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ral commençait de la manière suivante: « Aujourd’hui, le Corps expéditionnaire entrera dans Constantine, qui a été le but de ses opérations... »
Cet ordre avait pour objet de prévenir les désordres lors de l'entrée dans la ville, d’assurer le respect des gens et des choses, la conservation des magasins, des établissements, des approvisionnements, et de diviser la place en quartiers assignés au premier logement des différents corps.
Certainement, cette confiance dans le succès, quand on la rapproche des évènements qui suivirent, pourra paraitre exagérée, et pourtant, elle était toutc naturelle : en effet, partout, sur le passage du Corps expéditionnaire, loin de fuir à l'approche des Français, les populations étaient venues audevant d'eux. Yusuf-Bey, désigné par ie Maréchal pour remplacer El-Hadj-Ahmed, était journellement visité par les chioukh des tribus que nous traversions, lesquels le traitaient comme leur sultan. Il était bien permis, en voyant cette bonne disposition des esprits se continuer jusqu'aux portes de Constantine, dont on se croyait beaucoup plus proche ; ce n’était pas, disons-nous, se faire une trop grande illusion que de supposer une résistance insignifiante; cette erreur, nous le répétons, qui, du reste, n’en devint une qu’à la suite de l'épouvantable temps qu’eut à subir l'Armée, circonstance qui lui enleva presque tous ses moyens d'action, était partagée par tous, et à ce point que le commandant du quartier-général, MM. de Mortemart, Baude, Berbrugger, capitaine Mollière et quelques autres, devancèrent l’Armée pour aller faire le logement, absolument comme cela se passe en France dans les changements de garnison. Après une course qui avait mis près de deux lieues entre eux et la tête de la colonne, ils s’arrêrent en vue d’un col assez élevé qui donne accès dans la
vallée du Bou-Merzoug. En apercevant, au-delà de ce col, 7 ou 800 cavaliers ennemis, qui paraissaient assez disposés à leur en disputer le passage, le groupe des logements n'insista pas pour pousser plus loin, bien que, pourtant, les habitants d'un douar voisin lui eussent donné l'assurance que ce n'était là qu'une démonstration de précaution vis-à-vis d’El-Hadj- Ahmed, au cas où les Français ne réussiraient pas dans leur entreprise. L'approche de l'Armée suffit, d’ailleurs, pour dissiper ce rassemblement qui, avant de rebrousser chemin, échangea quelques coups de fusil avec les Spahis de Yusuf, et comme si l'intention des cavaliers que nous avions devant nous n’eût élé que d’avoir l’air de protester contre le passage de l'Armée francaise.
Le temps continuait d’être affreux ; les bourrasques de pluie qui avaient commencé dès le départ du bivouac, étaient incessantes ; fouaillée par une grèle épaisse et glaciale qui la prenait violemment d’écharpe, la colonne, la tête basse, maudissait ce qu'elle appelait un chien de pays. L’infanterie avait toutes les peines du monde à se dépêtrer de ces chemins boueux que la pluie défonçait de plus en plus.
Le maréchal Clauzel, qui, dans la première journée de marche, se tenait soit au centre, soit à la tête de l'Armée, avait pris, dès le matin de ce jour, une allure plus active : sans cesse se jetant sur les flancs, à droile ou à gauche de la colonne, et quelquefois se portant assez loin sans autre protection que son escorte de Chasseurs, el avec ce fier mépris du danger qui lui était particulier, et dont il avait déjà donné tant de preuves au cours de son expédition sur Mâskara, ne passait point près d’une colline ou d’un piton sans l'escalader jusqu’à son sommet, et cela sous le prétexte de mieux embrasser du regard le terrain environnant, et, dans le pays que
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parcourait la colonne, ces occasions d'escalade étaient plus fréquentes que ne l’eussent désiré l’État-Major du Maréchal et les quelques personnages qui avaient voulu suivre la campagne avec lui. Aussi, tous commencçaient-ils à trouver cel exercice on ne peut plus désagréable, surtout par un temps aussi peu favorable pour cette sorte de distraction. Le duc de Nemours, lui-même, qui souffrait depuis deux ou trois jours d’une fièvre des plus violentes, et qui avait voulu, bien que la maladie lui permit à peine de se tenir à cheval; le jeune Prince, disons-nous, qui, dans cette affreuse campagne, fit preuve d’un moral peu commun, en raison surtout de son peu d'habitude d’une existence insolite à laquelle il était si peu préparé ; le duc de Nemours, répélons-nous, qui ne cessait de montrer la plus grande déférence pour le Chef de l'Armée, n6 put lui-même retenir une expression d’impatience, bien innocente d’ailleurs: « Quel démon pousse donc, ce matin, M. le Maréchal à monter sur toutes les taupinières qu'il rencontre ? »
La nuit était proche quand les premières troupes de l'avant-garde atteignirent le plateau de Soumâa. De ce point, les soldats purent, entre deux ondées, apercevoir Constantine à trois petites lieues environ à vol d'oiseau. C'était, dans la pensée de tous. la Terre-Promise, la fin des maux qu'ils supportaient depuis quelques jours avec une héroïque résignation. L'Armée établit son bivouac sur ce plateau, et commença les préparatifs de sa triste installation sous les rafales de la plus effroyable des tourmentes qui assaillirent nos soldats durant cette désastreuse expédition.
Le convoi, arrêté par suite du mauvais temps et du pitoyable état des chemins, resta en arrière sous l’escorte du 63° de ligne.
