‹ Le général YusufChapitre 47 sur 125 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

I. Le maréchal Clauzel sc rend en France pour y défendre les intérêts de la Colonie, et y faire décider l'expédition de Constantine. — Le Maréchal trouve, à Paris, de l'opposition à ses projets. — II. La belle réputation militaire du commandant Youçouf et ses brillantes qualités lui créent de nombreux ennemis. — Youçouf dirige une expédition sur Ja tribu du Cheikh Yäkoub. — Le commandant Youçouf mérite, dans cette affaire, sa sixième citation. — Sur ses instances, nous réoccupons le poste de La Calle, — III. Une lettre de Youçouf-Bey au Député Desjobert. — IV. Le Bey Youçouf cst impatient de prendre possession de la capitale de son Beylik. — V. Capture, sous la direction do Youçouf, du brigand Bel-Arbi. — Ce fait lui vaut sa septième citation. — VI. Affaire de l'ancien Kadhy de Bôue, Sid Khelil, secrétaire de Youçouf-Bey. — Sa trahison et son exécution. — VII. Le Gouvernement décide l'expédition de Constantine, mais avec les seules forces dont dispose le maréchal Clauzel. — VIII La tribu des Hanencha. — Expédition périlleuse sur les Nbaïl. — IX. De nombreuses tribus font adhésion à la politique de Youçouf-Bey, et n’attendent que notre marche sur Constantine pour se prononcer ouvertement en notre faveur. — El-Hacenaouï, Cheikh des Hancncha, qui s’est déclaré notre allié, bat les Senhadja pour notre compte. — X. La sécurité est absolue entre Bône et Constantine. — L’opinion de M. le Député Baude, chargé d’une mission en Algérie, sur Youçouf-Bey, et sur l'influence dont il jouit dans l'Est de nos Possessions.

Mais, laissant l'intérim au général Rapatel, le maréchal Clauzel s’étaitrendu en France, le 44 avril, pour y défendre ses idées et y soutenir les intérêts de la Colonie, dont l'abandon — cette opinion avait ses partisans — pouvait dépendre d'un vote des Chambres. Il voulait aussi faire décider par le Gou-

vernementune expédition sur Constantine. Il trouva M. Thiers, qui était, à cette époque, Président du Conseil des Ministres, très disposé à appuyer son projet auprès de ce Conseil. La veille de son départ d'Alger, il avait, d’ailleurs, lancé une proclamation dans laquelle il indiquait le but de son voyage, et les raisons qui l'avaient déterminé à l’entreprendre.

Mais, à Paris, les choses ne marchèrent pas toutes seules; le Maréchal, à qui l’on reprochait trop d’iniliative, avait des ennemis aussi bien au sein du Gouvernement qu’en Afrique. D'abord, à la Chambre, il avait toujours paru se rattacher au parti de l'opposition la plus avancée ; de là, des préventions qui, naturellement, devaient rendre le Gouvernement on ne peut plus accessible aux récriminations dont il pouvait être l'objet.

Youçouf lui-même, à qui sa belle réputation militaire, ses brillantes qualités, son bonheur constant, la situation hors de pair que lui avaient faite ses mérites, son dévouement à la France et l'affection du Maréchal, Youçouf-Bey, disons-nous, ne pouvait manquer d’être en butte à l'envie, à la haine, à la calomnie de ceux-là même qui profitaient de sa gloire, voire même de ses bienfaits ; car jamais main ne fut plus largement ouverte, jamais cœur ne fut plus franchement excellent pour tous ceux qui s’adressaient à lui, ou qui avaient besoin de ses services.

Aussi, pouvait-il déjà dire comme Antar, bien qu'il n’eût à son acquit que de brillantes et audacieuses actions de guerre,

bien qu’il eût risqué sa vie cent fois sur les champs du combat ; aussi, pouvait-il, disons-nous, s’écrier comme le fils de Cheddad : « Si j'ai de sots détracteurs, eh ! ne sait-on pas que le bien excite toujours l’envie ! »

Ses ennemis anonymes formulaient contre lui d'ineptes accusations : on l’accusait de pressurer les populations de son Beylik, de razer des tribus fidèles, de ne point tenir ses comptes avec une exactitude réglementaire. Quelle pitié! reprocher à un preux de faire un mauvais commis aux écritures ! Et notez qu'il était obligé de vivre et de faire vivre sa troupe sur les produits de son Beylik ên partibus infidelium, et que la guerre devait nourrir la guerre. Faire du marchandage avec un héros toujours prêt à nous donner son sang !

