CHAPITRE XII
1. Expédition de Tlemsen. — Le maréchal Clauzel attache le chef d’escadrons Youçouf à son État-Major. — Entréc de l'Armée dans la ville . de Tlemsen. — Le Maréchal marche contre Abd-el-Kader, campé dans la montagne. — L'Émir se retire poursuivi par nos Arabes auxiliaires. — Beau combat dirigé par le commandant Youçouf, qui, pendant un galop de trois heures, et après l'avoir coupé des siens, faillit, à plusieurs reprises, s'emparer de l'Émir Abd-el-Kader, — II. Reconnaissance sur l'ile de Rachegoun. — Combat sur l’ouad Thafna. — Le commandant Youçouf y prend part, de sa propre initiative, à la tête des Kouloughlis de Tlemsen. — Nouvelle attaque de l’ennemi; sa retraite. — JII. Youçouf sous un nouveau jour. — IV. Politique du Maréchal dans l'Est. — Rappel de l'arrêté de déchéance d'El-Hadj- Ahmed, Bey de Constantine. — V. Le commandant Youçouf est élevé à la dignité de Bey de Constantine. — Il reçoit l'ordre de se rondre à Bône, où l’attendent les instructions du Gouverneur général. — Il y est reçu avec les honneurs que comporte sa nouvelle dignité. — VI. Création à Dréan d’un camp permanent, sous la dénomination de Camp-Clauzel. — Sa garnison de Spahis et de fantassins indigènes est placée sous les ordres de Youçouf-Bcy. — Sa mission. — VII. Opinion de M. le Député Baude, chargé de mission, sur le nouveau Bey. — VIII. Ses forces, ses pouvoirs, scs moyens d'action, sa politique. — Youçouf-Bey marche contre la tribu des Redjata, qui refuse de reconnaître son autorité. — Il bat les Oulad-Athiia, qui étaient venus saccager une propriété européenne des environs de Bône.
Cependant, le maréchal Clauzel n'avait pas renoncé à son projet d'expédition sur Tlemsen, et s’occupait aussi activement que possible des moyens de la préparer ; il dut se hâter d'autant plus, qu’il venait d'apprendre que l'Émir se disposait à marcher sur cette ville pour combattre les Angad, qui cher-
chaient, prétendait-on, à débloquer le Mechouar, lequel était défendu, nous l'avons dit, par Mosthafa-ben-Ismäil et ses Kouloughlis.
Le Maréchal, à la tête de 7,500 hommes formant trois brigades, quittait Oran le 8 janvier 4836, et marchait sur Tlemsen.
Comme il l’avait fait pour l'expédition de Mäskara, le maréchal Clauzel avait attaché le commandant Youcouf à son État-Major.
Dans la nuit du 42 au 43, le Maréchal recevait de Mosthafaben-Ismäïl une dépêche par laquelle il lui annonçait que l'Émir et les gens de la ville de Tlemsen l'avaient évacuée, et que les Arabes étaient campés sur les hauteurs d'El-Aouchba.
Le 13, la colonne expéditionnaire faisait son entrée dans la ville de Tlemsen, qui était à peu près déserte.
Le 45 janvier, le maréchal Clauzel faisait marcher contre Abd-el-Kader, qui était campé dans la montagne, entre les sources de l’ouad Es-Sefsaf et de l’ouad Amiier, les deux premières brigades de sa colonne, les cavaliers de Mosthafa-ben- Ismäil et d’El-Hadj-El-Mazari, ainsi que les Turks et les Kouloughlis de la garnison de Tlemsen.
A l'approche de ces troupes, qui manœuvraient de manière à l'envelopper, l'Émir s’éloigna en toute hâte.
Le commandant Youcouf fut on ne peut plus brillant dans cette affaire‘. Nous nous bornons à reproduire la dépêche par laquelle le maréchal Clauzel en rend compte au Ministre de la Guerre :
1. Le capitaine Blanc, l'intéressant auteur de « Généraux et Soldats d'Afrique », qui prit part au combat de l'ouad Es-Sefsaf, le raconte de la manièro suivante: « Ce ne fut presque qu'une affaire de cavalerie arabe.