La nuit vint jeter ses voiles sombres sur toutes les horreurs du bivouac de Soumâa : à la pluie glaciale succéda une neige épaisse qui ensevelit bientôt dans son linceul blanc hommes, chevaux, matériel de guerre. Pas un bruit, pas un cri dans toute l'étendue de cet étroit bivouac qui, bossué comme un champ du repos éternel, semble une vaste nécropole de cadavres attendant la sépulture. Quand la lune, qui roule son disque blafard derrière ces voiles noirs, se montre par quelque déchirure, et qu’elle éclaire d’une clarté livide ce spectacle funèbre, on se demande si, demain, quand viendra le jour, ces martyrs de la gloire, qui n'ont pour toute couche qu'un sol boueux et visqueux, compteront encore parmi les vivants. Sur les six mille hommes qui sont là, enfouis sous la neige, combien obéiront, quand viendra le jour, au réveil du clairon ?
En effet, dix-sept de ces malheureux étaient morts de froid ; un grand nombre de soldats et quelques officiers avaient les pieds gelés ; tous étaient tellement changés par la souffrance de cette épouvantable nuit, que l’ami ne reconnaissait plus son ami ; les meilleurs chevaux tremblaient sur leurs jarrets, et s’affaissaient sous leurs cavaliers. La neige était tombée si serrée, qu’une pluie battante n'avait pu parvenir à la dissoudre.
Pendant la nuit, deux soldats, l’un du 62 de ligne, et l’autre du 17° léger, s'étaient poignardés avec leurs baïonnettes pour mettre un terme à leurs intolérables souffrances.
Le 21, le même temps persista, mais on était près du but; encore un coup de collier, et l'Armée — elle le supposait — était au bout de ses maux. Les malades et les mourants furent chargés sur les cacolets d'Ambulance, sur toutes les montures disponibles, sur les voitures les moins pesantes, et l'Armée
se dirigea sur Constantine en suivant la vallée de Bou-Merzoug. La persistance du mauvais temps empirait le pitoyable état des routes, et augmentait, dans des proportions inouies. les difficultés contre lesquelles le convoi avait à lutter. Du reste, l'Armée n'était plus soutenue que par sa valeur morale : bêtes et gens étaient paralysés par ce froid humide qui les pénétrait jusqu'aux os.
La colonne arriva ainsi péniblement sur un gué de l’ouad Bou-Merzoug. Ce ruisseau, qu’on passe, en temps ordinaire, à pied sec, grossi par la pluie et la neige, était transformé en un torrent furieux, roulant, avec un bruit sinistre, des eaux jaunâtres, fangeuses et glacées. Déjà épuisés par la nuit affreuse qu'ils venaient de passer, et par les averses qui ne cessaient point. les soldats durent encore entrer dans la rivière, où ils avaient de l’eau jusqu’à la ceinture, et lutter contre la violence du courant. Grâce au dévouement de nos cavaliers, qui coururent eux-mêmes de grands dangers, aucun homme ne périt; mais des chevaux d'attelage y restèrent; des hôtes de somme furent emportées avec leurs charges par la violence du courant; des mulets d’Ambulance furent entrainés, et les caisses d’ustensiles ou de médicaments qu’ils portaient furent perdues ou fort avariées.
On peut juger des tortures qu’eurent à souffrir les malades par le fait de leur immersion dans les eaux boueuses et glaciales du Bou-Merzoug. Loin de cesser, la pluie, la grèle, Je vent, recommencérent à faire rage : c'était de la tempête, de l'ouragan porté jusqu’à la fureur. L'armée d'El-Hadj-Ahmed n'avait qu'à laisser faire; il était bien inutile que ses bandes vinssent nous combattre; leur dieu, pensaient-elles, s'en chargeait suffisamment. A chaque pas, la colonne, ruisselante, paralysée par le froid, les pieds dans une boue gluante où plu-
sieurs laissèrent leurs chaussures, à chaque instant, disonsnous, la colonne était forcée de s’arrèter et de tourner le dos à la tempête.
Quant au Maréchal, à peine avait-il franchi l’ouad Bou- Merzoug, qui n’est qu'à deux lieues de Constantine, qu’il mettait les éperons dans le ventre de son cheval, dépassait l'avant-garde, et se présentait, avec son État-Major et une faible escorte, sur le plateau d’El-Mensoura, en face de la ville : il avait hâte d’être fixé sur les dispositions de la population de Constantine à notre égard. Allions-nous avoir affaire à des amis ou à des ennemis ? L'accueil que nous avions reçu dans les tribus dont nous avions traversé le territoire, faisait espérer au Maréchal que la résistance ne présenterait rien de bien acharné; car, enfin, s’il fallait juger de l’esprit des Constantinois par celui des tribus, nous avions lieu d’être à peu près rassurés sur la façon dont nous recevraient les premiers.
Ce que nous avions pu constater à chaque pas, c'est que Yusuf-Bey, qui avait reçu la mission de préparer l'expédition de Constantine en gagnant à notre cause les populations entre Bône et cetle capitale du Beylik de l'Est, avait admirablement atteint le but auquel il lui avait été prescrit d'arriver. En effet, sur tout le parcours de la colonne expédilionnaire, entre Dréan et Constantine, il avait été l’objet de témoignages de respect de la part des grands des tribus, dont plusieurs étaient venus lui demander son investiture; à son passage, tous venaient à sa rencontre et lui exprimaient en termes non équivoques leur attachement à la cause qu’il représentait. Pas un seul acte d’hostilité pendant les affreuses journées que nous venions de traverser; au contraire, des marchés improvisés pour les besoins de la colonne; toutes les populations
restées dans leurs villages ou dans leurs douars; toutes leurs récoltes laissées dans les champs; partout, enfin, l'image de la confiance et de la paix. Sans doute, ces populations ne doutaient point de notre succès; mais c'était déjà un résultat énorme de les avoir empêchées d’aller grossir de leurs contingents les rangs de notre ennemi. Il n’était donc point trop téméraire de supposer que ce bon esprit des tribus ne s’arrétait point aux portes de Constantine, et que l'apparition de notre Armée devant ses murailles ne suffit pour nous les faire ouvrir.
