et des drapeaux.
Cette brillante victoire donnait à Moreau la faculté de rentrer à Strasbourg par la vallée de la
Kiiitzig, en écrasant le général autrichien Nauendorf, ou de continuer à suivre sa ligne de retraite. Il se décida à ce second parti, dirigea ses convois et ses prisonniers sur Huningue , cl chargea Saint-Cyr d^ouvrir par Neustadt la gorge du val d'Enfer, tandis que Dosaix prendrait position à Rotliweil, pour attirer et retenir les corps impériaux.
Ces mouvements réussirent, et bientôt Tarmée entière put se déployer dans la vallco du Rhin; mais Tarchiduc accourait vers sa gauche après avoir replié les faibles postes laissés à Manheim; il essaya d'enlever le pont de Kehl par un coup de main hardi. La ^^arde nationale de Strasbourg défendit héroïquement la tête du pont, et la tentative du prince échoua. R se hâta de remonter alors la vallée du Rhin, pour venir couper la retraite à son adversaire.
Toutes les forces des deux armées ne tardèrent donc pas à se trouver en présence, et tandis que Carnot, rhommedeyuerre du Directoire, conlinuail à envoyer des plans de campagne de Paris, Moreau parvenait à battre Tennemi : le 1 1 octobre au val d'Enfer, par lequel il s'ouvrait un passage sanglant ; le 19 à Emmedingen ; le 23 et le 20 à Caudern et à Schliengen.
Voici les rapports adressés à la suit? de ces différentes affaires au Directoire par Moreau. Ces trois documents font connaître les phases principales de cette belle retraite qui consolida la repu-
talion militaire du général en chef de l'armée de Rhin-et-Moselle. On verra que le nom de Vandamme est cité avec éloge dans ces rapports écrits avec beaucoup de vérité et de simplicité.
Il est positif, qu'abstraction faite des fautes commises au commencement de la campagne et devant être attribuées beaucoup plus au Directoire qu'à Moreau, celui-ci parvenant à ramener, sans les laisser entamer , soixante à soixante-dix mille hommes démoraUsés ; parvenant à opérer une marche rétrograde de quatre-vingts Heues sans un magasin, sans ressources, au milieu de populations hostiles, et cela sans perdre un canon ni un drapeau, en remportant même plusieurs victoires, il est de fait que cela constitue une admirable opération de guerre, de natuie à provoquer l'admiration des hommes du métier.
• 15 octobre 1796.
« Citoyens Directeurs, le courage de l'armée vient de la tirer bien glorieusement de la position critique où elle se trouvait, entourée d'ennemis au revers des montagnes Noires qui lui défendaient le passage des défilés. Le prince Charles marchant avec une partie de son armée et menaçant de détruire les ponts sur le Rhin, il fallait se faire jour par plusieurs coups de vigueur; la victoire de Biberach ne suffisait pas pour nous dégager.
« Environ vingt-cinq mille hommes, aux ordres
des généraux Pétrachc et Xauendorf, s'élaienl emparés des positions de Rothweil , Willingen. Donechingen et Xeustadt. Waldsut et les \illes forestières étaient même occupées par des troupes autrichiennes et des paysans armés. Vous voyez que toute communication nous était interdite , ce qui nous gênait d'autant plus que nous ne pouvions ni donner ni recevoir des nouvelles de France.
« J'ai commencé par faire ou^Ti^ le passage de? villes forestières. Une demi-brigade escortant les convois de munitions, les blessés et malades , Ta forcé sans de très-grands obstacles.
« La partie de l'armée qui n'a pas été indispensable pour contenir le général Latour qui, remis de sa défaite de Bibcrach, ne manquerait pas de nous suivre, a marché à Rothweil et Willingen , et après plusieurs combats assez vifs, nous sommes parvenus à en chasser l'ennemi avec perte d'artillerie et environ trois cents prisonniers. Il restait à forcer les gorges de la forêt Noire. Le centre de l'armée sortit alors de la ligcne et v marcha, attaqua avec vigueur le corps qui était dans le val d'Enfer, défilé effrayant pour le passage d'une armée, étant resserré pendant l'espace de plusieurs lieues entre deux montagnes escarpées à peine distantes de huit ou dix toises.
