‹ Le général YusufChapitre 51 sur 125 · CLAUZEL · texte numérisé non relu

CLAUZEL

Il n'est pas inutile, pensons-nous, avant d'aller plus loin, d'indiquer ici quelle était la constitution du Beylik de Constantine au moment de l'expédition sur la capitale de la province de l'Est.

Cette constitution est la suivante: il est limité, au nord, par la Méditerranée ; au sud, par le désert; à l’est, par la frontière de Tunisie ; à l’ouest, par le Djerdjera. Plus au sud, sa frontière occidentale est marquée par les territoires des Oulad-Sidi-Hadjarès et des Oulad-Sidi-Aïça, situés au sud et au sud-est de Sour-El-R'ouzlan, territoires qui le séparent du Bevlik de Thithri.

Ainsi qu'on peut s’en rendre compte par l’examen de là carte, le Beylik de l'Est comprend près de la moitié de l'ancienne Régence d'Alger. Il est vrai de dire que les points les plus importants du liltoral, tels que Bougie, Bône et La Calle étaient entre nos mains.

Le Maréchal Gouverneur, accompagné du duc de Nemours, quitte Bône le 43 novembre, à huit heures du ‘matin. Le bataillon du 2° d'infanterie légère, le 63° de ligne et le 3° de Chasseurs à cheval marchent avec eux. La brigade de réserve

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se met également en mouvement pour se porter sur Dréan, où la colonne arrive vers midi.

Nous avons dit plus haut ce qu'était le camp de Dréan : c'est sur son territoire et sous son canon, nous le savons, que s'étaient réfugiées les tribus qui avaient voulu échapper au joug odieux d’El-Hadj-Ahmed-Bey.

Désirant se rendre, ce jour-là, jusqu’à moitié chemin de Guelma, le Maréchal repartit du camp de Dréan vers dix heures, et alla bivouaquer sur l'ouad Bou-Heufra, territoire des Oulad-Bou-Aziz.

Vers le soir, l'Armée est assaillie par un de ces épouvantables orages qui se produisent habituellement en temps d'équinoxe. Ainsi, le Bou-Heufra, où ne coulait, le matin, qu'un mince tilet d’eau, s'élevait presque subitement de plus d'un mètre, et venait envahir le terrain où avaient été dressées les tentes du quartier-général. Les feux, partout établis, furent éteints par la violence de la pluie, laquelle ne cessa de tomber pendant toute la nuit. Nos soldats, sans tentes ni abris, et n'ayant pour toute couche qu’une mare de boue gluante, ne peuvent ni prendre de repos, ni allumer leurs feux. Enfin, le jour tant désiré vint éclairer l’affreux désordre causé par cetle horrible nuit, laquelle avait donné 200 malades au Corps expéditionnaire. De son côté, la cavalerie avait perdu quelques chevaux en traversant le ruisseau du Bou-Heufra, devenu un torrent impétueux.

Le 14, arrêté par le torrent, le Maréchal ne put quitter son bivouac qu’à midi, après que le temps se fut un peu remis. Il allait bivouaquer à Moualefa.

La colonne était partie à la même heure ; elle arrivait à quatre heures à Nechmeïa, où elle établit son campement. La

cavalerie poussait jusqu’à Guelma.

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Dans cette journée du 484, les prolonges du génie ne se dépétrérent qu'avec la plus grande peine des boues argileuses de Dréan ; aussi, pour alléger les équipages, dut-on se résigner à abandonner en route une partie des échelles d'assaut qui avaient été fabriquées en vue de l'escalade des murailles de Constantine.

Le 45 novembre, le temps s'étant un peu éclairci, le Camp fut levé à huit heures moins un quart.

De Nechmeïa aux bords de la Seibouse, le terrain est rocheux, coupé, haché de ravins, et d’un parcours extrêmement difficile ; aussi, les compagnies du génie eurent-elles toutes les peines du monde pour triompher des obstacles multiples qui, à chaque pas, arrétaient non seulement la marche de l'Armée, mais encore et surtout celle du convoi. Il leur fallait, en effet, ouvrir un chemin praticable dans ce fouillis de rocs escarpés, d’arêtes vives, de pentes rapides el de crêtes tourmentées.

L'Armée atteignait enfin au sommet de la montagne, au point appelé El-Fedjoudj, ou les Cols ; elle franchit la crête de ce massif, qu’à cette époque on appelait l'Atlas, par le col de Maoura, et descendait sur les eaux minérales de Hammam- El-Berda, puis, continuant de suivre la vallée du Bou-Homman, elle arrivait de bonne heure sur les bords de la Seibouse, où se trouvait la 2° brigade, déjà établie dans des gourbis de feuillage. Une longue ligne de troupes sous les armes bordail le cours de l’ouad. Après l’avoir inspectée, le Maréchal et le Prince passèrent la Seibouse à gué non sans quelques difficultés, et allèrent visiter ensuite la brigade du général de Rigny, campée plus haut sur les ruines de Guelma.

Après avoir examiné la position, le Maréchal résolut de faire de Guelma un échelon sur sa ligne d'opérations; il

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décida, en outre, d'y laisser ses malades et ses écloppés, tous ceux enfin qui ne pouvaient suivre la marche du Corps expéditionnaire.