Sans doute, les conditions dans lesquelles l'Armée expéditionnaire se présentait devant Constantine, avec une partie de son matériel laissée dans la boue, et nos approvisionnements emportés par les eaux torrentueuses du Bou-Merzoug; avec des troupes venant de passer par de telles misères, misères qui eussent suffi pour démoraliser des caractères moins bien trempés; il est clair, disons-nous, que les bonnes dispositions des tribus alliées cussent pu être quelque peu ébranlées, et que la population de. Constantine, ressentant le contre-coup de ce fâcheux état de choses, et ne nous croyant pas assez forts pour assurer la vicloire, eût renoncé, sous la pression de sa garnison, qui se composait de Turks et de Kabils commandés par Ben-Aïça, à secouer le joug odieux d'El- Hadj-Ahmed à notre profit.
Quoi qu'il en soit, le maréchal Clauzel ne pouvait tarder de savoir à quoi s’en tenir sur les intentions des Constantinois.
Assise sur un plateau entouré de trois côtés par un ravin extrèmement profond, à berges escarpées et, sur plusieurs points, verticales, au fond duquel coule l’ouad Er-Roumel, Constantine est solidement défendue par des obstacles natu-
rels, particulièrement sur trois de ses faces. Le plateau sur lequel est établie la ville est incliné dans la direction d’El- Mensoura, autre plateau s’élevant à l’est de la place, laquelle communique avec lui par un pont de pierre d’une grande solidité. Sur la rive gauche du Roumel, et au sud-ouest de Constantine, s'élève un autre plateau nommé Koudiat-Athi, qu'aucun obstacle naturel ne sépare de la ville. Mais il a été paré à cet inconvénient par la construction d'une muraille qui est en très bon état, et qui n’a pas moins d'un mètre cinquante d'épaisseur ; l'enceinte est formée par des murs sans terrassement, contre lesquels, généralement, les maisons sont adossées ; mais là, nous le répétons, les escarpements du ravin forment une défense naturelle d’une grande valeur.
Constantine a quatre portes : celle du pont, ou Bab-El- Kanthara, laquelle s'ouvre du côté d’El-Mensoura, Bab-El- Djedid, Bab-El-Ouad et Bab-El-Djabia ; ces trois dernières portes font face à la Koudiat-Athi.
Nous ne voulons point refaire la description de la Constantine! de cette époque, laquelle est suffisamment connue. Nous nous bornerons à relater les faits principaux de l'attaque et de la défense de la capitale du Beylik de l'Est.
La {re et la 2° brigade, sous le commandement du général de Rigny, reçurent l’ordre, en arrivant à El-Mensoura, de traverser le Roumel, et de se porter rapidement sur la Koudiat-Athi, qui était le véritable point d'attaque, d'occuper les . kebab' et les cimetières situés en face de la porte d’El- Djabia, et de la bloquer immédiatement.
1. Pluriel de koubba, coupole: c'est ce petit édifice religieux que nos soldats appellent un marabout, confondant ainsi le contenu avec lc contenant.
Le maréchal Clauzel et le duc de Nemours établirent leur quartier-général à Sidi-Mebrouk, le Maréchal dans un mauvais gourbi ouvert à toutes les intempéries du ciel, le Prince dans la koubba même du saint marabouth.
Nous étions à une portée de fusil de Constantine, sans que le moindre acte d’hostilité püt nous faire supposer que les habitants eussent l'intention de résister. Les portes de la villeétaientouvertes; des hommes sans armes se promenaient sur le pont; la population paraissait donc disposée à nous recevoir. Mais, au bout de quelques minutes, un coup de canon partit de la batterie de la porte du Pont (Bab-El-Kanthara), et le drapeau rouge fut hissé sur une autre batterie située au-dessous de la Kasba. L'artillerie du Bey Yusuf répondit à cette première attaque, qui avait été entamée par des Kabils partisans d’Ahmed-Bey, lesquels exhortaient la population à la résistance.
L'État-Major avait choisi l'installation dont nous venons de parler avant de s’être présenté d’abord devant le pont de Bab-El-Kanthara. Lorsqu'il parut sur ce point. quelques indigènes, qui paraissaient se tenir devant la porte en curieux, rentrèrent précipitamment dans la place ; puis, un drapeau rouge, appuyé d’un coup de canon, se déploya sur la batterie voisine. «C'est un coup à poudre », assurait-on dans l'État- Major du Maréchal ; mais un second coup, qui vint culbuter le cheval d'un spahis de l’escorte, mit fin à toutes les incertitudes. « Allons, Monsieur le Bey, dit alors le Maréchal en souriant et en se tournant vers Yusuf, puisque vos sujets nous envoient des coups de canon, il faut leur en rendre. » Les pièces de montagne qui composaient l'artillerie de Yusuf- Bey furent alors placées en batterie et renvoyèrent à la place, el Coup pour coup, des projectiles d’une entière inefficacité ;
car, que pouvaient des obusiers de montagne contre des murailles ?
Il ne fallait donc plus songer à entrer dans la ville sans coup férir, et ce ne fut point sans une certaine inquiétude qu’on entrevit un siège régulier à entreprendre avec un matériel absolument insuffisant. Les plus clairvoyants songeaient déjà à une reiraite qui, si le mauvais temps persislait, ne pouvait être que désastreuse.
