‹ Le général VandammeChapitre 29 sur 49 · RAPPORT AU MINISTRE DE LA OUBRRE · texte numérisé non relu

RAPPORT AU MINISTRE DE LA OUBRRE

€ 15 mars 1810.

« On a l'honneur de rendre compte au ministre des principaux faits dont se compose une plainte assez grave, portée par le maire de Boulogne, contre le général Vandamme, commandant le camp de Boulogne.

« Le 13 février dernier « le maire de Boulogne reçut» d'un officier d'état-^miyori l'avis de l'arrivée du général Vandamme, et l'invitation de lui foire préparer un logement convenable.

« Le maire répondit en indiquant quatre maisons au choix du général Vandamme ; et en annonçant que, jusqu'à ce qu'il se fût déterminé, les appartements de l'hôtel Britannique seraient provisoirement mis en réquisition pour le recevoir.

9 Le 31, le général Vandamme arriva et ne descendit point à l'hôtel Britannique, où tout était préparé, mais à l'hôtel de France.

« Le maire se présenta le 22 pour lui rendre ses devoirs et ne fut pas reçu.

« Le général Sainte-Suzanne était logé dans la maison du maire de Boulogne y et partit dans la nuit du 22 au 23.

« Immédiatement après son départ, et pendant que le sommeil régnait dans la maison, dix gen-

dames 8*y rendirent, par ordre du général Vandamme ; et, à son réveil, le maire trouva les appartements du général Sainte-Suzanne occupés par eux, avee Tordre de n y laisser entrer personne et de n*en laisser sortir ni meubles ni effets.

« Le général Vandamme s'y rendit dans le mi*lieu de la journée, et en prit possession sans voir le maire et sans lui faire dire un mot, quoiqu'il lui eût fait annoncer sa visite à une heure flxe.

f Après avoir attendu vainement une explication, le maire eut lieu de se convaincre, qu'après s'être emparé de vive force de sa maison, le général Vandamme avait rintention de s'y maintenir.

« Le général Vandamme a fait depuis signifier par huissier au maire, qu'il allait faire dresser un état des lieux et un inventaire des meubles et effets. Le maire ignore si ce procès-verbal a été dressé, n'ayant reçu aucune signification.

« Le général Vandamme a fait également transporter dans une remise, au grand air, des meubles et effets qui ne lui ont pas convenu.

« Le maire fait observer que, par le fait de cette violence, il se trouve réduit, dans sa propre maison, à deux petites chambres et quelques cabinets, ainsi qu'à une petite salle à manger, pour recevoir lei autorités locales.

« Le maire ajoute qu'il n'avait eu lieu jusqu'alors qu'à se louer des généraux Rampon et Sainte-Suzanne, qui avaient habité sa maison conjointement avec lui ; et que môme en consen-

tant à y recevoir le général Sainte-Suzanne, il n'avait cédé qu'à ses instances et à ses bons procédés.

« Le maire ajoute à ce récit celui de quelques unes des humiliations sans nombre, dont la violence du général Vandamme a été accompagnée ; et il en réclame avec instance la réparation, et comme citoyen et comme fonctionnaire public.

• On prie Son Excellence de faire connaître si elle est dans Tintention d'écrire, à ce sujet, au général Vandamme ou d'en rendre compte à l'Empereur.) •

[En marge :) « Faire un précis de cette affaire et prendre les ordres de l'Empereur. •

Une note du ministre de l'intérieur, en date du 14 mars, et reproduisant les mêmes faits en termes à peu près identiques, fut envoyée à l'Empereur le 44 mars.

Le 16 du même mois, le ministre de la guerre répondit au maire :

« Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 28 février dernier, au sujet de la conduite qu'a tenue le général Vandamme au moment où il a occupé la maison que vous habitez; nous en avons été fort peines, le ministre de l'intérieur et moi. Je viens d'en faire sentir l'inconvenance au général Vandamme, et je l'ai invité à évacuer votre maison dans un bref délai.

« L'exécution de ce que j'ai prescrit au général Vandamme à ce sujet devient pour vous, Mon-

sieur, une satisfaction suffisante, surtout si Ton considère que le commandement qui lui est confié et les fonctions que vous remplissez vous-même prescrivent de limiter les suites de celte affaire dans de certaines bornes. >

En même temps qu'il écrivait la lettre ci-dessus au maire de Boulogne, le ministre de la guerre mandait à Vandamme :

« Général, j'ai vu avec peine les plaintes qui ont été adressées au ministre de l'intérieur et à moi, sur la manière dont vous avez occupé la maison du maire de Boulogne sans son aveu. Cette conduite a nécessité l'ordre que vous trouverez ci-joint, et à l'exécution duquel vous ne pourriez vous dispenser de vous conformer sous aucun prétexte; des actes aussi inconsidérés qui ravissent, dans l'opinion, à un chef militaire une partie du respect et de la considération dont il doit jouir, pourraient, s'ils étaient répétés, éloigner l'Empereur de vous confier de grands commandements, quelle que soit l'estime que Sa Majesté fait de vos services et des talents militaires qui vous ont distingué dans ses armées. •

AU NOM DE SA MAJESTE l'eMPEREUR ET ROI.