« La bravoure des troupes franchit ces obstacles ; l'ennemi fut culbuté, avec perte d' une pièce de canon etd'une centaine de prisonniers, et le 12 oc-
tobre, le centre de Tarmée prit position en avant de Fribourg. Les partis du prince Charles avaient déjà poussé jusqu'au vieux Brisach d'où ils avaient repoussé nos troupes et avaient fait quatre-vingts prisonniers que nous reprîmes avec Tescorte.
« La droite et la gauche de l'armée qui s'étaient jointes, avaient continué à contenir les corps des généraux Latour, Pétrache et Nauendorf , ont défilé le 22, 23 et 24 (13, 14, 15 octobre), sans la moindre perte ; les équipages et convois sous la protection de la droite de l'armée ont également défilé sans obstacle par la ville forestière, et cette armée, que l'ennemi se vantait de prendre entière, le menace à son tour d'une attaque prochaine, et rentre couvrir ses frontières après une marche de cent lieues sans la moindre perte, et ayant pris à l'ennemi, dans cette seule marche, dix-huit pièces de canon, deux drapeaux, près de sept mille prisonniers, dont quatre-vingts officiers.
« Je vous envoie ces détails très-succints pour faire cesser vos inquiétudes ; mais j'en dois à la brave armée que j'ai l'honneur de commander de plus circonstanciés des nombreux combats qu'elle a livrés, de la patience, du courage calme qu'elle a toujours déployés dans ces circonstances difficiles, et de la résignation avec laquelle elle a souffert le manque de vivres qu'il a fallu supporter dans les pays affreux que nous venons de parcourir. Tous les corps se sont distingués. Les officiers n'ont cessé de faire preuve de courage et de
talent; plusieurs ont des actions brillantes qu'il sera également de mon devoir de vous faire connaître. »
24 octobre 1796.
« Citoyens Directeurs, le 27 de ce mois (18 octobre), Taile droite a été attaquée vivement dans les gorges d'Enfer, de Saint-Pierre et de Saint-Mergem; Tavant-garde fut obligée de se replier, mais le corps de bataille conserva sa position, la gorge fut gardée et Tennemi ne put pas déboucher.
« Je donnai ordre do rattaquer l'ennemi le lendemain, le centre de l'armée devait soutenir cette attaque par un détachement qui se dirigeait par la gorge de Simonswald.
« Le 28, le prince Charles, qui avait réuni toute son armée vers F^lsach etKinsingen, attaqua avec la supériorité de forces que vous lui connaissez, l'avant-garde du centre et celle de gauche. Elles devaient se replier à la position de l'armée, mais celle du centre fut obligée de résister dans sa position pour protéger la rentrée des détachements qu'elle avait dans le Simonswald.
« Celle de la gauche devait se replier derrière l'Elst à la première attaque de Kinsingen qu'elle occupait, par les ponts; mais le brave général Beaupuy, qui devait ordonner ce mouvement, fut tué au commencement de l'action, de sorte que la troupe continua à combattre dans la mauvaise position qu'elle occupait jusqu'à ce que de nouveaux
ordres pussent être donnés, et il a fallu toute sa bravoure pour ne pas être culbutée par des forces aussi supérieures et une artillerie aussi nombreuse que celle de l'ennemi.
« Après ce combat meurtrier, où heureusement nous n'avons pas perdu une seule pièce de canon, l'armée conserva sa position derrière TElz^ la droite à l'entrée de la grotte de Waldkirch, la gauche à Riegel ; mais comme le débouché de Thenninghen se trouvait commandé par les hauteurs de Mundigen, je pris la position cinq cents toises en arrière défendant le débouché en avant de îVimburg, le centre se plaça sur la même ligne dans la plaine de Hangenslingen, la droite aux montagnes. Notre perte en tués ou blessés est environ 500 hommes, celle de Tennemi doit être au moins égale; il a du nous faire 2 ou 300 prisonniers en postes très-avancés dans les gorges qu'il a été impossible de dégager, nous lui en avons fait environ 150. L'attaque de l'aile droite réussit et son avant-garde reprit position à Saint- Pierre.
