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Senhadja; il fut sévère, car ainsi le veulent les lois de la guerre en Afrique ; mais, pendant toute sa durée, les autres Senhadja, nos alliés, ne quittèrent pas leurs tentes, certains qu'ils étaient que leur innocence en commandait le respect.
On n'égorge pas, Monsieur, aussi stupidement que vous affectez de le supposer, et le but que je poursuis, qui est celui de conserver toute mon influence sur les Arabes, et cela au profit de la France, aurait dû vous rassurer sur mes prétendues décapitations hebdomadaires, au cas où mon caractère, assez connu pourtant, ne vous aurait pas offert une garantie suffisante.
En définitive, Monsieur, on se perdrait également en Afrique aussi bien par des cruautés arbitraires, que par trop de ménagements pour les têtes coupables, ainsi que le Bey de Médéa en a fait récemment la funeste expérience : il y faut de la justice prompte et habilement appliquée. C'est ainsi que je comprends, en ce pays, un Bey des Français utile, et je dirai même possible. Hors de cette ligne, — et c'est là mon opinion — on n'obtiendrait de paix que par l’extermination, et ma barbarie, croyez-le bien, Monsieur, ne va pas jusque-là.
I] me répugnait, Monsieur, de répondre à une attaque que son exagération même rendait peu dangereuse pour moi; mais je n'ai pas voulu laisser échapper la précieuse occasion qui m'était offerte de témoigner ma reconnaissance à qui de droit au sujet de l’empressement, si honorable pour moi, avec lequel j'ai été défendu. Le bonheur que j'en éprouve est bien au-dessus des amertumes causées par les calomnies du genre de celles que vous avez si facilement accueillies.
J'ai l'honneur d’être, Monsieur, avec les sentiments d’une estime dont je désire beaucoup que vous vouliez bien m'annonccer le retour,
Votre très humble serviteur,
Le Chef d’escadrons, Yusur-BEYît.
1. C'est vers cette époque que le Bey Youçouf commence à signer son nom à l’anglaise « Yusu/f », en donnant aux w la prononciation de ou.
Le jeune Bey était impatient — et cela se comprend -— de prendre possession de sa capitale. Il est clair que, plus on retardait l'expédition qui devait lui en ouvrir les portes, plus nous étions exposés à rencontrer des difficultés, et ajourner plus longtemps la mise en mouvement de nos troupes ne manquerait pas de jeter le doute parmi les tribus disposées à venir à nous, non seulement sur nos intentions, mais sur notre puissance.
Les populations, écrivait-il au maréchal Clauzel, ne demandent qu'à se soumettre ; seulement, elles attendent qu'elles puissent le faire sans danger. Pour qu'elles viennent à moi, il suffit de me désigner à elles comme leur nouveau Bey. Dès lors, des milliers de cavaliers accourront à nous pour combattre Ahmed qu’elles redoutent autant qu'elles l’exècrent. A la rigueur, je pourrais, je crois, entrer en possession de la capitale de mon Beylik avec les seules ressources dont je dispose; mais je reconnais, cependant, que quelques troupes françaises ne nuiraient pas au succès de ma cause, ne fût-ce que pour démontrer aux Arabes que je ne suis que l'agent de la France, et leur prouver, en outre, combien notre tactique est supérieure à la leur.
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Du reste, nous devons dire que chacun l'écrit un peu à sa façon; ainsi, on le rencontre sous les formes suivantes: « Youssouf, Youçou/, Youcef, Joseph, Jusuf. » Sur l'état de ses sorvices émanant du Ministère de la Guerre, c’est cette dernière forme qui a été adoptée.
Bien que ce soit la seule qui soit légale et officielle, nous adopterons, à l'avenir, l’orthographe dont il faisait lui-même usage dans ses lettres, c'est-à-dire « Yusuf ».
L'assurance, la bonne foi du jeune Bey étaient cerlainement très entrainantes, et cela d’autant mieux qu'elles s’appuyaient sur des faits qui paraissaient incontestable, et qu'altestaient, chaque jour, de nouvelles adhésions à la cause du nouveau Bey. Ce qu’il y à de certain, c’est que bon nombre de tribus, travaillées par les émissaires de Yusuf, n'altendaient réellement que la décision du Gouvernement d'entrer en campagne pour se déclarer contre El-Hadj-Ahmed-Bey.
Depuis 4833, un brigand redoutable, du nom de Bel-Arbi, terrorisait la banlieue de Bône par ses meurtres et ses brigandages ; de sa base d'opérations, qu’il avait établie dans Île Djebel-Edough, il portait le pillage et l'assassinat jusque sous les murs de Bône. A plusieurs reprises, on avait tenté de lui donner la chasse ; mais la terreur qu’il inspirait dans la montagne lui avait permis de se dérober, en ce sens qu'aucun de ses coreligionnaires n'avait osé révéler sa retraite aux poursuites de nos Auxiliaires. Du reste, il couvrait tous ses crimes du manteau de la guerre sainte, et voler el massacrer des Chrétiens ou leurs alliés, c'était obéir à la volonté de Dieu.
Pourtant, cet état de choses devait nécessairement avoir une fin. En effet, grâce aux habiles dispositions de Yusuf, Bel-Arbi et l'un de ses compagnons furent pris, le 9 août, par les Kabils de l'Edough dans ja dechera (village) de Kermich, à 5 kilomètres de Bône, et la Lète du redoutable bandit étail apportée au Commandant supérieur du district. Quant à
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son compagnon, il étail remis entre les mains de la justice française, qui ne tardait pas à l'envoyer rejoindre son chef de bande dans le séjour des martyrs de la guerre sainte, Bône pouvait, dès lors, respirer.