On avait appris qu'El-Hadj-Ahmed-Bey avait quitté Constantine depuis quelques jours, et qu'il s'était retiré vers Mila, suivi de ses femmes, de ses trésors, et de ses troupes, laissant le commandement et la défense de sa capitale à Ben-Aïca, son khalifa, lequel, sachant ne pouvoir compter que d’une façon approximative sur les habitants, avait introduit dans la place un contingent de 42 à 4,500 Turks et Kabils bien résolus à la défendre.
Une sortie furieuse, forte de 4,000 à 1,200 fantassins, et suivie d'hommes sans armes, voire même de femmes en grand nombre, fut exécutée sur la Koudiat-Athi, au moment où la 4re et la 2e brigade, commandées par le général de Rigny, s’établissaient sur cette position ; mais elle fut culbutée à la baïonnette, et menée battant jusqu'aux portes de la ville, dans laquelle nous faillimes pénétrer avec la foule désordonnée qui avait suivi la sortie.
Ces deux brigades occupèrent les maisons et les enclos de la Koudiat-Athi, et s’y reltranchèrent. Les 4° el 5° brigades bivouaquèrent sur le plateau d’El-Mensoura, ainsi que l'artillerie, qui parvint, le lendemain, à y transporter ses pièces.
Les troupes de Yusuf-Bey et le quarter-général occupèrent le même point,
Le convoi était resté en arr ière, retenu par les boues, et
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faisant des efforts surhumains pour rejoindre ; mais il avait dù faire halte là où la nuit l'avait surpris, c’est-à-dire à 1,200 mètres d'El-Mensoura.
Dans la nuit du % au 22 novembre, la neige se remit à tomber en abondance, et couvrit bientôt la terre à une épaisseur de près de quatre pouces. Sur ces sommets pelés, le vent soufflait avec une violence extrème et glaçait nos soldats, encore tout trempés des pluies des jours précédents. C'est vraiment inouïi ce qu'eurent à souffrir, pendant celte nuit cruelle, ces glorieux martyrs de l'honneur français : pour en donner une idée, nous dirons qu’au jour, on découvrit cinq cadavres dans une vaste fondrière de boue liquide qui s'était creusée en avant de la koubba de Sidi-Mebrouk, où le duc de Nemours, toujours souffrant, s'était réfugié. À la recherche, sans doute, d’un abri, ces malheureux avaient été attirés de ce côté, et, tombés dans ce bourbier, d'où ils n'avaient pu se tirer, ils y avaient trouvé la mort.
Pendant toute celte nuit du 21 au 22, la pluie et la neige se succédérent sans discontinuer. Le jour parut ; mais la situation ne s'était pas améliorée: d’épais nuages couraient dans le ciel, et le sol, pétri, piétiné par les pieds des hommes et des animaux, n'était plus qu’une vase gluante absolument impraücable. Rien de plus effroyablement sombre et de plus mortellement glacial que cette affreuse matinée : on lisait déjà sur un grand nombre de visages les marques d’une démoralisation, bien excusable, d’ailleurs, par ces atrophiantes épreuves. Quant au maréchal Clauzel, il restait supérieur à sa mauvaise fortune et digne de lui-même ; malgré ses soixantequatre ans, il était magnifique de moral et de résolution; cherchant à remonter son entourage par sa haute mine et son assurance; se mullipliant sur tous les points; mettant son
État-Major sur les dents ; se montrant à tous, et relevant ious les cœurs par de bonnes et réconforlantes paroles ; rappelant aux défaillants que leurs pères en avaient vu bien d’autres ; qu'il n’y avait pas de honte à ne point être vainqueur des éléments, c'est-à-dire de forces surhumaines ; leur affirmant qu'ils n'avaient rien à se reprocher, et qu'ils battraient infailliblement l'ennemi s’il osait leur offrir le combat ailleurs que derrière ses murailles ; le vaillant Maréchal, disons-nous, faisait l'admiration de l’Armée, el, par sa superbe et vigoureuse attitude, rendait le courage à ceux qui l'avaient perdu. Un nouvel incident vint encore aggraver la situation du Corps expéditionnaire. Le convoi, escorté par le 62° de ligne, n'avait pu arriver jusqu'à El-Mensoura: resté en arrière avec les voitures, que les efforts les plus énergiques n’avaient pu tirer de la boue où elles étaientempêétrées, on avait dü renoncer, après plusieurs tentatives désespérées, à le lirer du mauvais pas où il était engagé, et nos soldats s'étaient résignés à attendre le jour sous les armes, les boues ne leur permettant ni de se coucher, ni même de s'asseoir. Nul abri sur ce point contre les rigueurs d’une température glaciale, nul moyen de préparer quelques aliments. Le lendemain, c'est-à-dire au matin du 22 novembre, le 62° fit de nouveaux efforts sous le feu des Arabes, accourus à la curée, pour retirer les voitures de l'Administration du bourbier dans lequel elles étaient engagées; mais, devant l'impossibilité absolue d'arriver à ce résultat, nos soldats durent se résoudre à les abandonner; les mulets seuls purent être amenés à El-Mensoura. Malheureusement, un certain nombre d'hommes de l’escorte du convoi, affaiblis par les rudes journées précédentes, exténués, mourant de faim, de soif, d’insomnie, crurent retrouver dans l’eau-de-vie de l’approvisionnement leurs
forces qu'ils sentaient se perdre, et dont ils avaient si grand besoin pour repousser les Arabes, qui déjà tournoyaient à quelque distance, et dont l'intention évidente était le pillage da convoi. Mais, dans l’état de débilité où ils se trouvaient, ils avaient été facilement saisis par l'ivresse, incapables dès lors de toute résistance, et massacrés jusqu’au dernier.