Quoi qu'il en soit, ces idiotes récriminations prirent le chemin de Paris et y arrivèrent en même temps que le Maréchal, et nous en trouvons la preuve dans ce passage d’une lettre qu'il lui écrivait à la date du 6 juin:

Mon cher Youssouf, je suis ici à vous défendre, vous, pauvre généreux, qui n'avez jamais un misérable écu dans votre poche |

Et c'est d'autant plus triste, que ces calomnies étaient propagées par des hommes d’une très grande valeur, de La Moricière et Duvivier, par exemple, qui mettaient le plus d'acharnement à battre en brèche le chef d’escadrons Youçouf. Ce qui démontre une fois de plus que, bien que sous les apparences les plus parfaites, il n’est point d'homme qui n'ait quelque tare sous la peau. Il est vrai de dire que, plus tard, le premier revint loyalement sur ses erreurs d’autrefois à l'égard de Youçouf.

Au cours de ces récits, nous en rencontrerons bien d’autres

de ces mordus par l’envie et la jalousie; car ce fut le sort de Youcouf d'être en butte, même au delà de sa vie, à toutes les calomnies, à toutes les déchirures de la passion haineuse jusqu’à la férocité.

Jamais on ne lui a pardonné son bonheur à la guerre, et pourtant il était bien mérité!

Mais laissons cela pour le moment; nous y reviendrons plus tard.

Dans les premiers jours de juin, Youcouf-Bey dirigea une nouvelle expédition sur la tribu du Cheikh Yâkoub, dont les actes d’hostilité ne se comptaient plus. Il battit de rechef ses contingents à plate couture, et lui enleva de nombreux troupeaux.

Youçouf était cité, dans le rapport du 7 juin du colonel commandant supérieur de Bône, comme « ayant conduit avec une grande habileté l'expédition dirigée contre le Cheikh Yäkoub ». C'était sa sixième citation.

Depuis qu'il avait été invesli de la dignité de Bey de Constantine, Youçouf avait insisté, à plusieurs reprises, pour qu'on réoccupât le poste de La Calle, point où nous avions créé, en vertu d'un traité de commerce conclu avec Hacen-ben-Kheired-Din, en 4560, un établissement pour l'exploitation de la pèche du corail, le long de la côte d'Afrique dépendant de la Régence d'Alger. Après bien des vicissitudes, le privilège commercial de cette pèche nous fut concédé de nouveau, pour huit années, en 1822; mais la guerre ayant éclaté tout à cou», en juin 4827, entre la France et Alger, l'abandon de La Calle, et sa destruction par les troupes du Pacha d'Alger, en furent nécessairement la conséquence.

La conquête d'Alger devait, naturellement, appeler l’attention du Gouvernement sur les avantages pouvant résulter de la

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restauration de La Calle. En effet, dès les premiers mois de 1831, cette affaire fut soumise à l’examen du département de la Guerre : ordre fut donné au Général commandant l'Armée d'Occupation de faire faire une reconnaissance des ruines de notre ancien établissement, afin de pouvoir se rendre compte des difficultés qu'amènerait la prise de possession de ce point jadis si florissant. Cette reconnaissance avait été faite au mois de mai 4831. Mais, à cette époque, La Calle ne présenlait que des masures abandonnées, et Bône ne nous appartenait point encore. Il fallut donc renoncer, pour le moment, à celte occupation.

Aujourd'hui que Bône était entre nos mains, et que les tribus entre cette place et La Calle ne nous étaient plus hostiles, cetle occupation ne présentait aucune difficulté; elle avait, au contraire, l'avantage de nous donner un portde plus, et de protéger nos communications avec la Régence de Tunis.