Yusuf était cité, dans le rapport du 40 août du Commandant supérieur de Bône, «pour l’habileté qu’il avait déployée dans l’heureuse capture du fameux brigand Bel-Arbi, qui, depuis trois ans, désolait la banlieue de Bône par ses crimes, et pour en avoir débarrassé le pays. »
C'était sa septième cilation.
Nous ne voulons point passer sous silence un acte de légitime défense que les ennemis de Yusuf lui ont imputé à crime, et dont ils ont fait grand bruit à l’époque où il se produisit. Ceux-ci lui reprochaient — et ce reproche, passé à l'état de légende, le poursuivra jusqu'à sa mort — de ne pas suivre les formes réglementaires de la comptabilité militaire dans l'administration de son Beylik, et notez qu'il n'avait d’autres ressources que celles qu'il se créait, et que le Gouvernement neluiallouait pas un sou pour la solde des troupes auxiliaires qu’il entretenait. « Débrouillez-vous, lui avait-on dit, et surtout ne perdez pas de vue ce principe que la guerre doit nourrir la guerre. Nous ne vous donnons point d’autres instructions que celles-ci : Réussissez, et vous aurez bien mérité de votre pays d'adoption ! » Nous disons donc que les gens de la forme, que ceux qui n'ont de larmes que pour les
maux de nos ennemis, et dont l'œil reste absolument sec pour
ceux qui atteignent nos soldats, nous répétons que les uns et les autres, les pseudo-compatissants et les réglementaires, se liguèrent entre eux pour assuillir, pour calomnier un homme qui, dans l’espace de six ans, comptait des services, ‘les actions d'éclat et des citations qui, chez les Anciens, eussent suffi, si les Destins eussent arrêté là sa carrière, pour lui faire prendre rang parmi les héros.
Mais arrivons au fait.
Le Bey Yusuf avait pour khoudja (secrétaire) un ancien kadhy de Rône, nommé Sid Khelil. Cet homme qui, sans doute, avait ses raisons pour ne point vivre sous la domination de la France, s'élait réfugié à Tunis en 4832, après la prise de Bône. Il ne cessa d'entretenir de là une corresponlancetrès active avec Ahmed-Bey, qu'il tenail au courant del situation de nos affaires au moyen d'agents qu'il avait laissés dans cette ville. Instruite de cet état de choses, l'Autorité françcaise avait exigé du Bey de Tunis que Sid Khelil lui füt livré. Il fut conduit à Alger, où le Consul de France de la Régence le {it suivre de tous les papiers qu'il avait saisis à son domicile. La plupart de ces pièces, dont quelques-unes étaient chiffrées. justifiaient les soupçons dont il avait été l'objet. Après quelque temps d’'internement à Alger et ses protestations de soumission, Sid Khcelil fut renvoyé à Bône. et placé sous Ja surveillance de l'autorité locale.
Comme, en définitive, c'était un homme d’une certaine importance, et, de plus, un savant jurisconsuite, Yusuf-Bey, sur ses sollicitations, finit par consentir, avec sa bonté ordinaire, à l’attacher à sa personne en qualité de khoudja (secrétaire), et l’appela auprès de lui au camp de Dréan, où Sid Khelil devait, en même temps, remplir les fonctions de kadhy.
Tout alla bien pendant quelque temps; Yusuf, qui avait pris son secrétaire en affection, l'admettait à sa table, et le retenait tous les soirs à sa tente pour faire sa partie d'échecs. Le jeune Bey. qui avait, d’ailleurs, toute confiance dans l'homme qu'il honorait de son amitié, ne lui cachait rien de ses projets; du reste, par ses fonctions de premier khoudja, Sid Khelil était naturellement au courant de tout ce que médidait son chef, puisque lui seul était chargé de la correspondance politique avec les indigènes.
Or, à plusieurs reprises, Yusuf-Bey avait eu l’occasion de s'apercevoir que les plans qu'il combinait avec le plus de soin, et dans le secret le plus absolu, échouaient avec une persistance inexplicable. Des avis secrets l’avertissaient d’avoir à se méfier de son khoudja ; mais, ne pouvant croire à la trahison d’un homme qu’il traitait bien plutôt en ami qu’en serviteur, Yusuf ne tenait aucun compte de ces avertissements, qu'il considérait soit comme une calomnie, soit comme une tentative de vengeance particulière de la part d’un envieux ou d’un ennemi de Sid Khelil. Yusuf poussait à ce point sa confiance en son secrétaire, qu'il allait jusqu'à lui communiquer les lettres qui l'accusaient et à en rire avec lui.
Pourtant, quelques indices, quelques imprudences de Sid Khelil, la persistance des accusations, finirent par faire naitre le doute et le soupçon dans l'esprit de Yusuf sur la fidélité de son kadhy, et par éveiller son attention sur les faits et gestes de celui dont il avait fait son secrétaire intime.
Yusuf-Bey ne tardait pas à se convaincre que Sid Khelil n'avait point cessé d'entretenir une correspondance des plus actives avec El-Hadj-Ahmed, et que c'était à lui qu’il devait de voir échouer ses projets d'attaque sur les tribus rebelles,
Un
lesquelles en étaient toujours informées à l'avance par S01
secrétaire. Mais avant de punir une si noire trahisOD; Yusuf-Bev voulut avoir des preuves de la culpabilité de son agent: il continua, tout en l’observant et en prenant SS précautions, à lui montrer bon visage, el ne changeä rien dans sa manière d’être avec lui.