L'Armée perdait, dans cette circonstance, de précieuses et indispensables ressources, et voyait s’accroître encore les difficultés de la situation.
Dans la journée du 22, malgré tous les efforts, l'artillerie n’avait pu parvenir à faire arriver les pièces de 8 sur le plateau de Koudiat-Athi, etil avait fallu y renoncer, bien que cette position füt Le véritable point d'attaque de la ville. Le Maréchal en fut donc réduit à faire canonner, à 400 mètres, la porte d’El- Kanthara par les pièces de campagne qui avaient été amenées à grand’peinc sur le plateau d'El-Mensoura. Cette attaque, exécutée dans des conditions défavorables, et par une pluie battante mêlée de neige et de gréle fouettant le visage des artilleurs, ne donna pas d’abord le résultat qu’on en espérait.
Toutefois, vers le soir, les défenses de Bad-El-Kanthara étaient endommagées, et la porte paraissait s'être inclinée.
Bien décidé à brusquer le dénouement, quel qu'il pt être, le Maréchal fit appeler le colonel Hecquet, du 63, et lui fit connaître « que la perte du convoi ayant privé l’Armée du peu de vivres qui lui restaient. la seule chance d’en avoir d'autres était dans la prise de Constantine ; que le canon allait, sans doute, en ouvrir la porte, et que le 63° avait été choisi pour enlever la place par une action de vigueur ».
Nous ne rappellerons pas les péripéties de cette opération, qui, malgré des prodiges d’audace et de valeur, ne réussit pas. Elle fut renouvelée le lendemain 23, mais sans plus de
succès. Après des efforts héroïques, après de nombreuses actions de sublime folie, il fallut bien reconnaitre que c'était une affaire manquée et à recommencer. Du reste, le vaillant colonel du génie Lemercier, qui, dans cetle campagne, bien que miné par la maladie qui, quelques jours après, devait le mettre au tombeau, se montra soldat héroïquement dévoué, le colonel Lemercier, répétons-nous, avait dit, navré, ces seuls mots au Général en chef : « Monsieur le Maréchal, c'est impossible : » Avec sa bonté ordinaire, le Maréchal avait cherché à consoler le colonel en lui disant : « Ne vous faites pas de chagrin, mon cher Lemercier ; nous n'avons rien à nous reprocher, puisque nous avons essayé tout ce qu'il était possible de faire. D'ailleurs, je prends sur moi la responsabilité de tout. ».Puis s'adressant au colonel commandant l’artillerie, il lui demandait s’il restait assez de munitions pour faire le lendemain une nouvelle tentative, le colonel lui avait répondu : « Nous avons tout juste ce qu'il faut pour retourner à Bône. » — « Eh bien! Messieurs, puisqu'il le faut, allonsnous-en, » avait repris le Maréchal, qui, avec le calme et la dignité dont il ne se départit point un seul instant pendant le cours de cette funeste campagne. donna immédiatement ses ordres pour la retraite,
A ce moment, Ben-Aïça, le khalifa d’Ahmed-Bey, et les principaux notables de Constantine étaient rassemblés dans la grande mosquée, et décidaient qu'à bout d'approvisionnements pour soutenir un siège et résisler à nos attaques, on ouvrirait, le lendemain, à huit heures du matin, les portes à l'Armée francaise *.
1. Le regretté Berbrugger, qui a suivi l'expédition de Constantine en qualité de Secrétaire particulier du maréchal Clauzel, tenait le fait de la bouche même de Ben-Aiça.
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Le reste de la nuit du 23 au 24 novembre fut employé à préparer la retraite. Vers cinq heures du matin, la brigade de la Koudiat-Athi s'était mise en mouvement pour rejoindre le reste de l'Armée au-dessous d’El-Mensoura, prés du confluent du Roumel et du Bou-Merzoug. Le commandant Changarnier, du 2e léger, qui s'illustra dans cette retraite, fut chargé de l'honorable, difficile et périlleuse mission de former l'extrême arrière-garde avec son bataillon, réduit à moins de trois cents hommes.
Le jour commençait à poindre, quand le commandant Changarnier se mit en marche pour opérer son mouvement de retraite. L’ennemi, qui s'était aperçu des préparatifs de départ, sortait tumultueusement de la ville, et se ruait, en poussant d’affreux hurlements, et avec un acharnement sauvage, sur l’arrière-garde, qui se traînail péniblement, de mamelon en mamelon, sur les contre-forts d'El-Mensoura, et commençait cette poursuite impitoyable qui est restée légendaire dans les fastes de la guerre algérienne. On comprendra facilement que la pensée d'une longue retraite sans vivres, avec des munitions très restreintes, sans moyens de transport pour les blessés, avec un ennemi enflé d’un succès dans lequel sa valeur n’avait pris qu'une part insignifiante; on comprendra aisément, disons-nous, qu’une retraite dans ces conditions se soit présentée à tous les esprits sous un aspecl des plus effrayants ; aussi. plus d’une âme qui pouvait se croire fortement trempée dut-elle se sentir faillir. Heureusement que le grand cœur du maréchal Clauzel, toujours vaillamment intrépide, se maintint à la hauteur des terribles circonstances où il se trouvait ; car, autrement, cette retraite se fût certainement transformée en un effroyable désastre.
Nous ne voulons point refaire le récit de ces lugubres
journées qu’illuminèrent des rayons de gloire, des actions du dernier et du plus merveilleux héroïsme, journées dont nous ne pouvons évoquer le souvenir sans éprouver une émotion des plus profondes, et sans nous faire cette réflexion que la génération qui a passé par ces effroyables épreuves avait dû être formée de fer et de granit.