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Un combat s'est engagé le 15 janvier entre nos Arabes auxiliaires et les soldats de l'Émir; 50 de ses fantassins ont eu la tête coupée sur 200 qui l'accompagnaient, et qui, avec les 1,200 Maures armés de Tlemsen, formaient toute sa troupe. Toutcs les tentes d'Abd-el-Kader, trente mulets et un drapeau sont tombés en notre pouvoir, ainsi qu’une partie de la population en fuite de la ville. Plusieurs des principaux Maures qui avaient suivi l'Émir sont venus me faire leur soumission. La promptitude de nos alliés à se porter en avant n'a pas laissé à notre infanterie le temps de prendre part au combat.
Dans cette circonstance, nous avons eu pour Auxiliaires 400 cavaliers du désert d’'Angad ct 400 Douair et Zemala, ce qui, avec le ?° régiment de Chasseurs d'Afrique, formait un effectif de 1,300 chevaux. Nous n'avons jamais eu ici une pareille force en cavalerie.
Le chef d'escadrons Youçouf, que j'avais fait venir de Bône, était à la tête des cavaliers indigènes commandés par El-Mazari. Six fois, en poursuivant Abd-el-Kader, il est parvenu à le couper des siens ; souvent, il n’a été séparé de lui que par une distance de quarante pas, et si son cheval n’eût pas été épuisé par un galop de trois heures, il se fût certainement emparé de luit.
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Nos 1,300 cavaliers alliés, conduits par Yusuf et El-Mazari enlevèrent en ua clin d'œil le camp d'Abd-el-Kader, et ramassèrent une population de 5,000 individus de tout âge et de tout sexe, emmenés par l'Émir, et que nous ramenämes à Tlemsen.
» Pendant ce tomps-là, le commandant Yusuf s'était attaché à poursuivre Abd-el-Kader. Dédaignant les ennemis vulgaires qui tentaicnt de l'arrêter, il cherchait l'Émir sans trève ni merci. Six fois il parvint à le couper des siens; six fois il ne fut éloigné de lui que de trente à quarante pas, et si son cheval n'avait été épuisé par un galop de près de quatre heures, il se serait certainement emparé de notre cnnemi.
» Dans sa fuite désordonnée, Abd-el-Kader reprochait amèrement aux cavaliers de son escorte de ne pas le défendre : « Lâches! leur criait-il, vous êtes vingt, et vous fuyez devant un seul homme! » Mais il se gardait bien lui-même de faire volte-face et d'attendre son redoutable adversaire! »
1. Rapport du maréchal Clauzel au Ministre de la Guerro sur l’expédition de Tiemsen.
Le Maréchal avait décidé de laisser une garnison à Tlemsen; cette décision lui imposait nécessairement l'obligation d'assurer les communications entre cette ville et celle d'Oran, distantes l’une de l’autre — à celte époque — d’une trentaine de lieues. Il pensa que ces communications pourraient s’établir par l'embouchure de la Thafna et la petite ile de Rachegoun, combinaison qui ne laissait que dix lieues à faire par mer.
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Le maréchal Clauzel partait donc de Tlemsen le 25 janvier avec les 2° et 3° brigades, quelques escadrons de Chasseurs et les Auxiliaires indigènes, pour aller reconnaitre le cours de la Thafna, établir un poste à l'embouchure de cette rivière, et se mettre en communication avec l'ile de Rachegoun. La première brigade avait été laissée à la garde de Tlemsen.
La colonne expéditionnaire arrivait au confluent de la Thafna et de l’Icer sans avoir rencontré l'ennemi. Le Maréchal y posait son camp; mais un avis qu'il recevait, pendant la nuit, lui faisait connaître que la gorge qui est au delà de ce point était occupée par Abd-el-Kader. En effet, des feux nombreux décelaient, dans la nuit du 25 au 26, la présence de l'ennemi sur les deux rives de la Thafna.