Or, Yusuf étant parvenu, dans les premiers jours du d'août, à faire intercepter une lettre à l'adresse de Sid Khelil, que lui apportait un homme de Constantine, put enfin être fixé sur le degré de culpabilité de cet indigne magistral. Dans celte lettre qui. bien qu'elle ne portät pas le cachet d'El-Hadj- Ahmed. fut cependant reconnue pour avoir élé écrite par son khoudja, le Bey reprochait à Sid Khelil sa lenteur à remplir $? promesse, celle de faire disparaitre de la surface de la terre de l'Islam le renégat, le faux Musulman qui était, en se faisant l'homme des Chrétiens, devenu le plus dangereux ennemi des Croyants.
Après avoir pris lecture de cette lettre du Bey de Constantine, Yusuf la fit recacheter et jeter dans la tente de Sid Khelil. Or, comme il ne pouvait manquer de répondre à El- Hadj-Ahmed, Yusuf le fit épier par un de ses serviteurs, lequel devait, n’importe par quel moyen dont il lui laissait le choix, s'emparer de la réponse du khoudja avant qu'elle ne fût remise à l’homme qui lui servait de courrier. On avait remarqué que le khady, quand il avait à écrire, faisait habituellement St correspondance le soir, avant de se coucher, et après avoir quitté la tente de Yusuf. Or, ce détail n'avait point échappé Ismäil', le fidèle chaouch du Bey : couché au pied de la tent
mois
1: Je tiens les faits que je raconte de la bouche d'Ismäil-ben-Brabim lui-même, que je retrouvais comme simple dskri (soldat) au 1°" régiment
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de Sid Khelil, dont il avait préalablement enlevé un piquet, il pouvait facilement observer ce qui se passait dans l'intérieur. Sid Khelil, en rentrant dans sa tente, avait aperçu, sur le tapis qui lui servait de couche, la lettre d’El-Hadj-Ahmed. que Yusuf y avait fait déposer après en avoir pris connaissance. Sid Khelil la lut à son tour, et se mit en devoir d'y répondre. Dès que cette opération fut terminée, — et Ismâil n’en perdait pas un détail, — il ferma sa lettre, la cacheta à la cire rouge, et la placa avec celle du Bey de Constantine, dans la poche de son cafetan, se réservant de la remettre le lendemain matin à l’un des hommes qui lui servaient de courriers, puis il se déshabilla, se bornant à ôter son cafetan, qu'il suspendit à l’un des montants de la tente, se coucha et éleignit sa lumière.
Ismâil avait fait son plan, et il paraissait certain du succès ; il retourna dans sa tente, et y attendit le moment qu'il avait fixé pour l'exécution de son opération. Vers deux heures du matin, après s’être assuré que Sid Khelil dormait, Ismäil entrait précipitamment dans la tente du kadhy, et lui disait : « Sidi, pardonne-moi de te réveiller ainsi: Sidna le Bey, qui vient de recevoir des nouvelles de la tribu des Beni-Mohammed, me charge de te faire savoir que lu aies à te tenir prêt pour partir au /fedjeur (point du jour) avec lui. »
Sid Khelil, qui avait l'habitude de ces sortes d'alertes, ne
de Tirailleurs algériens, dans lequel j'ai {té successivement capitaine ct chef de bataillon. Vingt fois, je l'ai mis sur ce chapitre, ct sur les faits dont il avait été témoin quand il faisait partie des Spahis de Yusuf.
Après diverses aventures plus ou moins extraordinaires, il s'était, comme il le disait, retrouvé sur ses pieds dans ces terribles fantassins, situation qui, pour un Turk de sa valeur, manquait tout à fait de prestige à ses yeux.
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trouva rien d’insolite dans la communication de cet ordre; il se contenta de répondre en bäillant, et à demi endormi: « C'est bien, mon fils, je serai à cheval au fedjeur.,, s'il plaît à Dieu ! »
En passant près du montant où était suspendu le cafetan, Ismäil le fit tomber, et, avant de le remettre à sa place, il avait enlevé les deux lettres que Sid Khelil avait mises dans l’une des poches de ce vêtement. Cette soustraclion s'était opérée en un clin d'œil.
Ismäil remettait sur-le-champ ces lettres à Yusuf-Bey, qui ne s'était point couché, et qui veillait dans sa tente, où il réunissait sans retard en une sorte de conseil de guerre les officiers de ses Spahis réguliers. Il leur donnait tout d’abord connaissance de la lettre d'El-Hadj-Ahmed, par laquelle il pressait Sid Khelil de tenir sa promesse, celle de le débarrasser de Yusuf-Bey,; puis, il leur communiquait la réponse que le kadhy venait de faire au bey de Constantine. Dans sa lettre, Sid Khelil s’excusait de n'avoir point trouvé encore l’occasion favorable pour exécuter la volonté d’El-Hadj- Ahmed ; « mais, ajoutait-il, la journée de demain ne se passera point sans que cet ennemi des Musulmans et le tien, sans que cet ould haram (enfant d'iniquité) ait cessé de vivre; mes mesures sont prises ; le breuvage qui doit le tuer est préparé, et je ne m'en rapporterai point à d’autres qu’à moi pour le lui servir. »
Pendant que Yusuf-Bey donnait lecture, la voix tremblante d’indignation, de cette lettre de l’homme qu'il avait toujours traité comme on traite un ami, de l’homme qu'il avait admis, nous le répétons, dans son intimité, et pour lequel il n'avait point de secrets, le visage des six officiers de Spahis prenait une expression de colère méprisante, qui
prouvait combien la trahison de Sid Khelil leur était odieuse, à eux, des dévoués jusqu’à la mort à leur jeune et valeureux chef.