Nous allons reprendre la route de Bône avec le Corps expéditionnaire, et dire très succintement les divers incidents qui ont marqué les pénibles étapes de cette douloureuse retraite. |
L’héroïque commandant Changarnier ayant fait lâcher prise aux hordes acharnées qu'avait vomies la place de Constantine, la retraite se continua sans trop d’encombre. Seulement, d’une colline sur la droite. on distinguait des groupes ennemis assez nombreux et des drapeaux déployés. C'était, prétendait-on, l’armée d’Ahmed-Bey, qui, nous l’avons dit, tenait la campagne.
Le Corps expédilionnaire arriva de bonne heure à Soumäa, où il installa son bivouac. La pluie avait, heureusement, cessé, et le temps s’était remis au beau.
Le 25 novembre, l'Armée fut réveillée par les cris des Arabes qui, plus nombreux que la veille, couvraient toutes les hauteurs environnantes. Elle ne se mit en mouvement qu'après le soleil levé, et en bon ordre. La poursuite de l'ennemi fut plus persistante qu'audacieuse. Mais les routes étant moins mauvaises, les troupes ayant pu se reposer et dormir un peu, les chevaux ayant mangé, l'énergie et les forces étaient revenues ; il fut donc possible d'assurer la marche d'une façon plus régulière, et de ramener tout à fait l’ordre dans le Corps expéditionnaire ; aussi, le défilé d'El-Meharès put-il être franchi sans trop de difficultés.
Pendant une halte que fit l'Armée au pied du Djebel- Fedjdj-Merdaz, sur l'emplacement d’un grand douar abandonné, les Spahis irréguliers de Yusuf firent la découverte de silos contenant du blé et de l'orge : ce fut là un ravitaillement accidentel et inespéré auquel nos soldats firent le meilleur accueil, bien que, faute de bois, ils fussent réduits à le consommer en grains.
Les Arabes ne cessèrent de harceler la colonne pendant toute cette journée du %5: elle marchait en carré, avec les bagages au centre. Lorsqu'il se présentait une position d'où l'ennemi aurait pu l'inquiéter, le Maréchal la faisait occuper. Ce jour-là, Ahmed-Bey, qu'on disait à la tête des forces ennemies, essaya contre nous, mais à une portée inoffensive, le feu de deux petites pièces de campagne. Quoi qu’il en soit, les tiraillements entre les flanqueurs de la colonne et les contingents du Bey Ahmed cessèrent vers quatre heures du soir. L’ennemi, qui s’était porté en avant de la direction suivie par l'Armée, avait établi son camp à proximité d'un col qui conduit dans la vallée de l’ouad Zenati, défilé dont son intention étail, sans doute, de nous disputer le passage le lendemain.
Le Corps expéditionnaire alla coucher sur l’ouad Talaga, où il arriva à la nuit close sans trop se préoccuper des projets ultérieurs de l’ennemi.
Le bivouac fut établi à proximité d’un douar où les cavaliers de Yusuf trouvèrent encore de la paille et des silos de blé. On put acheter aux Arabes, sur ce point, quelques bœufs qui permirent de faire aux troupes une petite distribution de viande.
Le 26, le bivouac fut levé à sept heures. Les Arabes se montrèrent encore nombreux sur les flancs de la colonne et en avant d'elle. Quelques coups de canon suffisaient pour les
disperser ; mais ils allaient, selon leur tactique, se reformer ailleurs, sur le chemin que suivait l'Armée.
La colonne pénétra dans la vallée de l’ouad Zenalti, où les assaillants se montrèrent nombreux et toujours cherchant à inquiéter sa marche. Un escadron de Spabhis, dirigé par Yusuf, eut un engagement brillant sur la droite de l'Armée, et enleva à l'ennemi un drapeau, dont il fut fait hommage au duc de Nemours. °
Le temps continuait d’être beau. La colonne arrivait, vers quatre heures du soir, à la koubba de Sidi-Temtam. A défaut de combustible pour faire cuire leurs aliments, les soldats employèrent à cet usage celui qui avait servi dans la construction de la chapelle du saint marabouth, n’y laissant absolument que les quatre murs.
Le 27, la colonne se mit en marche à sept heures et demie du matin. On enterra, à ce bivouac, comme aux précédents, un certain nombre de nos soldats morts de leurs blessures, ou de maladies contractées par suite des misères, des privalions, des souffrances endurées pendant cette funeste campagne. Comme nous l'avons dit plus haut, le terrain du bivouac était à peine évacué que les Arabes se précipitaient, comme une nuée d’hyènes et de chacals sur les fosses comblées pour en exhumer les cadavres, les décapiter, les mutiler et les profaner de toutes les manières.
Pour donner une leçon à ces sauvages ennemis, on résolut de leur tendre une embuscade : on chargea les escadrons de Chasseurs d'Afrique du soin de leur administrer une correction dont ils garderaient le souvenir. Les Arabes donnèrent en plein dans le piège : une charge lancée à temps dans un terrain favorable, et très vigoureusement conduite, en coucha bon nombre sur le carreau. Les Chasseurs les poursuivirent
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jusqu'à la koubba de Sidi-Temtam, où quelques-uns s'étaient réfugiés dans l'espoir d’y trouver asile; mais, ne tenant aucun compte de la sainteté du lieu, déjà saccagé. d’ailleurs, pour les besoins des popotes, nos cavaliers les sabrèrent jusqu’au dernier. Quelques coups de canon ou d’obusier précipitaient la fuite de ceux qui avaient échappé aux lances de nos Chasseurs d’Afrique.