Or, Youcçouf-Bey avail fait valoir auprès du Maréchal, en ce moment à Paris, par une lettre particulière qu'il lui adressait à la date du 45 juin, tout l'intérêt de la reprise de possession de La Calle, surtout au point de vue des opérations ultérieures. Comme le Bey Youçouf prêchait un converli, le maréchal Clauzel lui répondait sans retard, par lettre du 27 juin, qu'il avait autorisé le général Rapatel, son intérimaire, à faire occuper La Calle par des Auxiliaires indigènes. Cette lettre du Maréchal était conçue dans les termes suivants :

Paris, le 27 juin 1836.

Commandant, j'ai reçu votre lettre en date du 15 juin ; j'ai déjà fait au Ministère la demande que vous me rappelez, relative à l’'adjonction de deux cscadrons de Spahis réguliers à ceux déjà formés.

J'ai répondu par le dernier courrier à M. le général Rapatel et à M. le Commandant supérieur de Bône au sujet de La Calle. J'autorise l'occupation de ce point par une soixantaine d'Auxiliaires indigènes. Des droits devront être perçus sur les bâtiments et les marchandises qui pourront être attirés dans cette rade par suite de l'établissement, dans cette localité, d'un poste sous le Drapeau français. Je vais m'adresser au Ministre de la Guerre pour lui soumettre cette question, à savoir si les produits qui proviendraient de la perception de ces droits seraient versés dans les caisses françaises, ou s'ils seront affectés directement aux dépenses du Beylik.

J'approuve l'intention où vous êtes de vous attacher, à titre de khalifa, El-Hadj-Soliman !.

Si cet homme a un crédit bien établi dans la province, je vais proposer au Ministre de traiter ce nouveau khalifa de la même manière que celui du Bey Ibrahim, et de lui accorder les mêmes appointements.

Recevez, Commandant, l'assurance de ma considération distinguée.

Le Gouverneur général des Possessions françaisés dans le Nord de l'Afrique,

Maréchal CLAUZEL.

À M. le Commandant Youssouf, Bey de Constantine.

L'occupation de La Calle était, en effet, réalisée dans les premiers jours de juillet, par un détachement de quarante fartassins indigènes, qui avail été désigné pour y tenir garnison.

1. El-Hadj-Soliman était un ancien lieutenant du Bey de Constantine, El-Hadj-Ahmed. Il s'était réfugié à Tunis.

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Nous avons dit plus haut — et nous y revenons — que la rapide fortune militaire de Youçouf, fortune justifiée, d'ailleurs, par ses remarquables qualités d'homme de guerre et par ses brillants faits d'armes de chaque jour, lui avait suscité bien des envieux et des jaloux, nous avons dit qu’à la date du 6 juin, le maréchal Clauzel lui écrivait : « Mon cher Youssouf, je suis ici à vous défendre. » En effet, les plus noires calomnies et les attaques les plus violentes s'étaient produites contre lui, et M. Desjobert, cet ennemi légendaire de notre Colonie africaine, avait porté sa fielleuse parole jusqu’à la tribune nationale.

Nous ne pouvons résister au plaisir de reproduire ici, dans son entier, et lit{éralemen, la calme et digne réponse que fit Youcouf-Bey à son détracteur‘.

1. Nous empruntons une partie des détails qui vont suivre à une excellente et intéressante notice, insérée dans la « Revue africaine » de 1870, intitulée «a Cirta-Constantine. — Expédition et prise de Constantine, 1836- 1837 », et due à la plume de M. Ernest Watbled, qui, lui-même, a puisé ses renscignements aux meilleures sources, c'est-à-dire dans les documents, publiés ou inédits, laissés par M. Berbrugger, le général Mollière et lo colonel de La Tour-du-Pin, lesquels, attachés à l'État-Major du maréchal Clauzel, étaient on ne peut mieux placés pour bien voir et bien juger les faits glorieux qui se sont produits sous leurs yeux, et les hommes qui ont joué les principaux rôles dans cette merveilleuse et malheureuse expédition de Constantine de 1836.

La manière impartiale dont M. Watbled a présenté les faits nous repose un peu des insinuations malveillantes auxquelles nous ont habitué

À Monsieur Desjobert, Membre de la Chambre des Députés.