— « Je vous ai réunis, compagnons, continua Yusuf-Bey, pour que vous jugiez cet homme, et que vous prononciez sur la peine qu’il a méritée. « Qu'on l'amène devant nous! » ordonna Yusuf-Bey à son bach-chaouch, qui, aussitôt, sortit de la tente pour faire exécuter l’ordre qu'il venait de recevoir.
Sid Khelil fut arraché de sa couche et trainé devant le Conseil. « Qu’y a-t-il et que me voulez-vous ? » demanda le khoudja d’un air hautain et méprisant.
— « Plus d'humilité te conviendrait mieux, traître fils de traître, chien fils de chien! lui fit remarquer le Bey. Tu es ici pour te défendre, et hâte-toi de le faire, si tu le peux! Reconnais-tu ces lettres ? »
— « Je les reconnais, répondit Sid Khelil avec assurance ; ce sont celles que vous m'avez volées. …. Tu as bien fait, serviteur des Chrétiens, ajouta-t-il en s'adressant à Yusuf, de prendre l'avance ; car je tenais ta vie entre mes mains comme à présent tu tiens la mienne. Prends-la donc bien vite. et rouh djehennem dlik 1 (va-t'en au diable !) »
Pour conserver jusqu’au bout les formes de la justice bcylikale, Yusuf posa successivement à chacun des juges la question suivante: « Quelle peine a mérité cet homme ? » Chacun d'eux, plaçant la main sur son cœur, répondit: « Tesemhou el-moui! (Il a mérité la mort!) »
Le condamné fui aussitôt remis entre les mains des chaouchs, et trainé à quelques pas de la tente du Conseil. Il était agenouillé sur la so/ra' (nappe) de djeld el-filali
4. Le patient s'agenouillait au milieu de la s0/fra, laquelle était destinée à recevoir le sang provenant de la décapitation.
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(peau de maroquin\. où il récitait la chehada", puis il était livré au chaouch-exécuteur qui, après lui avoir glissé dans l'oreille quelques paroles de consolation, passait derrière lui, le piquait à la nuque de la pointe de son sabre pour lui faire tendre le cou, et, d’un coup de revers, faisait voler sa tèle à dix pas.
La justice du Bey était satisfaite.
On trouvait, dans un coin de la tente de Sid Khelil, un vase contenant un breuvage qu'on soupconna être le poison qu'il avait préparé pour Yusuf-Bey. En effet, ce liquide, donnè à un chien, le tua presque instantanément”. Du reste, nous avons vu qu’il n'avait point cherché à nier ses intentions criminelles, et qu’il ne regrettait qu'une chose : c’est d’avoir été prévenu par la justice de Yusuf*.
C'est là le fait qu’on lui imputa à crime, et dont profitèrent ses ennemis pour le montrer sous un jour odieux ; on le disait cruel, sanguinaire, disposé à faire disparaitre tous les obstacles qu'il rencontrait sur son chemin, et ne faisant aucun cas de la vie de quiconque lui portait ombrage ou le gûnait. Ce qu'on lui reprochait surtout dans cette affaire du kadhy Sid Khelil,
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1. Formule de la profession de foi, ou du témoignage de l'Islam: « J'atteste qu’il n'y a point de dieu si ce n'est Dieu, ct que Mohammed est l'apôtre de Dieu. »
2. Je répète que ces faits m'ont été rapportés par un témoin oculaire et actif de ce drame, Ismäil-ben-Brahim, spahis-ordonnance de Yusuf-Bey, lequel n'avait aucun intérêt à me tromper; moi-même, à l'époque où cet homme servait sous mes ordres, je ne prévoyais pas que j'aurais, un jour, à utiliser son témoignage. IsmäAil n'est mort, étant en retraite à Blida, que depuis quelques années seulement. Il avait été sergent-recrutcur au 1°" de Tirailleurs algériens pendant longtemps.
3. Plus tard, le fils aîné de Sid Khelil reconnut la culpabilité de son père.
c’est de n'avoir point suivi les formes de la justice française ; jusqu’au Ministre de la Guerre qui s’en mêla, et qui lui envoya ce blâme que, sans doute, lui avaient soufflé les ennemis de Yusuf : |
Vous devez vous souvenir que vous êtes au service de la France, et que, par suite, vous devez vous conduire comme se conduit la France, sans faire justice autrement que selon ses lois".
C'était là de l’aberration au suprème degré; car, enfin, raisonnons un peu: Voici un homme qui n'est point encore Français par la naturalisation, bien qu’il ne le cède à aucun de nos compatriotes pour les services qu'il a rendus à notre Pays; vous en faites le Bey d’un territoire qui ne nous appartient pas ; vous le campez au milieu de tribus ennemies, avec la consigne de les vaincre, ou de les gagner à notre cause par les moyens qu'il jugera les meilleurs pour arriver à ce résultat ; vous lui donnez carte blanche pour conquérir son Beylik; c'est avec 300 Spahis réguliers et autant de fantassins indigènes, seules forces dont il dispose à sa volonté, et qui n'auraient rien de bien redoutable si elles n'avaient à leur tête un homme de la valeur de Yusuf; et c’est avec ces forces, si peu
1. Si, deux ans plus tard, en 1838, on eût adressé le mème reproche à l'énergique général de Négrier, qui, disait-on, « avait la main prompte aux exécutions rapides et sommaires, » et qu'il en eût tenu compte, nous cussions pu attendre longtemps encore la pacification de la province de Constantine. Est-ce que les Arabes comprenaient quelque chose à notre justice lente et formaliste? IL la leur faut à eux prompte et frappante. Du reste, c'est la loi de la gucrre, et les civilisés mêmes de tous les pays . n'opérent guère autrement à l'égard de ceux de leurs ennemis qui tombent entre leurs mains. Il cost donc parfaitement inutile de nous faire meilleurs que nous ne le sommes cn réalité.
