‹ Le général YusufChapitre 4 sur 125 · Pluriel de mahalla, colonne expéditionnairc · texte numérisé non relu

Pluriel de mahalla, colonne expéditionnairc

contre le Bey de Constantine‘. Il avait été assez heureux pour se faire remarquer dans plusieurs de ces affaires et pour avoir assuré le succès aux drapeaux du prince. A dix-sept ans, il était décoré de l'ordre du Nichan-Iftikhiar, et il jouissait de la plus grande faveur auprès de son souverain, le Bey Hoçaïn, qui venait de succéder au Pacha-Bey Mahmoud. II sentait dès lors qu'il pouvait aspirer à tout, et il en doutait d'autant moins que les principaux personnages de la Régence le traitaient, du moins en apparence, avec les mêmes égards que le Bey, leur maitre. Il ne se laissait pas prendre cependant à toutes ces marques de l'envie qui veut tromper, de la basse jalousie qui rampe à vos pieds pour mieux les mordre; il n’ignorait pas que ces salamaleks exagérés cachaïent des haines sourdes et des perfidies qui devaient se démasquer à la première occasion. La tactique de ses ennemis était — il le savait — de lui enlever la faveur du prince et de chercher à le déconsidérer à ses yeux.

» Tout récemment, un incident venait le mettre en disgrâce auprès du Bev. Vers la fin de mars, MM. Girardin et d’Aubignosc*, Envoyés français, étaient venus en mission à Tunis pour connaître le résultat des négociations qui avaient été entamées avec le Bey par M. le Consul général Mathieu de Lesseps, au sujet des dispositions de ce prince à l'égard de

1. Il avait été blessé assez grièvement à la poitrine dans un de ces combats ; on s'étonnait, dans l'armée tunisienne, qu'il ne le fût pas plus souvent. |

2. MM. Girardin et d'Aubignosc appartenaient à cette pléiade d'Oricntalistes distingués, auxquels le Gouvernement français avait fait appel, lors de l'organisation de l'expédition d'Alger, et qui briguèrent le périlleux honneur d'apporter leur concours, en qualité d’Intcrprètes du Corps expéditionnaire, à l'œuvre généreuse qu'allait tenter la France. MM. Girardin et d’Aubignosc appartenaient aux Consulats de la côte barbarcsque ct des

la France, au cas où elle ferait la guerre au Pacha d'Alger. M. d’Aubignosc avait exprimé le désir de son Gouvernement que le Bey de Tunis se fit représenter, dans l'Armée française, par quelques-uns de ses principaux officiers.

» Ayant eu connaissance, par M. d'Aubignosc lui-même, de la nature de sa démarche auprès du Bey, Youcouf avait résolu de solliciter la faveur de suivre l’Envoyé de France: en effet, la pensée de prendre part à une expédition qui se préparait dans des conditions aussi formidables, d'assister à des combats bien autrement sérieux que ceux que, jusqu'à présent, l’armée tunisienne avait livrés soit aux tribus en révolte, soit même au Bey de Constantine; cetle idée exalta l'âme du jeune Mamelouk, et ne laissa plus un instant de repos à son esprit aventureux; toute sa pensée était là et rien ne pouvait l'en détacher. Bien souvent, d’ailleurs, il avait songé à fuir, à mettre fin à une captivité qui, bien que très supportable, il en convenait, ne lui faisait point oublier pourtant qu’il était né sur le territoire français', et que la France avait été sa Patrie.

» Youcouf ignorait que le Bey, bien qu'il eût montré des dispositions favorables à la cause française, avait répondu

Échellcs du Levant. Dès le lendemain de la prise d'Alger, le corps des Interprètes fournissait de précieux éléments pour constituer les divers services et pour en assurer le fonctionnement. C’est ainsi que M. d'Aubignosc est nommé lieutenant-général de Police, et que M. Girardin est mis à la tête du service de la reconnaissance des immeubles urbains et ruraux constituant le Domaine de l'État. — Le Corps des Interprètes militaires. — Ce qu'il a été, ce qu'il est, ce qu'il doit étre. — 1881.

1. L'Ile d’Elbe, réunie à la Franco en 1802 par le traité d'Amiens, ne fut remise à la Toscanc qu'en 1815; or, nous nous rappelons que le jeune Youçouf était né vers l’annéc 1808, et ses souvenirs, bien que peu précis, le ramenaient toujours vers cette Île.

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par un refus à M. d’Aubignosc au sujet de la demande que lui avait adressée cet Envoyé de se faire représenter dans l'Armée française par quelques officiers tunisiens; il désirait, avait-il dit, ne point choquer les préjugés religieux de ses sujets, en se déclarant trop ouvertement pour la France. La demande de Youcouf fut tout naturellement très mal accueillie par le Bey, qui lui reprocha durement ce qu'il appelait son ingratitude et son manque de cœur.

» Dès lors, sa disgrâce élait complète, et ses ennemis en profitèrent largement pour achever de le perdre dans l'esprit du prince.

» Un dernier fait venait rendre sa situation des plus périlleuses au palais beylikal et l’obliger à la fuite, que, d’ailleurs, il avait projetée depuis queique temps : il s'agissait d'une histoire d'amour avec une proche parente du Bey", affaire qui élait arrivée à la connaissance de celui-ci par la trahison de quelque esclave, ou par la méchanceté d’un de ses ennemis. Le Bey, dès lors, avait fait épier le jeune Mamelouk, et, bientôt, certain du fait qui lui avait été rapporté, il ordonnait son arrestation.

