‹ Le général YusufChapitre 57 sur 125 · BLONDEL · texte numérisé non relu

BLONDEL

Parmi les ennemis de Yusuf, il en était un surtout, le capitaine d’État-Major P.*, employé autrefois dans les Affaires arabes à Alger, qui lui avait voué une haine sauvage, haine dont il faisait habituellement ses confidents les journaux de Marseille et de Lyon. Une de ses lettres, surtout, insérée dans « Le Courrier de Lyon », et reproduite dans « Le Garde national » de Marseille, à la date du 9 février, et qui n'était qu’un tissu d’accusations plus calomnieuses les unes que les autres, vint mettre le feu aux poudres. Sous l'influence d'une indignation bien naturelle, Yusuf envoya au journal « Le Garde national », à la date du 24 février, une réponse des plus énergiques dont nous voulons donner un extrait.

ee ee eee ee me

Monsieur le Rédacteur,

En répondant ici publiquement à la lettre de M. P., que vous avez insérée dans votre numéro du 9 février courant, je n'ai pas la prétention de réfuter les calomnies qui y sont accumulées contre moi; je veux seulement faire connaitre, sans plus tarder, à mon accusateur, comme à tous ceux qui ont eu connaissance de l'accusation, quelle sera la défense.

Si, en provoquant tout d'abord à un duel le signataire de cette lettre, mes ennemis n'eussent pu dire que j'avais choisi la seule chance qui s'offrit à moi d’anéantir le témoin des actes qu'il m'impute, sans doute, je n'eusse pas hésité un seul instant; mais il faut à Yusuf-Bey que la vie du capitaine P. ne coure aucun risque jusqu'à ce qu'il soit déclaré ce qu'il est par les tribunaux, c'est-à-dire un infâme calomniateur.

Aussitôt ce jugement obtenu, j'en prends l'engagement devant mes amis comme devant mes ennemis, je réhabiliterai un instant M. P.,flétri par la justice, pour lui faire l'honneur d’un duel à mort, parce qu'après lui avoir prouvé que je ne suis pas un exacteur, il faudra que je lui donne la preuve qu'il n’a point affaire à un lâche.

Recevez, je vous prie, Monsieur le Rédacteur, l'assurance de ma parfaite considération.

Le chef d'Escadrons, Bey de Constantine,

YUSUrF.

En mettant sous les yeux du Ministre de la Guerre la lettre de M. le Capitaine P. au « Garde national» de Marseille, le chef d’escadrons Yusuf lui écrivait ce qui suit :

Une pareille insulte, qui entache toute ma vie, demande une solennelle réparation. En vous soumettant la réponse que j'’adresse au «a Garde national », je vous mets en position,

Monsieur le Ministre, d'apprécier la conduite que le sentiment de mon innocence et les intérêts de mon honneur m'ont inspirée. J'ai compris que, dans la difficile position où je me trouve placé, il ne m'était pas permis d'agir sans en référer au Gouvernement du Roi.

Si Votre Excellence approuve la marche que je compte suivre, elle voudra bien donner cours au pli ci-joint adressé au « Garde national » de Marseille.

Si, au contraire, Monsieur le Ministre, vous m'interdisiez, en tout ou en partie, la conduite que je compte tenir dans cette occasion, et que je viens d’avoir l'honneur de soumettre à votre appréciation, j'en concluerais que vous avez bien voulu prendre en main le soin de ma justification, lequel, dans ce cas, vous appartiendra tout entier; car le Gouvernement ne peut laisser ni le Bey Yusuf, ni le chef d'escadrons sous le coup d'un pareil outrage.

Dans une circonstance aussi grave, vous me pardonnerez. Monsieur le Ministre, si, contrairement aux règles de la hiérarchie militaire, je me suis adressé directement à vous.

Je suis, avec un profond respect, de Votre Excellence. Monsieur le Ministre,

Le très humble ct très obéissant serviteur,

Le chef d’'Escadrons, Bey de Constantinc.

YUSUr.

Le Ministre de la Guerre, M. le lieutenant-général baron Bernard, mit fin à cette triste affaire en exigeant une rétraclation publique, dans les deux journaux précités, de la part de l’auteur de l’article diffamatoire. En donnant ainsi satisfaction au chef d’escadrons Yusuf, le Ministre y mettait cette condition que les choses en resteraient là des deux côtés.

