L'Enfer. — Chant VI
2. Rapport offieiel de M. de Bellot, payeur du Corps expéditionnairce au Ministre des Finances. (Bône, décembre, 1836.)
Ce point était merveilleusement propre à une attaque de la part de l’ennemi ; mais il ne bougea pas. Ce n'était point encore le moment; car l'Armée était intacte et remplie d'espoir dans le succès ; les bandes d’El-Hadj-Ahmed semblaient pressentir que les éléments allaient leur devenir un puissant auxiliaire. Quelques groupes indigènes se montrérent sur les sommets de Ras-El-Akba; mais ils se dispersérent et disparurent à l'approche de l’avant-garde.
À trois heures du soir, les premiers éclaireurs du corps expéditionnaire — Spahis de Yusuf-Bey — remplaçaient les Arabes sur les sommels que ceux-ci venaient d'abandonner. Qu'étaient-ce que ces indigènes en apparence inoffensifs ? Étaient-ils des hommes d'Ahmed-Bey ou de simples curieux ? Toujours est-il que, ce jour comme la veille, les troupeaux paissaient toujours sur le parcours du Corps expéditionnaire, et que nos soldats continuaient à se conduire comme s'ils opéraient en pays ami ; nul n’abusa, en effet, d’une situation attestant le bon esprit des populations dont le Corps d’armée traversait le territoire: pas un habitant, d’ailleurs, n'avait quitté ses gourbis; pas un seul ne fut inquiété; la fumée habituelle s'élevait paisiblement des toits des dechour (villages, hameaux), et les femmes y étaient occupées à leurs travaux ordinaires, absolument comme si rien d'étrange ne se passait au milieu de ces populations.
Nous avons rencontré ces dispositions favorables, a écrit le général Mollière{, jusqu'au voisinage même de Constantine. Elles étaient dues, il faut le reconnaitre, aux négocialions
1. Le général Mollière, qui, à cette époque, était capitaine au Bataillon de Zouaves, a fait l'expédition de Constantine comme officier d'ordonnance auprès du maréchal Clauzel.
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adroitement conduiles, depuis trois mois, par Yusuf-Bey. Je me rappelle que les beaux parleurs trouvaient que cette marche paisible, à ne la considérer qu'en elle-même, était un résultat important, inappréciable, inespérable. Plus tard, on n’en a tenu nul compte à celui dont il était l'œuvre. Le souvenir s’en est perdu dans le désastre; il est resté dans les boucs avec la présence d'esprit de plus d'un.
Mais les difficultés du terrain ne faisant que s’accroitre, et les troupes du génie étant sur les dents, la marche del’Armée fut des plus lentes dans tout le parcours du défilé. Ce jour-là, 47 novembre, le quartier-général dressa ses tentes en face des ruines d’Announa, à une très courte distance du point de départ. L'extrême avant-garde seule (Yusuf-Bey) alla bivouaquer sur le revers occidental du Djebel-Es-Säada.
La 4r et la 2° brigade s’établirent sur le Ras-El-Akba, en avant de la crête, et sur l'emplacement même d’un bivouac occupé, quelques jours auparavant, par El-Hadj-Ahmed-Bey. On y trouva des meules de paille que leurs propriétaires n'avaient pas abandonnées, et qui leur furent achetées pour les besoins de l’Armée.
Une partie de la journée du 18 dut être consacrée aux travaux de la nouvelle piste que le Maréchal avait fait étudier et tracer pour les voitures: le génie et des détachements d'infanterie s’élaient mis sur-le-champ à la besogneet avaient mené les travaux vivement. L’avant-garde ne s’ébranla que dans l'après-midi, et l'Armée vint se réunir, le soir, à moins d’une heure de marche de Ras-El-Akba, non loin d’un petit affluent de l’ouad Zenali.
De ce point, l'aspect du pays a changé complètement : aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne découvrait ni un arbre, ni la plus chétive broussaille sur celte succession
de mamelons arrondis d'une uniformité désespérante. Sans les énormes chardons qui abondaient sur l'emplacement où l'Armée élait campée, le soldat se fût trouvé dans l’impossibilité absolue de faire la soupe.
Le 19, l'Armée traversait l’ouad Zenati; elle longeait, sur sa rive droite, la koubba de Sidi-Temtlam. Les Arabes des douars environnants avaient improvisé, autour de cette chapelle funéraire, un marché amplement approvisionné de beurre et de tabac. Pendant que ces pacifiques transactions s’effectuaient sur ce point entre Chrétiens et Musulmans, des cavaliers échangeaient quelques coups de fusil avec les Chasseurs d’arrière-garde. Cetle attaque sans importance, qui contrastait si singulièrement avec les allures tranquilles du reste de la population, ne tardèrent pas, d’ailleurs, à cesser. Elles furent regardées comme le fait de quelques pillards, et ne changèrent rien aux bonnes dispositions dont firent preuve à notre égard les Arabes des douars pendant la marche de l’Armée sur Constantine.
Les gardiens de la koubba de Sidi-Temtam étaient venus au-devant de Yusuf pour le saluer. Le Bey descendit de cheval, entra dans la koubba, y fit sa prière sur le tombeau du marabouth, puis il reprit la tête de la colonne au son dela musique beylikale, après avoir laissé aux gardiens de la chapelle des marques de sa légendaire générosité.
L'Armée arriva un peu avant la nuit à Ras-Ouad-Zenati, et y bivouaqua.
Devenus prévoyants par suite des privations des jours précédents, nos soldats s'étaient munis, chemin faisant, de tiges de chardons, et de tout ce qu'ils avaient pu rencontrer de malières combustibles en vue surtout de la cuisson des aliments, La Compagnie franche, commandée par le capitaine
Blangini, et qui, ce jour-là, se trouvait d'avant-garde, avait eu toutes facilités pour faire sa récolte de celte précieuse dipsacée. Or, les hommes de cette Compagnie, Kabils pour la plupart el habitués à la guerre de montagne, conduisaient avec eux une meute de chiens qu'ils avaient accoutumés à la recherche des Arabes, moyen employé déjà par les Espagnols en Amérique pour la chasse aux Indiens. Pour ne pas se charger de leur combustible, beaucoup plus embarrassant qu'il n’était pesant, les hommes du capitaine Blangini avaient imaginé de faire porter leur récolle par leurs chiens, qu'ils avaient enveloppés de ces chardons au point de les faire prendre, à une certaine distance, pour des fagots ambulants. Quand nos soldats eurent le mot de l'énigme, ils furent pris d’une folle gaité qui, malheureusement, ne devait pas avoir de durée. Ce fut, en effet, ce jour-là que commencèrent pour l'Armée les misères sans nombre, les souffrances inouïes, les plus funestes mécomptes : un vent très froid et des plus violents s'était levé dans la journée ; au milieu de la nuit, une pluie glacée commença à tomber abondamment.
Pendant cette journée du 19, quelques cavaliers ennemis parurent sur les flancs de la colonne ; mais leur attitude n'avait rien de bien hostile ; pourtant, — mais c'était vouloir les tenter, — Ja brigade topographique avait cru pouvoir se hasarder à faire quelques travaux sur des collines à gauche de l’emplacement du bivouac. Une vingtaine de ces cavaliers de la Deira les chargèrent, et les obligèrent à une retraite que les officiers topographes eussent préféré certainement moins précipilée.
Le 20, le Corps d'armée avait quitté son bivouac par une pluie battante. L'espoir d'atteindre bientôl Constantine, où l'on croyait arriver ce même jour, faisait supporter cet affreux temps avec plus de patience et de résignation. Un ordre géné-
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