• Le 29 (20 octobre), l'ennemi attaqua avec la plus grande vigueur Nimburg, et il y déploya en artillerie, infanterie et cavalerie, des forces considérables; ses têtes de colonnes étaient prêtes â déboucher sur tou.^ les autres points s'il avait pu forcer celui-là; mais ses efforts furent inutiles, ses attaques, qu'il n'a cessé de réitérer avec des troupes fraîches depuis dix heures du matin jus-
— Basque très-avant dans la nuit, furent repousséts avec le plus grand courage; l'artillerie légère y a surtout fait des prodiges de valeur. Il essaya également une allacjue sur la gauche du centre (ta rarmée ; mais , repoussé vigoureusement par la lOO* demi -brigade, il se borna ù celte tentative.
* Ce succès pouvait nous faire espérer de nous maintenir sur la rive droite du Rhin, mais j'ai pensé qu'il serait dangereux de courir les risques d'un autre engagement contre des forces aussi supérieures avec des troupes excédées des fatigues (d'une longue marche et des combats continuels qu'elle n'a cessé de livrer par un temps affreux, dont la moitié marchait nu-pieds et sans habits, et à qui cet état de vivre avait ôté une énergie que je ne doute pas de voir revenir dès qu'elle sera un peu reposée et réégayée. D'après cela, j'ai ordonné à l'aile gauche de repasser le Rhin à Brisach et du se porter vivement à Strasbourg. Mon projet est de la diriger promptement sur le camp retranché de Maiiheim , de l'enlever, de forcer l'ennemi à rompre le pont et à nous assurer la libre possession du Palalinat.
- Je me retire avec le reste de l'armée sur Hiininguc; l'ennemi nous a suivis hier avec de Tarlilleri(\ mais iiulr(^ arrière-garde, commandée par les gcuénuix ALhaliicci et Laboissière, Ta parfai- ItincMil contenu.
• J'ai cippris (|ue les divisions du général l)esui\ oiil |)iisse II' Uliin a Hrisiuh sans accident; l'en-
mi a voulu les inquiéter, mais il a été vivement argë par l'arrière^garde aux ordres du général indamme, et il â oessé sa poursuite. Malheuusëment une réserve d'ai*tillerie d'une douzaine \ caissons, n'ayant pas reçu d'ordres, soit qU'oti l oublié de lui en donner, ou que ceux qui étaient larges de les porter se soient égarés, est tombée 1 pouvoir de Tenneitii ; c'est la seule perte qile )U8 ayons faite, mais elle est d'autant plus âdsaréable que Tennemi la présentera domme le tsultat d'une bataille^ c'est ce qu'il A fait pour les lissons pris près de Munich, dont il a fait une baille perdue, et il n'y a pas eu cent coups de fusil i tirés. J'attends des détails sur cette perte pour lire punir celui qui en est la cause.
* Je vous aurais prévenu hier de ces événements, lis on avait éloigné pendant cette série d'affaires s équipages et les courriers, et à peine avons^ )us descendu de cheval depuis huit jours*
• Les 24, 25 et 26 (15, 16, 17 octobre), les ^ant-postes se sont battus, nous avons fait à l'en- 3mi environ 700 prisonniers. »
27 octobre 1796.
» Citoyens Directeurs; l'armée prit position le ' de ce mois (22 octobre), la gauche au Rhin, la *oite à Kandern, le centre à Sohliogen; j'y séurnai le 2 (23 octobre), et mon projet, si l'ennemi 5 m'avait pas suivi avec toute son armée était de 'v maintenir le plus possible et de faire débou-
cher le général Desaix par Kehl avec ce qui aniverait des renforls de rinlérieur. Voire dernifl courrier m'avait déterminé à prendre ce parti mais le 3 brumaire (24 octobre), je fus assailli p* toute l'armée du prince Charles dont rattaquett on ne peut plus vive.
« Son effort se dirigea particulièrement par Kandern et Liel, et son projet était, en débouchanlpar Riedlingen, d'arriver avant moi à Emmedingend de me couper la route d'Huningue. Il fît attaquer le même jour le poste de Rheinfelden assez vivemenl mais on eut le temps de couper le pont de sorte que cela n'eut aucun effet.