Cette affaire, très meurtrière pour les Arabes, les dégoûta de- ces sortes de profanalions, et on ne les vit plus guère guetter les trainards qu’à distance très respectueuse. Malheureusement, ceux-ci étaient en grand nombre ; car les maladies augmentaient dans une proportion effrayante, et outre que les combats de tous les jours fournissaient à chaque instant de nouveaux blessés, la plupart des hommes étaient atteints de congélation des extrémités inférieures, ou avaient les pieds excoriés par l'effet de la marche dans la boue avec des chaussures défectueuses.
Pendant cette mime marche du 27, l’Armée avait à franchir le difficile défilé de Ras-El-Akba. Comme on devait S'y attendre, les Kabils voulurent disputer ce passage à la colonne : chargés vigoureusement par les Spahis de Yusuf, ils furent sabrés impitoyablement, et semèrent de leurs cadavres le chemin parcouru par la charge. Le commandant Yusuf avait ordonné, en même temps, à ses fantassins turks de donner la chasse aux fuyards qui s'étaient réfugiés dans les rochers à gauche de la route; ils en débusquérent un certain nombre, don! ils firent des martyrs de la guerre sainte.
Les cavaliers du Bey de Constantine tentèrent un suprême effort sur l’arrière-garde; mais quelques obus habilement envoyés au milieu de cette masse suffirent pour la désagréger et en débarrasser l'Armée définitivement. En effet, à partir de
ce moment, ils abandonnèrent la poursuite et ne reparurent plus. Quelques partis, de gens de pied seulement, continuèrent, mais limidement, à nous tirer des coups de fusil, quand le terrain leur permettait de le faire à peu près impunément. aux abords des défilés boisés ou embroussaiilés. par exemple; mais celte tirerie manquait généralement d'efficacité.
Enfin, à la chute du jour, l'Armée prenait son quatrième bivouac depuis Constantine à Medjaz-Hamar, au confluent de l'ouad Cherf et de l’ouad Zenati, point où ces cours d’eau changeaient leur nom en celui d'ouad Seibouse. En arrivant à proximité du bivouac, les Spahis du commandant Yusuf razèrent un troupeau de bœufs, qui ravitailla assez abondamment en viande nos malheureux soldats, lesquels en manquaient depuis longtemps ; avec la provision de blé el de fèves qu'ils avaient faite à Sidi-Temtam, ils purent, étant au milieu du bois, reconstituer un ordinaire réparateur dont ils avaient grand. besoin. Les feux de bivouac reparurent nombreux et brillants, et vinrent remettre un peu de joie au cœur de ceux que la maladie n'avait pas mortellement atteints.
Le 28 novembre, de bonne heure, on déblaya le medjas igué), et on répara la rampe dans sa partie inférieure; les équipages commencèrent à passer, mais le matériel était ruiné et les chevaux éreintés ; aussi, cette opération se fit-elle très lentement. Le 2 léger observait et maintenait quelques groupes de fantassins arabes ou kabils qui se montraient à une distance des moins périlleuses. Bien qu'ils fussent plus nombreux et plus hardis en arrière du Medjaz-Hamar, le Bataillon léger d'Afrique ne les tint pas moins facilement en respect.
Les parlisans ennemis se répandirent dans les terrains accidentés qui bordent, à gauche, la vallée de l’ouad Seibouse; poussés devant eux par le 2° et le 47° d'infanterie légère, ils
se retirérent sans opposer de résistance, mais en incendiant, sur les deux versants de la vallée, les villages ou hameaux kabils qu’ils rencontraient sur leur direction.
Enfin, l’arriére-garde effeclua son passage avec beaucoup d'ordre et de précision. Grâce aux bonnes dispositions prises par le Maréchal, qui avait dirigé le mouvement lui-mëme jusque dans les détails de son exécution, l’arrière-garde opéra sa retraite sans être sérieusement inquiétée. Le Général en chef ne se tint pour satisfait que lorsque le dernier tirailleur fut rentré dans le rang.
Le Corps expéditionnaire arrivait de bonne heure au bivouac des Tamarix. sur l’ouad Seibouse. Nos soldats étaient au bout de leurs maux, et délivrés de cet horrible cauchemar qu'ils subissaient depuis huit longs jours, et autant de nuits beaucoup plus longues encore.
Le Maréchal alla visiter le camp de Guelma ; il en inspecta les travaux, y établit un hôpital, et arrêta les dispositions nécessaires pour faire de ce poste un point militaire très important. Il en donnait le commandement au colonel Duvivier.
Quelques prisonniers avaient été faits, dans la journée du 28, par les troupes du commandant Yusuf; plusieurs d'entre eux, qui étaient blessés, furent pansés par le chirurgien du duc de Nemours, et tous, sur le désir qu'en avait exprimé le prince, au lieu de la mort qu'ils attendaient, reçurent la liberté.
L'armée coucha, le 29, à Nechmaïa, et le 30 à Dréan, où elle retrouvait enfin ses magasins. Le 4° décembre. elle rentrait à Bône, après une campagne de quinze jours, et avec une perte du huitième de son effectif. L'état numérique officiel de nos pertes, pendant cette malheureuse campagne, donnait le chiffre de 553 morts, tués ou disparus, et de 304 blessés.