imposantes, qu'il tiendra le pays, qu’il nous frayera et qu'il nous ouvrira la route de Constantine, en soumettant ou en amenant à lui les populations placées sous le terrible joug d'El-Hadj-Ahmed. Quant aux moyens de vaincre ou de séduire, quant aux ressources pécuniaires qui lui sont nécessaires pour soutenir son rang, pour représenter, pour faire, en un mot, figure de Bey ; quant au nerf de la guerre, dont il a besoin pour réduire par la force les tribus hostiles, pour repousser les attaques presque incessantes du lieutenant d'El- Hadj-Ahmed, ou des chef indigènes qui combattent pour leur propre compte, eh bien! mais il les prendra où il les trouvera, sur les biens des tribus ennemics, par exemple ; il a carte blanche, nous le répétons., pour faire son budget ; il est prévenu qu'il n’a pas à compter sur les boudjhou du Beylik français ni pour le représenter, ni pour l’indemniser des frais de la guerre. « Réussissez, lui a-t-on dil; on ne vous en demande pas davantage. » Fréquemment mème, il s’est vu dans l’obligation d'emprunter aux Juifs pour payer ses Auxiliaires, ou pour soutenir le train, pourtant si modeste, de sa maison. Voici un homme, disons-nous, qui passe ses jours, et surtout ses nuits, à cheval; son existence est une alerte permanente, ses jours sont partagés entre la politique, la diplomatie et les aventures de guerre ; cet homme — et c’est là, vraiment, chose admirable! — gaspille sa vie à notre profit ; il est altaqué par devant, par derrière, à dextre et à sénestre ; l'ennemi le guette sans relâche et avec toutes les ruses félines employées avec tant d'habileté par les Arabes ; heureusement qu'il a appris à les déjouer. Il a non seulement ses ennemis déclarés, mais il a encore ceux — et ce sont les plus dangereux — qui, sous le masque de l'amitié, le trahissent impudemment, Sid Khelil, par exemple. Cédant à sa prière, à ses sollicitations,
Yusuf en fait son khoudja, son secrétaire intime, son ami; il l’admet à sa table, à ses jeux ; il a en lui pleine et entière confiance ; il l’initie à sa politique; il lui communique ses projets, et pendant que lui, Yusuf, le comble de bienfaits, lui, le serviteur gâté, choyé, le trahit lâchement, et consent à se faire l'instrument de mort de son maitre, de son prince. Et c'est dans ces conditions qu'on vient reprocher à Yusuf de s'être fait justice autrement que par nos lois ! C'était bien le cas, en effet, d'en faire l'application ! Nous trouvons, nous, qu’il a fait justice de Bev, la seule qui convint dans les conditions où nous l’avions placé ; nous ajouterons même qu’il a entouré son jugement de toutes les garanties possibles, en constituant un tribunal dont tout autre Bey se fût fort bien passé.
Mais les ennemis de Yusuf avaient profité de l'absence du maréchal Clauzel, qui était alors à Paris. pour circonvenir le général Rapatel, son intérimaire, et l’exciter à demander, contre le héros de Bône, un blâme au Ministre de la Guerre.
Quelques jours après l'exécution de Sid Khelil, Yusuf-Bey faisait bâtonner un Maure et un Juif qui avaient été reconnus les complices de son kadhy.
On l’accuse, une autre fois, d’avoir fait décapiter un Arabe venu au marché de Dréan pour y vendre une mule qu'il avait volée, tandis que la cause de son exécution était l'assassinat, en 1832, d’un tambour de Vétérans, endormi sur les remparts de Bône.
Enfin, pendant les quatre mois que dura l’absence du maréchal Clauzel, il n’est point de calomnies, dirigées contre Yusuf-Bey, que ses ennemis n'aient lancées dans la circulation ; il n’est point d’accusations dont ils n'aient cherché à le charger. Nous devons dire cependant qu’il n'avait point que
des ennemis, et qu’il trouva des défenseurs parmi ses chefs et ses compagnons de dangers, ainsi que parmi les rares personnes auxquélles il n'avait pas eu l'occasion de rendre des services, et remarquons comme nous faisions là de pauvre politique ; car, déconsidérer Yusuf-Bey, chercher à le renverser, c'était, en compromettant son œuvre, faire, en général, le jeu de nos ennemis, qu'il gènait considérablement, el, en particulier, celui d’El-Hadj-Ahmed, qui n'ayant pu réussir à le faire tuer, était on ne peut plus heureux de voir que nous nous faisions ses auxiliaires, et, par suite, ses complices inconscients.
Du reste, Yusuf-Bey a fait justice, à la date du 16 Sep tembre, dans un mémoire très détaillé, et empreint d'un caractère indiscutable de vérité et de bonne foi, des calomnies auxquelles il avait été en butte pendant la durée de son beÿlikat. Nous regretions que son étendue ne nous permette pas de reproduire cet important et intéressant document.