Le général de Damrémont prenait possession de son Gouvernement le 3 avril; l’intérim du général Rapatel cessait le même jour.

Le titre de Bey de Constantine, donné à Yusuf par le maréchal Clauzel, devait naturellement lui être contesté par le nouveau Gouverneur, qui, bien que connaissant ses beaux services, ne le voyait pas avec les mêmes yeux que son prédécesseur. On commenca par tâter Yusuf, et l’on chercha à le décider à donner sa démission de cette dignité plus honorifique qu'effective.

Par une lettre du 98 avril, le général Trezel, commandant la province de Bône, sous les ordres duquel se trouvait placé Yusuf-Bey. lui transmettait les ordres du Gouverneur à ce sujet, et faisait une nouvelle répartition des tribus qui étaient placées à sa main.

Cette lettre était conçue dans les termes suivants :

COMMANDEMENT « Bône, le 28 avril 1837.

de la

Province de Bône

Mon cher Commandant,

D'après le contenu des dépêches que j'ai reçues hier de M. le Gouverneur général, il a reconnu que, dans l’état actuel des affaires dans cette province, il y avait impossibilité de vous conserver le titre et les attributions de Bey de Constantine. Il convient donc que, dès à présent, vous vous absteniez d'agir en cette qualité. Vous conserverez, sous ma direction, celle des tribus de la plaine de Bône entre Stora et La Calle.

a — ee ee CS

Le commandement des tribus au delà des cols de Fedjoudij, autour de Guelma et vers Constantine, est confié au colonel Duvivier, Commandant supérieur du camp de Guelma. M. le Gouverneur wénéral compte sur votre dévouement à la France dans cette circonstance, et connait depuis longtemps les preuves que vous en avez déjà données. Je ne doute point que vous ne justifiiez pleinement les espérances qu'il fonde sur ce dévouement pour le bien du service du Roi.

Recevez, mon cher Commandant, l'assurance de ma considération très distinguée.

Le Maréchal-de-Camp, commandant la province de Bone,

TREZEL.

A Monsieur le Chef d'escadrons Yusuf, commandant les Spahis réguliers de Bône.

Fatigué de toutes ces mesquines et incessantes tracasseries, de la situation presque ridicule qui lui était faite, de la fièvre qui le minait, Yusuf voulut donner suite au projet qu'il formait depuis longtemps, depuis qu'il était au service de notre Pays, projet que, jusqu’à présent, l’état de guerre permanent ne lui avait pas permis de réaliser ; nous voulons parler de son voyage en France. Il demanda un congé de convalescence, et quitta Bône dans les premiers jours de mai.

Yusuf fut accueilli à Paris avec enthousiasme; partout on lui fit fête ; tout le monde voulut voir, posséder le jeune héros dont le nom était légendaire dans toute la France. Tous,

—— = ————————— —————…——…—…—— …—…—…— —…" —"——…——"“——————————"——— me —————— .

dans la plus haute société, les plus grands noms dans la noblesse, dans les arts, dans la finance, voulurent lui être présentés: pour lui, chaque jour était un jour de fête ; pendant tout le temps qu’il resta à Paris, ilen fut Le lion, comme on disait alors'. On raffolait de lui. Les femmes surtout. si gracieusement chevaleresques, en perdaient la raison.

La Famille Royale lui fit un accueil splendide; il était de toutes les réceptions : son origine mystérieuse, ses aventures amoureuses à la Cour de Tunis, aventures que chacun racontait à sa façon, et qui faisaient de lui un prince des Mille et Une Nuits. étaient dans toutes les bouches, tandis que sa personne était dans tous les cœurs et dans tous les yeux.

Un contemporain fait ainsi qu’il suit le portrait de Yusuf convié à un banquet de la Cour, à Fontainebleau, dans les derniers jours de mai. Après avoir nommé toute la brillante

1. Nous ajoutcrons que, si Yusuf était ainsi entré de plain-pied dans la haute société parisienne, dès son arrivée dans la capitale, il le devait aussi, et tout particulièrement, au patronage de deux illustres parrains.

L'un des deux — le premier en date — fut le duc de Mortemart: venu en Algérie en 1836, avec son beau-frère, lc duc de Caraman, — ils étaient tous deux alors lieutenants-généraux, — pour prêndre part, comme volontaires, à l'expédition qui sc préparait sur la capitale du Beylik de l'Est, le duc de Mortemart, qui avait, au cours de la campagne, gracieusemont accepté l'hospitalité sous la tente du chef d'escadrons Bey de Constantine, avait pu voir Yusuf à l'œuvre pendant cette rude expédition, devenue désastreuse par suite de la complicité des éléments avec nos ennemis.