• Les troupes du général Férino furent chargées de défendre Kandern et Liel, firent des prodiges de valeur et soutinrent, depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit, les attaques réitérées de reunenii sans qu'il put faire le moindre progrès. Je les fc soutenir par une partie de la division du général Duhosme, contre qui l'attaque était moins vive. Le général Ambert soutint l'attaque depuis Scliliegen jusqu'au Rhin.
« Malgré l'état de misère et de fatigue de là troupe, son manque de souliers et d'habits parle temps qu'il faisait, elle repoussa toutes les attaques avec la plus grande bravoure sans s'épouvanter le moindrement du nombre de ses ennemi?, et si la situation de l'armée m'avait permis de rester sur la rive droite du Rhin, nous aurions à nous flatter d'avoir gagné une belle bataille défensive
Nous avons fait à Tennemi une centaine de prisonniers, dont cinq officiers.
• Le 4 (25 octobre), Tarmée prit position à Altingen ; le 5 (26 octobre) , elle passa le Rhin à Huningue, et quoique Tarmée ennemie ne fut campée qu'à une lieue, elle n*osa pas troubler notre passage, qui s'est fait avec le plus grand ordre et couvert par les brigades des généraux Abbatucci et Laboissière.
• J'ai trouvé la tête de pont dans un état affreux et pas à l'abri d'un coup de main.
« Plusieurs raisons ont occasionné cette négligence. On avait voulu faire un camp retranché sur la hauteur de Friedlingen; au lieu de s'occuper d'un objet avant l'autre, on a fait marcher les deux ouvrages de front, de sorte que tous deux n'étaient qu'ébauchés.
• Il y a également eu beaucoup d'intrigues, de mauvaise volonté et de discussions déplacées entre les autorités civiles et militaires pour la fourniture des travailleurs.
« J'ai les plus grandes craintes de ne pouvoir conserver ce débouché, si l'ennemi attaque avec vigueur.
• J'ai chargé le général Abbatucci de ces soins, et je vous assure que personne n'en est plus capable. Sa brigade, composée des 8® d'infanterie légère et 89*^ de ligne, y est campée ; Tartillerie légère, troupe extrêmement aguerrie, est en batterie dans cet ouvrage, quoique ce ne soit pas
sen service ; lui-même s'y est barraqûé. Il a en réserve à Huningue la 56^ et huit compagnies de grenadiers.
« L'artillerie de la place a été dirigée de ma^ nière à protéger la tête du pont.
« Il a fallu tout créer ; on manquait de bois pour \ la troupe ; j*ai autorisé le commissaire des guerres à en requérir de l'administration forestière pour le service du camp et de la place. Nous n'avons pas trouvé un seul magasin; le fourrage surtout manque totalement ; cela a ocoasionné dans le eantonnement quelques désordres, les cavaliers en ayant pris partout où ils en ont trouvé. C'est un malheur qu'il sera impossible d'empêcher tant que les distributions ne seront pas régulières. La oavalerie est intraitable sur cet article • oela m'a attiré beaucoup d'injures des autorités civiles, et probablement à vous des plaintes oo^tra l'armée.
« Quand le chaos où nous semmes sera uh peu débrouillé, je vous rendrai compte de ee qu'il sera possible d'entreprendre. Notre artillerie a besoin de réparations, les soldats dp capotes et de souliers ; cela est de la plus urgente néeassite.
« Je crains quelques désertions à l'intérieur; je vous prie de donner des ordres à toutes les administrations départementales et municipale» de faire arrêter et reconduire à Strasbourg tous ceux (jui s'écarteraient de l'armée. Je les ferai mettre dans un dépôt de correction jusqu'à ce que nous reprenions lei^ opérations.
" Je vais m'occiiper de rincorporation des eorps venus de l'intérieur; vous les portiez à quinze mille hommes, mais d'après les situations que Ton m'a fait passer, cela ira tout au plus à neuf mille. J'attends vos derniers ordres pour faire marcher des troupes en Italie. Vous me ferez indiquer par le ministre de la guerre le point où elles devront recevoir des routes de lui.
<r J*ai chargé le citoyen Poitevin des travaux de la tête de pont; j'en ai retiré les travailleurs agricoles, Tennemi ayant commencé à faire feu sur eux. JV emploie la troupe, à qui je donne dix sols par douze heures de travail et une ration d'eau-de-vie. J'ai pris ces fonds sur ceux à ma disposition jusqu'à ce que le commissaire du gouvernement y ait pourvu.