Le maréchal Clauzel, qui était toujours à Paris, faisait bien tous ses efforts pour enlever la question de l'expédition de Constantine, et il avait réussi à mettre de son côté le belliqueux Président du Conseil des Ministres, M. Thiers, qui lui avait demandé un plan de campagne, lequel fut aussitôt tracé par M. de Rancé, aide-de-camp du Maréchal, et remis aÙ Ministre, qui promit de l’appuyer chaudement au sein du Conseil.
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Sur la foi de cette promesse, le Maréchal avait repris le chemin d’Alger, où il arrivait le 28 août. M. de Rancé, qui était resté à Paris, ne rentrait à Alger que le 8 septembre avec la nouvelle de la chute prochaine du Ministère dont faisait partie M. Thiers.
Craignant avec raison que le nouveau Cabinet ne lui fût pas favorable, le Maréchal renvoyait M. de Rancé à Paris, avec la mission de demander les moyens d'exécuter son plan d'occupation générale de la Régence. En cas de refus, M. de Rancé devait faire pressentir la démission du Maréchal.
Pour toute réponse, le nouveau Ministère avait invité le général de Damrémont à se rendre en Afrique pour prendre le commandement des mains du Maréchal si, toutefois, il persistait dans ses projets de retraite.
Le Maréchal, qui tenait à rester en Algérie, déclara alors qu’en présence du refus des renforts qu'il avait demandés, il était décidé à s’en passer, et à agir avec les forces qu'il avait à sa disposition.
Le Ministre de la Guerre, maréchal Maison, écrivait au Gouverneur, à la date du 27 septembre, la dépêche suivante :
Le Gouvernement du Roi aurait désiré qu'il n'eüt pas encore été question de l'expédition de Constantine. C'est parce que cette expédition avait été annoncée, et pour ce seul motif, que le Gouvernement l’autorise. Il est bien entendu qu'elle doit se faire avec les moyens — personnel et matériel — qui sont actuellement à votre disposition.
A l'époque à laquelle nous sommes arrivés, la grande tt puissante tribu des Hanencha se trouvait divisée en deux soÿ (partis), l’un, obéissant à Er-Rezgui-ben-El-Mensour, le chef effectif des Hanencha, et l’autre tenant pour Sid El-Hasnaoui, un des neveux de Sid El-Hadj-El-Moubarek ; le premier, secrétaire des Harar, et occupant lui-mème cet emploi auprés du Cheikh Ali, seigneur héréditaire des Hanencha.
Or, le commandement de cette puissante tribu venait de devenir vacant par suite de l’internement du Cheikh Ali à Constantine. C'est dans ces circonstances que Er-Rezgui, le dénonciateur de son seigneur et la cause de son internement, c'est alors, disons-nous, que cet homme, issu d’une famille obscure de khouadja (écrivains), fut élevé au cheikhat des Hanencha par El-Hadj-Ahmeil-Bey.
Mais, trouvant le moment opportun, Sid El-Hasnaoui, toujours réfugié au Kaf, se décidait à sortir de l’inaction et à
1. Er-Rezgui-ben-El-Mensour avait été khoudja du Cheikh des Hancncha ; il s'était lié avec El-Hadj-Ahmed quand celui-ci était Kaïd El-Aouati. | À son avènement au Beylik de Constantine, Er-Rezgui vint se présenter | au nouveau Bey, qui lui fit bon accueil, et qui, plus tard, le nomma Cheikh des Hanencha; mais son installation ne s'était pas faite sans quelques troubles suscités par les partisans de la famille déchue, représentée par El-Hasnaouï. Après plusieurs combats sanglants, après des trahisons et des tueries sans nombre, Er-Rezgui, avec l'aide d'El-Hadj-Ahmed, parvint à se maintenir au pouvoir. El-Hasnaouï s'était réfugié au Kaf, en attendant l’occasion de rentrer en campagne.
rétablir son influence parmi ses partisans. C'est ainsi qu'il parvint à gagner à sa cause toutes les tribus du Nord jusqu'aux Oulad-Khiar, et la majeure partie des Hanencha, qui composaient autrefois la Zmala des Harar.
Cherchant un point d'appui sur les Français de Bône, il avait écrit à plusieurs reprises au général d’Uzer. qui ne pouvait que l'engager à conserver sa position aux Hanencha jusqu’à ce que le gouvernement se fût décidé à faire l’expédition de Constantine, dont il était déjà question, nous l’avons dit plus haut, de faire la conquête.
Effrayé des préparatifs de son compétiteur., Er-Rezgui s'enfuit à Constantine pour y solliciter le secours du Bey El- Hadj-Ahmed ; mais celui-ci, trop occupé déjà de ses propres affaires, le renvoya à des temps meilleurs.
Parmi les tribus qui tenaient pour Er-Rezgui, celle des Nbaïl, qui, sous la double dénomination de Nbhaïl-Tertra et de Nbaïl-Nadheur, occupe les deux rives de l’ouad Seibouse, à l’est de Guelma, se montrait surtout hostile à notre cause, et le prouvait par de fréquentes incursions sur le territoire de nos tribus alliées. Or, Yusuf-Bey avait résolu de faire cesser ce fâächeux état de choses.
Il quiltait son camp de Dréan, à la tombée de la nuit, avec ses seules forces indigènes, et fondait, à la pointe du jour, avec sa cavalerie, sur les Nbaïl, auxquels il enlevait 600 bœufs.