De cette communauté de misères noblement supportées, était née une affection presque paternelle de la part du duc de Mortemart pour le jeune chef d'oscadrons, affection qui no se démentit jamais, et qui le suivit dans sa carrière tant que vécut le noble duc.

S'il nous était permis de publier la corrcspondance si intéressante du duc. avec Yusuf, on y trouverait la preuve que celui-ci ne prenait jamais de décision de quelque importance, sans avoir consulté préalablement

série des duchesses, comtesses, marquises et baronnes, qui figuraient parmi les invitées, le narrateur continue en ces termes :

Au banquet du Roi, se trouvaient aussi les officiers supérieurs de la Garde Nationale, ceux de l'Armée, infanterie, cavalerie et artillerie, parmi lesquels on remarquait le jeune et célébre Yusuf-Bey, arrivé de la veille à Fontainebleau, et que Sa Majesté avait fait convier à sa table pour ce jour-là.

Yusuf-Bey fut reçu avec une bienveillance infinie par Leurs Majestés. M. le duc de Nemours voulut bien se rappeler qu'il avait logé chez lui, à Bône, et l’a entretenu longtemps avec obligeance. Pendant tout le reste de la soirée, Yusuf ne cessa plus d’être l’objet d'une attention toute spéciale. Il était vêtu de son costume africain, qu'il porte avec une grâce remarquable : pantalon large et flottant, justaucorps brodé de soie, avec un léger galon d'or, turban de cachemire, poignard à la ceinture. Yusuf est de petite taille, mais d’une tournure fort agréable, et d’une figure singulièrement belle et expressive. Il parle le français avec espritet facilité. Sa physionomie est un mélange de finesse, de douceur et de décision.

Après le diner, la Famille Royale et ses invités se rendirent

ee

l'expérience et l'amitié de son protecteur, dont les conseils ne lui firent d’ailleurs, jamais défaut.

Le second des parrains de Yusuf dans la société parisienne fut Horace Vernet: une vive et réciproque amitié, nouée, vers la même époque, entre le peintre et le soldat, sur les lieux qui avaient été les témoins de la gloire de celui-ci, ne cessa qu'à la mort de l’illustre et incomparable artiste (1863).

Pendant tout son séjour à Paris, Yusuf fut tour à tour l’hôte d'Horace Vernet et du duc de Mortemart, lequel aimait à le recevoir et à lui rendre, dans son château de Meillan, l'hospitalité qu’il avait reçue sous la tente du jeune Bey de Constantine.

Ce fut donc sous ces auspices, et patronné par ce que l'aristocratie de nom et celle du talent comptaient de plus élevé, que Yusuf fut présonté à la haute société parisienne, laquelle lui fit le plus sympathique et le plus chaleureux accueil,

dans la galerie de Henri II, pour y assister à l'essai d'un nouveau système d'éclairage de cette salle magnifique.

Cette galerie de Henri II est admirable : quatre cents personnes y pourraient tenir à l'aise, et le mérite de sa prodigieuse étendue, de même que la première vue de Saint- Pierre de Rome, ne vous frappe que par la justesse admirable et l'accord merveilleux de ses proportions.

Le Roi, qui est habitué à donner aux arts et aux artistes toutes les sérieuses pensées que la politique laisse à ses loisirs, paraissait jouir avec émotion de ce beau spectacle, et il accueillait avec une satisfaction visible des félicitations méritées. Yusuf-Bey en était ébloui ; car l'Afrique ne l’a guère accoutumé à ces prodiges de nos arts et de notre industrie.