Le Maréchal passa le reste de la journée à reconnaitre luimême les gués en amont de Guelma, et les terrains en avant dans [a direction de Ras-El-Akba. \

Il se produisit, pendant la nuit, un incident des plus fâcheux : une soixantaine de mulets de réquisition, attachés à l'artillerie pour le transport des cartouches, disparurent emmenés par leurs conducteurs arabes. La cause de cette désertion, qui apportait une réduction imprévue dans nos moyens de transport, déjà si restreints, était que, dans le marché passé entre l'Administration et les requis, les vivres avaient dù être compris en dehors du prix de la réquisition !!! Certes, ce n’était guère le moment de discuter sur cette question ; mais l’Intendance n'avait pas voulu démordre de son traité, et les convoyeurs, d’une bonne foi plus ou moins punique, préférèrent perdre leur salaire que de pousser plus loin.

La journée du 146 s’annonca bien. A dix heures, l’Armée se remit en marche en remontant la vallée de la Seibouse, la première brigade par la rive droite, les autres par la rive gauche. De tous côtés, on apercevait de nombreux troupeaux, que leurs propriétaires laissaient paître à droite et à gauche de la direction que suivait le Corps expéditionnaire, et cela sans témoigner la moindre appréhension. Cette confiance, dont les Arabes n’eurent point à se repentir, car la propriété fut respectée, témoignait tout au moins de la foi des indigènes dans le succès de l'opération que nous allions tenter ; elle démontrait, en outre, l'influence qu'avait conquise Yusuf-Bey sur les populations dont nous traversions le territoire, et

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combien elles étaient préparées à nous seconder dans l’accomplissement de l’œuvre que nous poursuivions.

Nous croyons devoir d'autant plus insister sur celte siluation, que les ennemis de Yusuf, surtout après l’insuccès de cette campagne, prétendirent, avec leur bonne foi habituelle, que ses prétendues exactions, son extrème sévérité avaient ramené à El-Hadj-Ahmed de nombreuses tribus très disposées à devenir nos alliées. L'image de la paix, de la plus parfaite tranquillité que nous constatons sur le parcours du Corps expédilionnaire, prouve péremptoirement les progrès qu'avait faits, et cela par la sage et habile politique de Yusuf- Bey, l'influence française parmi les tribus du Beylik de l'Est.

Le Maréchal et l’Armée arrivaient d'assez bonne heure en un point où le chemin de Constantine franchit la Seibouse. par un gué nommé Medjaz-El-Hamar. La presque totalité du

Corps expéditionnaire s'établit sur la rive gauche de la rivière, | dont les abords, en ce point, sont extrémement escarpés. Yusuf-Bey, avec ses Spahis, campa de l’autre côté sur un petit plateau que l’ouad Ech-Cherf, grossi par les eaux de l'ouad Announa, contourne avant de se jeter dans la Seibouse.

L’artillerie arrivait au bivouac, et s’établissait sur la rive gauche de cette dernière rivière à trois heures de l’aprèsmidi. Les autres troupes paraissaient peu de temps après. Le génie avait dû exécuter des travaux considérables et des plus fatigants pour pratiquer des rampes dans les berges de la Seibouse.

Le bivouac de Medjaz-El-Hamar présentait un aspect des plus agréables : la luxuriante végétation du pays environnant, la verdure blonde des oliviers, les bouquets de lentisques, buissons trapus accroupis sur le sol comme des fauves à l'affût, tout ce coin de pays forme un vaste Éden où l'œil se

LE GÉNÉRAL YUSUPF [1836] 261

rafraichit et fait oublier au corps ses misères et ses fatigues. Profitez de ce paradis, merveilleux soldats, car demain vous trouverez l'enfer avec des tortures que Dante Alighieri place au nombre de ses plus cruels supplices :

« J'étais arrivé, dit-il, au cercle de la pluie éternelle, froide, funeste et maudite, composée des mêmes matières, tombant sans cesse dans une quantité toujours égale irrévocablement réglée par le Destin : une grêle épaisse, mêlée de neige, une eau noirâtre infectant la terre, inondant avec fracas l'enceinte ténébreuse de ce cercle, qui est le troisième de l'Enfer!. »

« La soirée passée au bivouac de Medjaz-El-Hamar, écrivait un témoin oculaire, fut notre meilleur moment de toute l'expédition. L'ordre avec lequel le camp fut posé, la confiance que la réunion générale de l'Armée donnait à tous, la beauté du temps, le pittoresque du site, l'abondance de l’eau et du bois, nos feux brillants, et les sonneries du soir animant encore cette scène, ont laissé dans l'Armée un souvenir quen'ont pu effacer les journées désastreuses qui ont suivi de si près. »

Le 17 novembre, l'Armée traversa la Seibouse, la cavalerie et l'artillerie à gué, et l’infanterie à l’aide d’une passerelle établie sur des chevalets par les arlilleurs.

À partir du plateau où les Spahis de Yusuf-Bey étaient campés sur la rive droite de la Seibouse, le terrain s'élève par une pente douce ne présentant aucune difficulté de parcours ; mais bientôt les deux versants entre lesquels la route de Constantine se dirige vers le col de Ras-El-Akba se rapprochent, le défilé se resserre, et ce n’est qu’au prix de travaux des plus pénibles, que l'artillerie et les prolonges peuvent avancer.

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