Monsieur,

Dans la séance du 10 juin dernier de la Chambre des Députés, vous avez exprimé à la tribune votre étonnement de ma nomination au Beylik de Constantine, dont je ne serais pas moins indigne — dites-vous — par mon incapacité que par ma conduite privée.

Ces paroles, proclamées de si haut par un Député de France, sont bien effrayantes sans doute, et, dans mon ignorance —excusable — de ce qui constitue, en Europe, l'aptitude nécessaire, je pourrais éprouver quelque timidité à combattre votre accusation, si l'examen de ces motifs ne me rassurait, d’ailleurs, sur leur peu de fondement.

Je suis jeune, Monsieur, et jeune surtout à la conduite des Affaires politiques, dont je ne connais le maniement que par ce que j'en ai appris à la Cour de Tunis, où j'ai été élevé; mais, en remontant mon court passé de Bey de la province de Constantine, et rapprochant les fins obtenues des moyens employés, je ne me persuade pas que la direction adoptée soit absolument défectueuse.

Campé, depuis trois mois, à cinq lieues de Bône, sous la protection d'un bataillon français, avec 300 Spahis réguliers et 300 fantassins indigènes, c'est avec ce faible corps que j'ai déterminé les soumissions si nombreuses de tribus restées, jusqu'alors, dans le parti d'Ahmed, et que j'ai tellement changé leurs dispositions, qu'elles m'offrent à moi aujourd'hui le tribut, et le lui refusent à lui,bien que, cependant, elles soient plus rapprochées de lui que de moi.

J'ai la certitude que cet exemple sera suivi partout dès

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certains historiens, qui auraient bien mieux fait do rester dans leur rôle de narrateurs, c'est-à-dire de se borner à raconter ces mêmes faits puré ment ct simploment, que de chercher à les dénaturer, et à les accommoder au goût de leur haine et do leur mauvaise foi.

qu'on y verra sécurité, et je ne crois rien hasarder en assurant qu'impatiente de secouer le joug d'Ahmed, la province appelle de tous ses vœux la domination de la France, et la reconnaitra à la première vue de son Drapeau. Depuis ces trois mois aussi, la route de Tunis, fermée si longtemps, est rouverte à nos communications avec cette Régence, ct le port de La Calle, distant de Bônce de vingt lieues, a été occupé par quarante de nos fantassins, qui s'y sont établis sans aucune opposition de la part de tribus habituées depuis de longues années à y dicter des conditions de relâche.

Je ne crois donc pas, Monsieur, être resté jusqu'ici audessous de mes devoirs, et j'ai la confiance qu'il en sera toujours de même; car l'honneur d'’appartenir à la France m'a assez élevé le cœur pour que je ne néglige rien pour faire respecter le pouvoir dont je suis investi. Mais, soyez-en convaincu, Monsieur, j'y parvicndrais mal avec les Arabes en commettant des exactions et en faisant de la barbarie, en me souillant, enfin, de ces atrocités inutiles par lesquelles — ce ne peut pas ètre sérieusement — vous me prètez l'intention de célébrer mon entrée dans Constantine.

Voulez-vous connaitre, Monsieur, le secret de mon influence, que l'on ne peut attribuer ni à une supériorité numérique de troupes, puisque je ne dispose que de six cents hommes, ni à l'emploi d’un fanatisme quelconque ? Elle est tout entière dans ma justice, que les Arabes savent apprécier, et qui fait ma seule force; or, je la perdrais sûrement à ma première faute. D'un autre côté, comment supposer que les autorités françaises, qui permettent toutes mes opérations, les tolèrent impures et ignominicuses ?

Un fait récent vous prouvera la foi des indigènes dans ma justice : un brigand, qui désolait nos avant-postes depuis quatre annécs, ayant réussi à tuer un fonctionnaire français, lui coupa la tête pour la porter à Constantine, où il savait qu'elle lui serait généreusement payée. J'appris que cette tète avait été salée dans la fraction des Senhadja, qui reconnaissent encore Ahmed. Ce forfait ne pouvait rester impuni. Avec l'agrément de M. le Commandant supéricur de Bône, je chargeai Hacenaoui, chef des Hanencha, du châtiment des

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