« — Hé bien? Commandant, lui a dit Sa Majesté, que ditesvous de Fontainebleau ? » — « Admirable, Sire! a répondu le Musulman. Seulement, je regrette de n'avoir point amené avec moi quelques-uns de mes compagnons d'Afrique. Quand j'y retournerai, et que j'essaierai de raconter tout ce que je vois ici, personne ne me Croira. »

Yusuf-Bey ajoutait que les Arabes n'accordent aucune foi au récit des jeunes gens, et que le seul moyen de leur inspirer confiance c'est d’être d'un grand âge.— « Faites donc venir des vieillards en France, continuait-il, pour qu'ils voient et qu'ils jugent par eux-mêmes; puis, renvoyez-les, et ils rapporteront en Algérie une idée de votre puissance, de votre grandeur, des merveilles de votre civilisation, idée qui contribuera bien plus à la pacification de la Régence que vos expéditions meurtrières. »

Telle est, pour le dire en passant, l'opinion de Yusuf-Bey sur la question d'Afrique, qu'on ne s'attendait guère à voir si sérieusement traitée, à Fontainebleau, au milieu d’une fête, par un Musulman. Du reste, Yusuf donne des conseils pour la paix avec un désintéressement parfait; car, évidemment, il n'aime que la guerre; la guerre est son métier, sa ressource et sa passion.

Il était neufheures quand le Roi quitta la galerie Henri II. Ensuite, il y eutréunion chez la Reine. A dix heures et demie, LL. MM. rentrèrent dans leurs appartements.

Quelques jours après, c'est-à-dire au commencement de juin, Yusuf avait été invité de nouveau aux fêtes de la Cour à Fontainebleau. Ce soir-là, on y jouait la comédie : « Les Fausses Confidences » et « La Gageure imprévue ».

Les jeunes gens ct les jeunes femmes, reprend le conteur, regardaient avec admiration, dans un coin de l'orchestre, Yusuf, qui était auprès du commandant Allouard. Yusuf est un vérilable Arabe de pur sang':il a la taille petite, la tête haute et fière, les membres de fer, l'agilité, la grâce, la vigueur, leregard brülant, la crinière épaisse et noire des coursiers de son pays. Jamais plus d'intelligence sauvage n'a brillé sur le visage d’un jeune homme ; il a le cou nuet superbe ; sa téte est ornée d’un turban de cachemire ; sa barbe est longue et bien peignée. Il porte un habit oriental de drap vert galonné d'or, et, sur les épaules, un manteau noir; leterrible yataghan est passé à sa ceinture. Quand il sourit, il montre à travers ses moutaches les plus belles dents du monde ; il est vraiment beau ainsi vêtu! Il parle le français comme un élève de Voltaire, c'est-à-dire avec mille formules héroïques qu'il a trouvées je ne sais où; son regard est railleur, ainsi que son accent, qui est légèrement italianisé. Il regarde les hommes et les femmes du coin de l'œil, sans mépris, mais sans admiration. Il porte fièrement sur sa poitrine la croix d'officier de la Légion d'Honneur. Il avait l'air bien étonné en écoutant « Les Fausses Confidences » et « La Gageure imprévue », et il paraissait se faire cette réflexion que faisait une belle Espagnole assistant à une comédie de Lachaussée : « Ils s'aiment: ils sont seuls; personne ne les regarde ; que de temps perdent ces gens-là!»

© Se ee pue = n

Mais l'absence de Yusuf se faisait déjà sentir dans la province de Bône : les Spahis, ne le sentant plus à leur tête.et le croyant perdu pour. eux, furent: pris de la nostalgie de leur chef, ct les désertions commencèrent à se produire sérieusement quelques jours après son départ pour la France. Aussi, le général Trezel qui, il.y a moins de deux mois, demandait à Yusuf sa démission de Bey de Constantine, avait-il perdu un peu la tête en présence de ces défections, et, aujourd'hui, il rappelait avec instance le chef des s troupes indigènes dans son commandement. |

C'est dans les termes suivants qu’il écrivait à Yusuf, à qui il rendait son titre de Bey :

COMMANDEMENT | Bône, le 20 juin 1837. de la Province de Bônc

Mon cher Commandant, s

Vous avez su, sans doute, que, pendant la nuit du 4 au 5 mai dernier, un escadron des Beni-Ourdjin a déserté avec ses tentes ct ses troupeaux; je n'en ai pas été informé assez tôt pour les empêcher de passer le Mafrag, ct de se réfugier chez les Oulad-Diab, ct ensuite j'étais trop préoccupé d'une connivence calculée avec le Hasnaouï et Ahmed-Bcey, pour ne pas aller vers mes camps avec la cavalerie. Il n'en était rien cependant; mais Ahmed écrivit sur-le-champ aux Beni- Ourdjin.et à toütes les tribus pour les mettre de son parti.