• J'emploierai les palissades d'une partie du chemin couvert d'Huningue pour la tète de pont ; on les remplacera cet hiver. Il n'est pas enfin de moyens que je n'emploie pour conserver ce poste important. Jusqu'à présent je n'ai d'espérance que dans le courage des troupes ; dans quelques jours on pourra conipter sur les moyens de l'art, ce qui donnera des troupes disponibles.
• Les rapports que j'ai reçus aujourd'hui m'apprennent que le prince Charles est parti pour le Bas-Rhin avec une partie de son armée. S'arrêtera-il à Kehl?
- J'y serai demain soir, et pourrai vous en donner des nouvelles. »
A la suite* d(»s combats chxTits dans iœ rapporis de Moreau, les dcMix arméos françaises en Allemagne ayant été rojeléos au delà du Rhin, rarchiduc se borna à suivre les si(;<};es de Kehl et de la tèle de pont de Huningue.
Le général Duliesmc avait repris un instant le commandement de sa division vers le milieu d'octobre. Il ne tarda pas à solliciter de nouveau un congé , basant sa demande sur le délabrement «ie sa santé. Vandamme, à son tour, dès que Tarmée fui à couvert derrière la ligne du Rhin, sollicita rautorisalion de se rendre dans sa famille pour se remettre de ses fatigues. Enfin, le commissaire du gouvernement, Haussmann, mécontent de la façon d'agir à son égard du général en chef, aux talents duquel il rendait pleine et entière justice, demanda également son rappel par la lettre suivante du 18 octobre.
• Citoyens Directeurs, je vous ai fait connaître de quelle manière j'étais vu et reçu du général en chef. Une visite que je lui ai faite à son dernier voyage ici m'a pleinement convaincu, ou (Ui\\ ne veut pas avoir à faire avec moi, ou que la présence d'un commissaire l'importune. Quant à ce qui me concerne , je déclare que dans tous les temps j'ai eu les plus grands égards et la plus grande déférence pour lui, j'ai toujours eu en vue de remplir les intentions du Directoire exécutif et de me iragner sa confiance. Je suis vraiment peiné de n'avoir pu y réussir, car, quoiqu'on puisse faire bien
y des observations sur la direction de notre armée
. et sur la manière dont vos ordres ont ou n'ont pas
été exécutés , on ne doit pas moins de grands
éloges au général en chef, et Tadmiration de son
infatigable activité.
« Je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire part de ma position, et je vous prie derechef, citoyensDirecteurs, de me faire remplacerpar quelqu'un qui puisse être plus agréable au général en chef. Si vous croyez que par mon zèle et mon attachemqnt aux intérêts de la République, je puisse être utile dans la surveillance de l'administration militaire, que je connais mieux que les opérations de l'armée, alors vous pourriez me donner un collègue qui serait particulièrement attaché à l'armée.
• La position de cette armée, mais surtout la pénurie dans laquelle se trouve le Trésor public, exige, citoyens Directeurs, votre plus grande attention. J'ai eu soin de faire exactement connaître au Directoire exécutif la situation dans laquelle se trouvent tous les services. Si ces renseignements ne suffisent pas, faites-moi donner l'ordre de me rendre à Paris , et je vous découvrirai tout ce qui est à ma connaissance. Ce voyage ne serait peutêtre pas inutile à la chose publique , mais je n'oserais pas l'entreprendre sans y être autorisé. »
Vers la fin d'octobre, Moreau reçut du ministre delà guerre la lettre qu'on va lire, concernant les généraux Delmas, Laroche et Vandamme :
• Il est parvenu, général, au Direoloire exécutif, une dénonciation contre plusieurs ofliciers généraux de Tarmée que vous commandez, et notamment contre les généraux Delmas, Laroche et Vandamme. Le général Delmas , qui naguère prétendait avoir perdu toute sa fortune , doit avoir maintenant cinquante chevaux sur les derrières, trente présents et sept voitures, et voici les exactions dont on Tacouse : à la seule villa de Lichtenau, à trois lieues du Rhin, il a dû demander douze cents louis qui lui ont été payés à Carlsruhe, il a dû prendre les plus belles voitures et vingt chevaux des écuries du prince, et faire pontribuer également à Donawerth.