» Mais, heureusement pour lui, il avait de samis au palais; M. Lombard, entre autres, médecin de la Cour, et qui, depuis la capture de Youcouf enfant, n'avait cessé de lui témoigner une grande sympathie, le prévint de la trame qui s’ourdissait contre lui et du danger qu'il courait. Cet homme de bien lui conseillait une évasion, qu'il se chargeait d’ailleurs de favoriser avec le concours du Consul général de France, l’excel-

1. Cette proche parente du Bcy était sa fille aînée, la princesse Kaboura, laquelle, paraît-il, était aussi remarquablement belle qu'ardemment passionnée.

lent M. Mathieu de Lesseps, qui avait accueilli avec la plus grande bienveillance la demande de Youcouf de se placer sous la protection du Drapeau de la France.

» Il n'y avait pas à hésiter: Youcouf acceptait avec reconnaissance la proposition du docteur Lombard, lequel, avec l’aide de M. Ferdinand de Lesseps, l’un des fils du Consul général, prenait les dispositions nécessaires pour assurer sa fuite.

» Or, à ce moment, vous le savez, mon Général, reprenait Youçouf, le brick francais l « Adonis » croisait devant Tunis : rendez-vous fut pris aux ruines de Carthage. A la pointe du jour, je me dirigeai, avec un seul de mes serviteurs”, sur le point convenu; mais nos projets d'évasion ayant sans doute été éventés, le Bey avait fait établir, à proximité du point de rendez-vous, une embuscade de soldats turks qui avaient ordre de me ramener à Tunis mort ou vif. Je fus poursuivi, atteint, et j'allais infailliblement succomber, lorsque MM. Jules et Ferdinand de Lesseps', qui s'étaient personnellement chargés de faciliter mon évasion, accoururent à mon secours, et, par leur énergique attitude et leur courageux dévouement, obligèrent les soldats du Bey à cesser leur poursuite. Je pus ainsi arriver jusqu’au canot qui m'’attendait el gagner |’ « Adonis », qui, ayant reçu l’ordre de rallier la

* Voir la notc de la page 33.

1. M. Ferdinand de Lesseps est cet homme de génie, cet illustre et vaillant promoteur du percement des isthmes de Suez et de Panama, et qui mérita, à la suite de ses gigantesques et merveilleuses entreprises, le titre glorieux de « /e Grand Français », que lui décerna la reconnaissance na. tionale. Nous revicndrons plus loin sur la très honorable part qu'a prise ce jeune diplomate de vingt-cinq ans à l'évasion de celui qui devait être plus tard un brillant général français. Nous lui cèdcrons alors la plume de l'historien.

flotte devant Alger, mettait, dès le soir même, le cap sur cette destination *. |

» Je reçus, à bord de ce brick, le meilleur accueil de son commandant, le brave capitaine Huguet, à qui j'avais été recommandé par le Consul général de France, M. de Lesseps, et par ses vaillants fils. lesquels venaient de me rendre un service que je n’oublierai jamais. Je trouvai à bord M. d’Aubignosc, qui avait bien voulu, au cours de sa mission à Tunis, me témoigner de l'intérêt, et se charger de me présenter à l'illustre Commandant en chef de l'Armée expéditionnaire. Par cette démarche, je n'avais d'autre but, mon

général, que celui de vous offrir mes services et mon expérience des hommes et des choses de ce pays, trop heureux si vous les trouvez dignes d’être utilisés au profit de la noble cause française, laquelle, aujourd’hui, est celle de toutes les nalions maritimes de l’Europe. »

Le ton simple, plein de convenance et de sohriété avec lequel le jeune Mamelouk tunisien venait de faire le récit de sa vie, acheva de séduire le Général en chef, qui l'attachait sur-le-champ à sa personne en qualité d’interprète de

l'Armée. Le nouveau feurdjman entrait immédiatement en fonctions.

Ne perdant pas de vue que nous sommes l’histoire, nous ne referons pas, après tant d’autres prétendus biographes, le roman de l'adolescence de Youcouf, qui semble une page détachée des contes des Mille et Une Nuits, ou du récit des entreprises périlleuses d’Antar-ben-Cheddad ; nous ne redirons pas ces aventures étranges, ces épisodes dramatiques el terrifiants qui marquèrent la fin du séjour du brillant et

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* Voir la note de la page 34.

beau Mamelouk dans le palais des Beys de Tunis. Sans doute, puisqu'il l'avoue lui-même, nous ne contesterons point la folle passion de la parente — la fille ainée. affirmait-on, — du Pacha-Bey pour son séduisant coreligionnaire, pour ce merveilleux cavalier, ce farès baroud, — ce cavalier de guerre, — pour ce moula sikkin', qui savait si bien, au fort de la bataille, pousser les âmes hors des corps, pour ce passionné des chevaleresques équipées, pour cet élégant et vaillant sabreur, dont le bonheur était de voir étinceler, au milieu des sables du désert, les fines lames de Damas; car ce qu’il aimait par dessus tout, cet adolescent à cœur d'homme, ce contempteur de la mort, c'était fondre sur l'ennemi, à la tête de cavaliers ardents comme la chaleur du feu; c'était pénétrer au milieu de la mélée; c'était entendre son coursier hennir au milieu de ses adversaires ; c'étaient les beaux coups de sabre dans cette masse hurlante marquant la trace de sa déroute avec du sang.

Car, nous le savons, le jeune Mameiouk passait déjà, dans toute l'étendue de la Régence de Tunis, pour un chef d’une valeur incontestée que son prince avait en très haute estime, et qui était redouté et respeclé comme le sont toujours, en pays arabe, les puissants et les forts.

Dès lors, il ne serait pas surprenant que la princesse tunisienne — qui avait à peu près son âge et qui avait été élevée non loin de lui — eût cédé au charme que subissaient tous ceux qui approchaient le brillant et séduisant Mamelouk, et qu’elle se fût éprise du vaillant cavalier dont le nom et l'éloge étaient dans toutes les bouches. Du reste, la vie de

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