« Il est ordonné au général de division Vandanune, commandant le camp de Boulogne, d'évacuer dans les vingt-quatre heures de la réception du présent ordre, la maison du maire de Boulogne,

qu'il a occupée d'une manière illicite et inconvenante. Le général Vandamme habitera Tun des logements qui avaient été désignés pour lui par la municipalité de Boulogne, avant son arrivée, ou tout autre auquel il voudrait pourvoir à ses frais.

« Il est également ordonné au général Vandamme de garder les arrêts pendant vingt-quatre heures, à cause de la conduite qu'il a tenue envers le maire de la ville de Boulogne. L'officier général le plus élevé en grade recevra, du général Vandamme, le commandement du camp de Boulogne, qu'il exercera pendant la durée des arrêts de ce général. Il sera rendu compte au ministre de la guerre de Texécution du présent ordre. •

Dans l'intervalle, le maire de Boulogne vint à Paris, obtint une audience de l'Empereur et lui demanda satisfaction. Après l'avoir écoulé quelques instants. Napoléon, qui se promenait de long en large dans son salon, s'arrêtant brusquement devant M, de Menneville, lui dit, moitié sérieusement, moitié en riant :

— « Écoutez, monsieur le maire, voyez-vous, si j'avais deux Vandamme, j'en ferais fusiller un, mais je n'en ai qu'un et je le garde pour moi, parce que j'en ai besoin et que je ne pourrais pas le remplacer. Si jamais je suis obligé de faire la guerre au diable, c'est lui que j'y enverrai, il est seul capable de le mettre à la raison. •

Vandamme fut peiné de l'ordre du ministre de la guerre, il lui répondit le 21 mars :

• Moaseigneurj*ai témoigné à Votre Excellence combien il m'avait été douloureux de recevoir Tordre de quitter l'appartement que j'occupais dans la maison du sieur Menneville. J'ai Thonneur de lui rendre compte aujourd'hui de l'exécution de cet ordre : j'ai de suite remis les lieux à la disposition de ce propriétaire. M. le général Harty, chef de l'état-megor-général a pris le commandement du camp pendant le délai que Votre Excellence avait fixé, et hier il a dû adresser à Votre Excellence le rapport de l'armée.

« Je n'ai cherché aucun prétexte pour éluder ce qui m'était si sévèrement prescrit. J'ai fait preuve de toute la soumission qu'on pouvait attendre ; mais je dois encore, Monseigneur, réclamer quelques instants d'attention de la part de Votre Excellence pour lui faire entendre ma justification, non pour éloigner la cause de l'affliction qui m'accable, puisque maintenant tout le mal est fait, mais pour détruire l'opinion défavorable que des rapports peu exacts ont fait naître, et éclairer la religion de Votre Excellence qu'on me paraît avoir surprise.

« J'avais tout lieu d'espérer, Monseigneur, qu avant de prononcer, j'aurais été entendu, et que du moins, d'après l'explication que j'aurais présentée, on ne m'aurait pas donné, vis-à-vis du sieur Menneville, un échec aussi avilissant ; mais puisqu'il en a été autrement, je dois, le cœur navré, me résigner à voir le sieur Menneville colporter

la décision qui assure son triomphe, et à Ten* tendre, par des propos injurieux, chercher à atténuer le respect et la considération dont je suis environné et à faire rejaillir sur moi une porlioa du souverain mépris qu'il inspire. Ce n'était là sans doute pas la récompense que mes ser\ices devaient m'attirer, et j'ai besoin d*étre animé, pour l'Empereur, de tout l'attachement dont j'ai donné des preuves, pour supporter le chagrin amer et le dégoût qui viennent de m'étre suscités.

« Lorsque pour la première fois, Monseigneur, j'ai été chargé du commandement du camp de Boulogne, j'ai pris le logement qu'occupait M. le colonel général Gouvion Saint-Cyr, et c'était chez M. Menneville. Depuis moi, M. le sénateur Rampon a eu cet appartement, et successivement M. le sénateur Sainte-Suzanne, que j'y ai trouvé étabh. Il m'a donc semblé très-simple de rentrer dans cette maison que j'avais laissée aux généraux qui m'ont succédé et qui, par sa position et ses dehors, parait destinée à servir de quartier général aux généraux commandant en chef. Cette maison, la seule où l'on puisse représenter, est située sur la place d'Armes, et pour le bien même du service il est utile que le général en chef y soit logé.