• Le général Laroche a dû exiger ^ P
deux cents louis ; à G , pareille somme ;
à Calw, dix mille florins, et à leur exemple, sans qu'ils aient cherché à les en empéoher, les troupes quMls commandaient ont dû se livrer aux plus affreux pillages.
« Ces différents faits nécessitent Texaman le phis scrupuleux de la conduite de ces généraux pendant la campagne , et je Tattends de vetre juste sévérité.
« Hi les renseignements cpie vous prendrez donnent à cette dénonciation quelque fondement, il ne faut plus s'étonner de la révolte qui s'est manifestée dans les pays que vous avez parcourus, et la prompte punition des coupables doit prouver à ses habitants que, de quelques maux dont on
les ait accablés, le gouvernement françain, q^na-v tammenl juste et humain, a loujours voulu défen? dre leur territoire ^ea horreurs que la guerre paut occasionner. »
Il est à noter que si des faits sont apQciriéa à regard des généraux Delmas et Laroche, rian n'est déterminé quant h ce qui est reproché à Vandamme. Aus^i, cette nouvella dénoneiatloH n'eut^elle aucune auite.
Var^damme yint avqe sa brigade occuper la tâte de pont de Kehl, dans les premiers jours de ao^ vembre 1706. Il ne cess», jusqu'au moment où U quitta Tarmée, d'envoyer des rapports au générid en chef, pour le prévenir de ee qui se passait sur ce point devenu d'un très-grand intérêt. Le 6 au 8oir, il avertit que Ton ne réparait paa le pont fortement endommagé i 1^ 7, il envoyai à Moreau If dépéohd suivante )
1 Oette nuit» quelquea bateliers et pontonniaM seulement se sont occupés à retirer des madriera et planches du grand pont ; paa un ingénieur dep ponts et chaussées n*a paru enaere, quoiqu'il soit bien instant qu'ils a*en occupent! mais que leur importe, que cela retarda l'armement de Kahl ou affaiblisse sa défense , ces messieurs n'y aent pour rien, ils éluderont vos ordres, mon général, et je vois que d'ici à huit jours ce pont n^ sera pas encore réparé, tandis qu'il aurait dû être an^ tièrement réparé avant l'arrivée de votre armée j je eroia devoir vous le dire, pour moi je ne cra^ofi
rien.; mais les soldats pourraient s'affecter de: cet événement, si on ne s'empressait d'y mettre tous les soins (juo cela mérite; car, à quoi bon la réserve, si l'on ne pjut passer au grand pont. Je vous invile, mon général, de contraindre ces nonchalants à se ])resser, et de faire jeter le pont derrière les îles qu'occupent les troupes du gênéralDecaen, sans quoi, le moindre événement peut rompre nos communications, ce qui ne serait pas satisfaisant. Je vous répète, mon général, que les débris de la partie rompue du grand pont pourraient fort bien briser le petit; c'est ce qui menace d'arriver d'un instant à un autre. »
Le 18, il fit une reconnaissance et écrivit à Moreau :
« J'ai l'honneur de vous rendre compte, mon général, que je suis allé ce matin, au jour, reconnaître les ouvrages que l'ennemi fait dans la plaine, entre les digues de Rastadt et de Neumûhl ; il continue avec beaucoup d'activité ceux que vous vîtes hier commencés, il ne semble pas vouloir en faire d'autres pour le moment.
« J'ai remarqué qu'il y avait moins de troupes en armes que je n'çn avais vues les autres fois. J'ai aussi vu en arrière plusieurs colonnes • de travailleurs, dont la plupart des gens du pays. »
Cependant , cette campagne de 1796 avait ébranlé la santé robuste de Vandammo, son activité dévorante avait lassé le corps; il crût 'urgent de prendre quelques semaines de repos: cil» adressa
donc la lettre suivante, le 15 novembre, à son chef immédiat, Desaix, sous les ordres duquel il était passé depuis son arrivée à Kelil.