Le -26, au matin, le Maréchal fit franchir l’Icer à ses troupes. Le général d’Arlanges, commandant la deuxième brigade, reçut l’ordre de gravir les hauteurs de droite avec le fer bataillon d'Infanterie légère d'Afrique et les Arabes auxiliaires, Douaïr et Zemala, commandés par le brave Mosthafaben-Ismäil. Le commandant Youcouf, qui semblait regretter
de ne point jouer un rôle plus actif dans le combat qui allait infailliblement s'engager, s'était mis, de sa propre initiative, à la tête des Kouloughlis de Tlemsen. Les autres troupes, infanterie et cavalerie, avaient été disposées d’une manière remarquable soit pour l'attaque, soit pour recevoir l'ennemi dans la plaine, lorsque le général d’Arlanges l'aurait débusqué de ses positions.
Quant à l’Emir, il occupait, avec 2,000 chevaux, un contrefort des hauteurs de droite ; un millier de fantassins étaient établis sur un monticule situé à l’extrémité de la plaine; enfin, les contingents de la tribu kabile des Oulaca tenaient les hauteurs de la rive gauche de la Thafna.
L'action fut entamée à dix heures du matin; elle était engagée par Mosthafa-ben-Ismäil, qui fondait avec une remarquable impétuosité sur les troupes d’Abd-el-Kader, lequel ne l’attendit pas et s'enfuit précipitamment dans la plaine. Enhardi par ce succès, et solidement soutenu par les Kouloughlis de Youcouf, Mosthafa se mit à la poursuite de l’Émir, qui, s'apercevant du petit nombre d’adversaires devant lequel il fuyait, faisait volte-face, et s’apprètait, à son tour, à reprendre l'offensive, lorsque le 4 de Chasseurs d'Afrique accourut à l'aide de nos braves Auxiliaires, et chargea l'ennemi avec une telle vigueur, que l’Émir eut toutes les peines du monde à repasser la Thafna. Cet obstacle n'avait pas arrêlé le 2 de Chasseurs, qui le franchissait sur les traces d’Abd-el-Kader, et qui continuait impitoyablement la charge en remontant la rivière.
Pendant ce temps, le Maréchal s’élant mis, de sa personne, à la tête de quelques compagnies du 66°, remontait la Thafna par sa rive gauche, en écrasant l'ennemi sous le feu de deux pièces de campagne.
A quatre heures, le feu cessait, et l'ennemi avait disparu. Le Maréchal ralliait ses troupes, qui bivouaquaient sur le même emplacement que la veille.
Cette affaire ne nous coûtait que trois morts et quelques blessés, landis que l'ennemi comptait au moins 200 hommes tués ou blessés. Les Kouloughlis, que commandait Youçouf, rentrèrent au camp avec trente et une Lêtes d’Arabes au bout de leurs baïonnettes.
Le 27, au matin, voulant, avant de s'engager dans la gorge de la Thafna, s’assurer si elle était gardée, le Maréchal allait y envoyer une forte reconnaissance; mais, au moment de la mettre en marche, il apprenait que de nombreuses colonnes de cavalerie et d’infanterie paraissaient dans la direction de l’ouest, et qu'elles se portaient dans la direction du camp. Le Maréchal, avec celte sûreté de coup d'œil, cette science de la guerre qui lui étaient particulières. prit rapidement ses dispositions pour recevoir l'ennemi, dont les forces paraissaient s'élever à l'effectif de 8 à 410,000 hommes. Les Auxiliaires furent placés à la gauche de l'infanterie française.
À peine le Maréchal avait-il terminé ses dispositions, que l'ennemi fondait à la fois avec une grande impétuosité sur la cavalerie et sur les Auxiliaires. Devant de pareilles forces, décuples des leurs, les Kouloughlis durent, malgré les efforts du commandant Youcouf, céder le terrain et se replier sur la brigade d’Arlanges. Notre cavalerie elle-même dut aussi se rapprocher de nos lignes. Une vive fusillade s’engagea alors sur la gauche et sur le centre; mais elle avait à peine duré quelques minutes, que l'ennemi ralentissait son feu et se retirait précipitamment. Cette retraite, qu’on ne s’expliquait pas, était causée par l’arrivée inattendue d’une partie de la brigade du général Perregaux, à qui le Maréchal avait écrit dans la
nuit. Cette troupe s'était jetée à gauche de la route de Tlemsen, et se disposait à tomber sur les derrières d’Abd-el-Kader, qui, pour ne point se trouver entre deux feux, avait pris le parti de se retirer. L'Émir allait établir son camp à deux lieues du nôtre, en amont de la Thafna.