Dans cette affaire, Yusuf courut une série de dangers ; car, s'étant élancé sur l'ennemi avec sa fougue ordinaire, et sans se préoccuper de son infanterie, qui n'avait pu le suivre, il fut un instant cerné par les Nbaïl dans un terrain fourré ; ce ne fut que par des prodiges d’audace qu'il se tira de ce mauvais pas. Il retrouvait bientôt ses fantassins, qui s'étaient
égarés, et qui ne l'avaient rejoint qu'en marchant à l'appel de la poudre.
Sa prise, qu’il avait fait filer devant, arrivait à Dréan sans que les Nbaïl eussent tenté de la reprendre, et Yusuf et sa troupe rentraient au camp sans avoir élé inquiétés.
Chaque jour, il arrivait au jeune Bey des adhésions nouvelles : travaillées activement par ses émissaires, les tribus, fatiguées du joug tyrannique et des cruautés d’El-Hadj- Ahmed, n’attendaient, disaient-elles, que notre marche sur Constantine pour se déclarer ouvertement en notre faveur el passer de notre côté. « Hâtez-vous, lui écrivaient les chefs de ces tribus, de nous délivrer de ce fléau qui pèse sur n0$ épaules comme un bernous de plomb". »
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1. Ce désir de secouer le joug si intolérable du Bey Ahmed n'était pas particulier aux tribus de la province de l’Est seulement ; il était largemont partagé par la plupart des habitants de la capitale du Beylik. Voici ce qu'écrit à ce propos l'auteur des intéressants « Documents pour servir ñà l'Histoire de Bône » : ‘
« Les renseignements que l'on avait de Constantine étaient réellement des plus engageants. La majeure partic des habitants n'aspirait qu'à être délivrée de la tyrannie du Bey Ahmed, et faisait annoncer aux Français, par secs écrivains, qu’ils n'avaient qu’à se présenter, et qu'on leur ouvrirait les portes de la ville avec reconnaissance. Ces promesses indigènes étaient, du reste, confirmées par la lettre pressante d’un Européen des environs de Gènes, Paolo di Palma, établi à Constantine depuis plusieurs années, ct parfaitement au courant de ce qui s'y passait.
» Paolo connaissait tout ce monde de mécontents, et l'avait mis en
Nous l'avons dit, les offres de soumission arrivaient de toutes parts à Yusuf-Bey, et non seulement des tribus qui étaient dans la longueur de son bras, mais encore des plus éloignées. C'est ainsi que le Cheikh Bel-Kacem, chef de la grande tribu des Younès, laquelle confine au désert, était venu en personne rendre hommage à Yusuf-Bev. et lui offrir 5,000 cavaliers, qu’il commande, et son influence sur un grand nombre de tribus voisines de la sienne. « Tu peux compter sur moi, lui avait-il dit; mais je ne puis me déclarer ouvertement pour toi tant que la marche des Français sur Constantine ne sera pas décidée et absolument certaine. »
Yusuf-Bevy, qui ne doutait pas que l’expédition de Constantine ne dût s'effectuer érès prochainement, avait engagé le Cheikh Bel-Khacem à se rapprocher de nous. Après l'avoir promis à Yusuf, le chef des Younès regagna ses campements . du Sud. Mais, voyant qu'il ne se faisait aucun préparatif annonçant que l’expédition dùt être aussi prochaine que le lui avait affirmé Yusuf-Bey, Bel-Kacem retarda son mouvement. Il répondait au jeune Bey, qui lui rappelait sa promesse de marcher vers le Nord, que, puisque nous restions inactifs dans nos camps, il ne pouvait, sans courir le risque de se perdre dans l'esprit des nombreuses populations du désert, faire acte de soumission aux Chrétiens sans être assuré qu’ils
relation avec le Bcy-Yusuf. Il cst certain que la ville était toute prête à nous ouvrir ses portes. Combien d’indigènes contemporains et bien informés me l'ont souvent répété! Mais des incidents imprévus, ct surtout les éléments, dans une saison peu favorable pour entrer en campagne, devaient faire échouer nos efforts. La critique ne pouvait, évidemment, manquer de traiter tout cela d'illusions, ct faire retomber sur quelqu'un la responsabilité des malheurs éprouvés. » (Revue africaine, janvicr-
février 1888.)
ne l’abandonneraient pas quand il se serait ainsi compromis. Dans la conviction, nous le répétons, que notre marche sur Constantine, si demandée par un grand nombre de tribus, élait proche, Yusuf-Bey insista, en lui reprochant son manque de confiance, pour que Bel-Kacem commencät sans plus tarder son mouvement vers nous. et ne lui dissimulait pas, en même temps, les doutes sur sa sincérité que faisait naitre dans son esprit le retard qu'il apportait dans l'exécution de sa promesse. |
Le Cheikh des Younès répondait à ces reproches en envoyant à Yusuf-Bey son fils, jeune et beau cavalier, accompagné de vingt des grands de la tribu.
Tu doutes de ma foi, lui écrivait-il dans une lettre que lui remettait Ben-Bel-Kacem; eh bien ! je t'envoie mon fils; cest mon bien le plus cher. Garde-le jusqu'à Constantine, et si, au premier bruit de tes pas pour marcher au combat, je ne {€ rejoins pas avec 8.000 cavaliers, fais tomber la tôte de mon fils chéri.