« Je vous envoie mon aide de camp , vous priant de lui donner doux mots qui puissent m'autoriser d'aller chez moi. Mon général, le besoin seul m'a déterminé à cette démarche, le corps totalement abîmé, la santé délabrée, m'obligent au repos, quoique j'eusse été bien content de finir la guerre sous vos ordres. Mon général, mes sen- • timents doivent vous être connus, aussi bien que . ma manière de sei*vir ; incapable de flatterie , n'aimant que la sincère vérité, je vous proteste ici de mon sincère attachement. Veuillez, je vous prie, vous souvenir quelquefois de moi, et me croire avec respect, etc.
P. S. — Permettez que je vous rappelle ici la promesse que vous m'avez faite, de placer Gobrecht et Seron (1) dans le 8*^ régiment de hussards ; cette récompense est la seule que je demande au gouvernement, pour les services que je puis avoir rendus à mon pays. »
Moreau refusa d'abord le congé sollicité par Vandamme. Il ne voulait pas se priver des services d'un officier général de ce mérite. Persuadé que l'obtention de ce congé ne souffrirait aucune difficulté, puisque Desaix y consentait et que Moreau l'avait promis, Vandamme avail quitté Kehl
(1) Les deux aides do camp de Vandamme.
Sâhè ofdre, lé 16, et s'élait fendu à StNdbdtirg, d'où il écrîvil lé même jour au généi'âl en chef là lettre qu'on va lire :
< Mon général, mon aide de camp dé retour de Chez vous me rapporte le ceMificat du comité dé Bâùté, en me disant que Vous refuse^ dé tnàtyédrder le congé que vous m'avieii promis, quoique J*âi, dans ma santé totalement délabrée, les tnih llfe nécessaires pour me retirer chez moi.
* En attendant, je voiis préviens, que je oe puis faire aucun service, et que je garde la cham* bi*è ici. Si j'ai eu tort d'avoir quitté Kehl hief, C'egt parce que je pensais, qu eU obtenant lé Congé <fUé VOUS m*àviez promis, j'aurais pu étfe fefl^ placé de suite, quoique je n'aie paô encoi*e déôétiché de Kehl.
• Mon général, vous n'ignorez pas ma manière dé servir ; veuille^ me rendi^e justice, je crois c}tie Ton ne me reprochera jamais d'avoir manqué à ffiôn devoir, et si je n'étais totalement abîmé, je Re Vous aurais pas demandé de congé. Je crois en avoir fait ma part, et je penâe ne pas mé compromettre en me disposant maintenant au repos. L'on ne m'accusera pas d'aimer mes plaisirs plus que mon devoir ; vouô m'avez vu arriver à VeUloo, certes d'autres fussent resté tranquilles chez eux pour se guérir. Durant cette campagne, les personnes qui m'ont vu servir vous atteste^ ront combien j'ai souffert par mes incommodités, et inainlenanl, mon général, vous me refusez un
congé de convalescence ; vous voulez l'envoyer au ministre, vous en êtes le maître; mais j'ai l'honneur de vous prévenir que je cesse tout service dans ce moment, ne pouvant plus longtemps rester dans l'état où je suis, él s'il faut attendre la décision du ministre je pourrai en attendant , dépenser ici le peu qui me reste de la vente d'une partie de mes cheVaux, je ne crois pas qu'il soit de votre intention de me faire des torts, et si je les ai mérités, depuis que vous me connaissez, faites-m'en le reproche et laissez-moi souffrir. Cependant, lorsque je pense à ma vie passée, depuis trois ans, je he croyais pas être coupable ëttVfers vous, mon général, d'avoir quitté Kehl ; je ne puis plus réparer cette faute ^ puisque mon aide de camp m'a témoigné tout votre méconteiltemeïit , duquel je souffre beaucoup ; mais le regret que j'ai de l'avoir commise, devrait trouver exctlse près de vous. Maintenant, mon sort est entre vos mains ; faites-moi tout le mal que je mérite.
« Veuillez, je vous prié, îii'hôtiofer d'un mot de réponse. »
Moreau finit par dônsetitir au départ dé V&ndamme, qui se rendit à Cassel où il séjourna jusqu'à la campagne suivante. Non^seulement lé général rentrait dans ses foyers sans s'être enrichi, mais, par suite de la perte de ses équipages, il y revenait sans autre ressource que ses appointements assez irrégulièrement payés encore à cette