« Je sais que le sieur Menneville a tiré contre moi un grand moyen d'accusation, de ce que j'avais placé des gendarmes dans sa maison. Je le répète, ces gendarmes n'ont été employés que pour empêcher qu'on ne détournât aucun des effets

du général Sainte-Suzanne après son départ, et pour assurer mon entrée dans cette maison, puisque Ton m'avait menacé de fermer les portes dès que le sénateur quitterait son logement ; mais on n'a mis en usage aucune violence, on n'a point expulsé le sieur Menneville de chez lui. Vis-à-vis de qui pouvait-on exercer des moyens coërcitifs, puisque l'appartement que je faisais occuper se trouvait entièrement libre. Un motif qui me portait encore à ne point penser à m'établir ailleurs, c'est que je ne pouvais nulle part me loger sans mettre dans rembarras des premières personnes de l'armée, dont la maison pouvait me convenir, mais à laquelle je me gardais bien de songer, parce qu'il me répugnait d'occasionner un déplacement à des personnes établies. Et c'est ici, Monseigneur, que je dois relever une erreur qui semblerait consacrée par l'ordre même de Votre Excellence. On paraîtrait avoir affirmé qu'avant mon arrivée, la municipalité avait désigné un logement pour moi. Ce fait est de la fausseté la plus insigne. Lorsque je suis arrivé à Boulogne, on avait retenu, dans une auberge, plusieurs chambres que, sans l'office de qui que ce fût, je pouvais très-bien louer moi-même; mais on n'a pas pu m'assigner une maison puisqu'il n'en existe aucune vacante, et c'est si vrai que, forcé de quitter Tappartement que je tenais, je me trouve obligé d'aller en hôtel garni.

« En vain. Monseigneur, le sieur Menneville

a-t-il fait valoir qu'il ne voulait avoir Tentière jouissance de sa maison que pour représenter, ainsi que sa place le comportait. Le sieur Menneville ne tient pas d'une manière très-ferme à faire de grands frais de représentation, puisque, quoique maire, il vendrait demain sa maison si quelqu'un voulait en faire l'acquisition, et renoncerait facilement aux appartements de réception, dont il paraît si empressé de jouir; et d'ailleurs, Monseigneur, ne serais-je pas fortement autorisé ici à interpeller hautement le sieur Menneville. S'il est vrai que son projet soit de représenter et d'occuper entièrement sa propriété, pourquoi, depuis plus de six mois que les fonctions de maire lui sont confiées, n'a-t-il pas fait valoir ses droits, n'a*t-il pas exprimé ses intentions, pourquoi a-t-il souffert que successivement des généraux occupassent sa maison, pourquoi me réserve-t-il, à moi, l'injure la plus prononcée en me refusant ce qu'il a accordé à d'autres? Je le demanderai, Monseigneur, m'était-il permis de supporter cette insulte et de ployer scandaleusement aux volontés d'un individu qui se trouve accablé du profond mépris de toutes les personnes de la ville qui, se reportant à l'origine de ce fonctionnaire qui a été laquais, n'ont qu'à gémir de devenir les administrés d'un être aussi psu digne de conflauce. »

Rentré à Boulogne, M. Menneville connut la satisfaction qui lui était donnée, et écrivit, le "21, au ministre de la guerre :

■ Monseigneur, la lettre que vous m'avez fait rhonneui'de m'écrire en date du 16 présent mois, ma été remise le 19, par le secrétaire du général Vandamme ; le général étant à Cassel depuis le i du courant.

« Daignez agréer mes très-sincères remercîments pour la prompte et plus que suffisante sa-r lisfactiou que j'ai obtenue.

« Qui ne serait glorieux de vivre sous un gout vernemjnl qui veut que les lois soient respectées partons, et qu'il y ait un ordre public bien établi? Les torts du général Vandamme sont déjà effacés de ma mémoire. Il m'a été pénible de les dévoiler et j'aurais été vivement affligé si j'avais été trop

vengé.

« J'ose vous prier de croire, Monseigneur, que dans aucune circonstance Je n'oublierai les égards qui sont dus au rang qu'occupe le général Va n damme, aux services éminents qu'il a rendus à l'Etat et à la confiance dont Sa Majesté l'honore. »

Cette affaire n'eut pas d'autre suite , et nous n aurions plus à parler du séjour de Vandamme, sans l'affaire du général Sarrazin, un des deux commandants de division du camp, qui, en pleine paix, déserta à l'ennemi et passa en Angleterre.

Voici les documents qui se rapportent à cette singulière trahison, inouïe dans les fastes militaires de la France.

Page 1