Un marabouth vénéré du désert envoyait une jument en présent à Yusuf, et lui écrivait que, converti à la bonne opinion que les Musulmans avaient de sa justice, il le reconnaissait Bey de Constantine,
Les chefs des Oulad-Ali et des Beni-Four’al étaient également venus offrir leur concours à Yusuf-Bey pour l'aider à renverser le tyran de Constantine.
C'est également à celle époque que El-Hacenaoui, le Cheikh légitime de la grande tribu des Hanencha, et qui, déjà; avait réclamé l'appui des Français contre Er-Rezgui, à qui El-Hadj-Ahmed avait donné le cheikhat de cettre tribu, c'est à celte époque, disons-nous, que El-Hacenaouï entama, sur le
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conseil de Bel-Kacem, Cheikh des Younès, des relations avec Yusuf-Bey.
A la suite d’une première entrevue qu'ils eurent à la Chañfiä, El-Hacenaouï vint, à la tête de 200 cavaliers, visiter Yusuf-Bey, qui le reçut à bras ouverts dans son camp de Dréan. En même temps qu'El-Hacenaouï faisait sa soumission, il nous offrait ses services, que Yusuf acceptait avec son enthousiasme habituel ; il le comblait de présents en argent et en bestiaux.
Yusuf-Bey lui confiait aussitôt la mission d'attaquer les Senhadja, dont il avait fort à se plaindre. El-Hacenaouï exécutait immédiatement ses ordres : il surprenait et battait cette tribu, et ramenait au camp un butin considérable.
Yusuf-Bey employa notre nouvel allié à des missions de cette nature, dont il s’acquitta avec le même succès. Il avait su également gagner à sa cause le Kaïd El-Hadj-Soliman, ancien lieutenant du Bey de Constantine, et qui n'avait échappé à la mort, qu'il lui avait préparée, qu'en se réfugiant à Tunis. Yusuf se l’attacha en qualité de khalifa, après en avoir obtenu l'autorisation du maréchal Clauzel, ainsi que nous l'avons vu dans la lettre qu’il adressait à Yusuf à la date du 27 juin dernier.
Ces deux personnages, El-Hacenaouï et El-Hadj-Soliman. furent très utiles à Yusuf-Bey, qui sut en tirer habilement, au profit de notre cause, de bons el sérieux services.
Nous verrons, par la lettre suivante qu’adressait El-Hacenaouï à Yusuf-Bey, à la date du 27 septembre, quel était l’état des esprits dans les tribus du territoire de Bône, et combien le jeune Bey avait su acquérir d'influence sur les populations indigènes de son Beylik.
Que le Très-Haut te protèse! toi qui es l'essence de toute v#randeur et de toute délicatesse, la source de l'héroisme, de la bienfaisance, la terreur de tes ennemis, notre Maitre et notre seul espoir! Je viens porter à ta noble connaissance une nouvelle qui sera heureuse : avec la grâce de Dieu, Rezgui et ceux qui le suivaient ont abandonné la plaine, et se sont réfugiés sur le haut des montagnes. Une grande terreur les avait frappés: ils ont abandonné leurs troupeaux ainsi que leurs tentes, et ils ne sont rentrés dans leurs douars qu'après un certain temps. Plusieurs autres tribus se sont soumises ct sont devenues nos alliées.
Veuille le Seigneur que ta présence se perpétue au milieu de nous! Tous redescendront, sans doute, dans la plaine ; nous ferons alors, une seconde sortie, nous nous emparerons d'eux, et nous ferons disparaître jusqu'aux derniers vestiges de nos ennemis ; car, en ce moment, {outes les tribus de la plaine te sont soumises, et il ne reste d'ennemis que El-Hadj- Ahmed ct Rezgui. Par la grâce de Dieu Tout-Puissant, tu sauras faire pâlir leur étoile |
Ne manque pas, Notre Seigneur, de nous envoyer des fusils ainsi que des bernous de laine pour nos nouveaux Chioukh, plusieurs d'entre eux s'étant adressés à nous pour ètre investis de cette fonction. Que les porteurs de ce billet ne reviennent qu'avec ces cffets. Salut !
En effet, Les tribus étaient soumises dans un rayon très élendu entre Bône et Constantine, et la sécurilé y était complèle, à ce point que nos officiers de cavalerie pouvaient aller faire des remontes au loin, et qu’une correspondance régulière fut établie par terre entre Bône et Tunis.
Une lettre qu'adresse à Yusuf-Bey. à la date du 24 septembre, M. Baude, Membre de la Chambre des Députés, et chargé d'une mission dans nos Possessions du Nord de l'Afrique, va confirmer ce que nous disons plus haut de l'influence qu'exerçait Yusuf sur les populations indigènes de son Beylik, et du degré de sécurité dont jouissaient les voyageurs français dans l'étendue de son commandement,
Malagher (?), le samedi 24 septembre 1836, à 7 heures et demie du matin.
Nous voilà, mon cher Commandant, à trois lieues de La Calle. Je vous remercie du bon accueil que nous avons reçu dans la tribu des Merdès, où nous nous sommes arrêtés pendant huit heures. Il suffit d'être recommandé par vous pour être traité partout comme des maitres et des amis. Nous sommes fort contents de notre interprète Mohammed, cet il considère comme une récompense l'avis que je vous en donne.
Je vous envoie ce billet par un brigadier qui part dans la journée pour le Camp; je n'ai pas voulu perdre cette occasion de vous dire combien nous avons à nous louer de vos Arabes. Excusez la forme de ce billet écrit au milieu des champs, et agréez l'assurance de toute ma considération et de mes sentiments dévoués.
M. de Chasseloup se joint à moi.