Le Maréchal rentrait à Tlemsen le 28 janvier. Après avoir laissé une garnison dans le Mechouar, dont il donnait le commandement au capitaine Cavaignac, le Gouverneur général quitlait Tlemsen le 7 février, et rentrait à Oran le 12".
Nous voici arrivés à ce moment où la si curieuse existence de Youcouf va entrer dans une nouvelle phase : après l'avoir vu soldat intrépide, cavalier audacieux, ardemment chevaleresque, brillant entraineur d'hommes, sabreur élégant, vaillant comme sa lame, moqueur de la mort, héroïquement dévoué à la France. sa mère d'adoption; nous allons le rencontrer sur un nouveau théâtre, dans un rôle tout différent, et mettant ses remarquables facultés. ses ressources multiples, ses merveilleuses aptitudes au service d’une idée, à la poursuite d’un but déterminé. Ilalien par l'origine, Turk par l’éducation, nul n’est, d’ailleurs, dans de meilleures conditions pour faire un habile et ingénieux diplomate ; aussi, quand il aura quelque affaire à traiter avec les gens de la foi punique,
1. Extrait du rapport du maréchal Clauzel au Ministre de la Guerre sur l'expédition de Tlemsen. .
mettra-t-il de côté à peu près tous les scrupules de notre civilisation : il aura toujours toute prête une ruse à opposer à leurs ruses, et jamais il ne se laissera duper ; car, en pays arabe, tout dupé est aussitôt un méprisé. Sa justice sera prompte pour ètre efficace. et il ne perdra pas de vue que mieux vaut une tête innocente qui tombe — s’il en est parmi les Arabes — qu’une tête coupable qui échappe. Youçouf, qui est le grand seigneur oriental par excellence, sera magnifique comme un nabab, généreux jusqu'à la prodigalité ; laissé à ses propres ressources, nous allons le voir exercer tour à tour sur les indigènes sa puissance de charmeur, ou son impitoyable sévérité. Quoi qu'il fasse, il séduit, il exalte, et, quelles que soient ses décisions, elles sont obéies sur-le-champ et sans murmure ; car, pour les indigènes, Youçouf est d'essence supérieure.
Mais avant de passer aux faits qui vont se dérouler dans l'Est de nos Possessions, disons quelques mots de la politique du maréchal Clauzel et des causes qui la déterminaient. Nous nous rappellerons, sans doute, que, dès son premier et si court commandement, en 4830, de la Division d’Occupation, le général Clauzel avait conçu un projet qui, s’il eùt élé mis à exécution, devait nous permettre de porter tous nos efforts et de concentrer tous nos sacrifices sur la province d'Alger, tout en établissant notre suzeraineté sur les autres parties de l’ancien Gouvernement des Pachas. Ce projet consistait dans la cession à des princes de la famille régnante de Tunis des deux Beyliks de Constantine et d'Oran, moyennant une recon-
naissance de vasselage, et un tribut annuel garanti par Île
Bey de Tunis. Des Envoyés de ce prince s'étaient rendus à
Alger pour y traiter cette affaire avec le Général en chef,
lequel, à la date du 15 décembre 14830, prononcait oficiel-
lement la déchéance d’El-Hadj-Ahmed, Bey de Constantine. Cet arrêté élait ainsi concu :
Le Général en chef,
Considérant que le Bey de Constantine s’est refusé à faire acte de soumission; qu'il a constamment résisté aux injonctions qui lui ont été faites à ce sujet; qu'il n'a payé aucun impôt ; qu'il n’a satisfait à aucune subvention; qu'enfin, dans les villes, et particulièrement dans celle de Bône, il affecte de persécuter les habitants qui se sont montrés partisans de la domination française ;
Sur la proposition de l’Intendant,