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Yusuf-Bey, dont cet insuccès compromettait sérieusement le Beylik, s'était montré, pendant les mauvais jours de cette courte campagne, d’une valeur, d’une énergie, d’un dévouement, d'un sang-froid actif dignes des plus grands éloges. Chaque jour, pendant la retraite, lancé en éclaireur avec ses Spahis et ses fantassins turks, auxquels il ne laissait de repos ni jour, ni nuit, il protégeait au loin le Corps expéditionnaire par une vigilance de tous les instants; sans jamais compter le nombre de ses ennemis: sans que les difficultés du terrain l’arrêtassent un seul instant; sans mesurer ni le danger ni les obstacles, qu'il ne connaissait pas, tantôt on l’apercevait dans la région des nuages, à la tête de ses Spahis, chargeant sur des crêles qui semblaient inaccessibles à la cavalerie, tantôt on le découvrait au fond de quelque torrent, poursuivant un ennemi, se glissant comme un serpent àtravers la broussaille. Le Maréchal, qui connaissait son ardente valeur, et qui, nous le savons, en faisait le plus grand cas, lui avait, d’ailleurs, laissé toute liberté de manœuvre.
Aussi, combien, pendani ces journées funestes de la retraite, n’a-t-il point sauvé, en les faisant prendre en croupe par ses Spahis réguliers et irréguliers, de malheureux écloppés, empêtrés dans les boues des chemins, et qui, sans son aide, fussent tombés infailliblement sous le couteau de nos féroces ennemis!
Mais, ainsi que cela devait arriver, les ennemis de Yusuf — etil en sera de même pendant toute sa carrière militaire —
profitèrent de cet échec pour reprendre le chapitre de leurs récriminations, de leurs accusations, de leurs calomnies. D'après eux, c'était lui qui avait entrainé le Maréchal dans ce qu'ils appelaient cette désastreuse aventure; c'est pour satisfaire son ambition effrénée qu'elle avait été entreprise", la présentant comme ne devant être qu’une promenade militaire; il en était certain, les portes de Constantine devaient s'ouvrir pour nous recevoir dès notre apparition sur le plateau d'El-Mensoura ou de la Koudiat-Athi; cat la population nous attendait avec un enthousiasme d’autant plus discret, qu’il ne lui eût pas été prudent de le manifester tant qu'El-Hadj-Ahmed resterait debout. C'était donc à Yusuf surtout qu'il convenait d'attribuer tous nos malheurs dans cette lamentable campagne de quinze jours, et il devait en subir toutes les conséquences *.
C'était naturel; car, dans tout échec où notre orgueil national a été violemment touché, nous en avons toujours cherché la cause non dans les choses, mais bien dans les hommes; il nous faut une victime à frapper; or, comme nous ne pouvons passer notre colère sur les choses, nous la passons sur les hommes. En résumé, en France, il faut toujours réussir, ou ne pas s’en mêler, et Yusuf n’est ni le premier ni le dernier qui en ait fait ou qui en fera l'expérience.
1. Cette opinion, comme tant d'autres, avait fini par passer à l'état de légende : ainsi, dans la séance de l'Assemblée nationale législative du 19 décembre 1850, M. Émile Barrault, répondant au désolant Desjobert, disait : « Nous avons été faire la conquête de Constantine avec M. le maréchal Clauzel, savez-vous pourquoi”? Pour y établir Yousouf-Bey, qui, depuis, s’est montré l'un des plus habiles et des plus brillants cavaliers du monde, et qui a rendu de très grands services à l'Algérie. »
* Voir la note de la page 291.
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Mais c'est surtout sur le maréchal Clauzel que s’exerça la fureur de ses ennemis. Cette grande et noble figure fut l’objet des plus injurieuses calomnies ; pour exciter l’opinion publique contre lui, on exagéra démesurément le désastre : on lui imputa à crime la faiblesse numérique de ses troupes, le choix de la saison, l'insuffisance des moyens de transport et des approvyisionnements de toute espèce; enfin, s'il fallait en croire ses détracteurs, la retraite de Constantine laissait bien loin derrière elle celle de Russie par ses désastreuses conséquences. On ne voulut pas admettre que la cause de l'échec de l'expédition avait été tout entière dans un mauvais temps exceptionnel; que la saison — le Maréchal n’en avait pas eu le choix — n’était pour rien dans cette affaire; car, retardée de dix jours, l'expédition se faisait dans une période de temps très favorable, laquelle s'était continuée pendant plus de la moitié du mois de décembre. Avec le beau temps, tout devenait facile, et le succès était assuré : l'effectif des troupes était largement suffisant, et nous ne laissions dans les boues ni nos moyens de transport, ni nos approvisionnements, ni notre artillerie de campagne.
Mais, nous le répétons, il fallait une victime aux passions politiques, à l’orgueil national, et l’illustre Maréchal fut sacrifié. Par exemple, le vieux soldat ne tomba pas sans avoir combattu.
On a laissé,terminait-il son manifeste, une carrière de victoires trébucher sur un revers sans vouloir lui laisser cueillir un dernier laurier; on a pensé que j'étais assez tombé pour m'empêcher de me relever, Non! non! je me relève, moi! je me lève pour rentrer, la tête haute, dans mes foyers. Je me relève, et sur le seuil de cette maison paternelle où je retourne, je poserai entre moi ct les calomnies ma vieille épée
de combat.
Du reste, cette expédition a été jugée depuis longtemps. et le brave, savant et si compétent général Pelet n’a pas attendu que l’histoire eût rendu son verdict, pour émettre son opinion sur la retraite de Constantine et sur celui qui l'avait dirigée.
Comme art militaire, a-t-il écrit, il était plus difficile de ramener l'armée de Constantine que de prendre cette place; et, quant à moi, à part les résultats, j'aimerais mieux avoir fait cette retraite que d’avoir emporté la villef.
1. E. Watbled. — « Revue Africaine », 1870. — Expédition de Constantine de 1836.