———— - ee mm = — — = = — ou —— = ——————— —— ___- —

Vous pensez bien que toutes les trames et les accusations se sont réveillées; j'ai réussi à étouffer tout cela, et successivement tous sont rentrés, à l'exception de Rezgui, de cinq autres Beni-Ourdjin, et de cinq Spahis des autres escadrons, tous criblés de dettes et fort mauvais sujets. C'est Rezgui qui a le plus fait pour cette désertion; mais Khalfallah et Ben- Ouani, qui l'ont prévue, ne m'en ont pas averti assez tôt. Quoi qu'il en soit, c'est une affaire que je regarde comme terminée. J'ai changé d'escadron le sous-lieutenant des Spahis réguliers Khalfallah, et cassé tous les sous-officiers ; à la première faute, je licencierai l’escadron, je renverrai ces Beni- Ourdjin, et donnerai leurs terres à d'autres tribus.

Mais parlons de vos affaires de Paris, de Fontainebleau, du bon accueil que vous y avez reçu du Roi et de nos Princes; vous savez si ces choses me réjouissent; mandez-moi ce que le Ministre de la Guerre vous dira sur notre expédition, sur votre retour en Afrique. .

Ahmed-Bey a envoyé 500 chevaux sur Guelma le 24 mai : c'était son Agha El-Mokhtar, avec les Karesta, les Guerfa, les sens de l'Ouad-Zenati, etc., qui en avait le commandement. Le colonel Duvivier cest allé au-devant d'eux, et les a poussés deux heures durant sans qu'ils aient osé se laisser aborder. Nous ne les avons pas revus depuis, bien que le Bey ou plutôt ses troupes fussent campées hors de Constantine. Il a fait quelques razias au sud et à l'ouest. Je ne crains que ces sortes de courses sur nos tribus de la plaine; aussi, aux premicrs avis qui me parviennent, je cours avec la cavalerie m'établir au camp de Dréan, d'où l'on peut tomber rapidement sur toute razia que tenterait le Bey ou le Hasnaoui.

Je ne connais pas encore les conditions du traité avec Abd-cl-Kader. S'il gouverne au delà du Chélif, à Médéa et à Miliana, il forcera bientôt la province de Constantine, et nous l'aurons sur les bras le jour où il croira pouvoir nous attaquer avec avantage. Vous connaitrez ce traité avant moi.

Adieu, mon cher Commandant; revenez-nous bientôt, ct ne vous laissez ni séduire, ni dépouiller à Paris.

Général TREZEL.

P.-S. — Je fais achever une belle route de Dréan au gué de Guelma, ct un bon camp est établi à Nechmeïa, sous les ordres du colonel Bernelle.

A Monsieur le Commandant Youssouf-Bey, rue de Londres, N° 14, Paris.

Mais Yusuf ne se montrait nullement pressé de rentrer en Afrique. Amoindri et sans posilion précise, il trouvait que les services qu'il avait rendus à la France valaient mieux que cela; il ne voulait point reparaitre avec une situation restreinte, et, par suite, un pouvoir déconsidéré, au milieu de populations habituées à lui rendre les hommages attachés à la dignité de Bey, dont nous l’avions investi dans l'intérêt de la cause française; il lui était pénible, dans ces conditions, de revenir auprès de ses Spahis, de ces vieux Turks, à la tête desquels il avait si vaillamment combattu depuis la prise de la Kasba de Bône jusqu’à l’expédition de Constantine. Il trouvait blessant pour sa considération, en un mot, que lui, qui avait, par une politique habile, acquis à notre cause, ou, tout au moins, enlevé à celle d’El-Hadj-Ahmed toutes les tribus comprises entre Bône et Constantine; que lui, qui avait préparé la dernière expédition, entreprise dont on ne pouvait sans injustice lui imputer l’insuccés ; il trouvait, ajouterons-nous, qu'il avait tout le temps d'aller s’exposer, en Afrique, au mauvais jouloir des puissants, et aux calomnies des jaloux et des envieux.

Il avait donc résolu d'attendre en France, où la sympathie qu'il inspirait à tous était toujours aussi vive, que le Gouvernement trouvât bon d'utiliser ses merveilleuses aptitudes pour les choses de la guerre en Afrique ; d’ailleurs, il avait tout à

gagner à prolonger son séjour en France, où il s’initiait, avec sa puissance d’assimilation, aux conditions d’une civilisation à laquelle, d’ailleurs, son enfance avait été préparée. Sa finesse, son extrême délicatesse, son intelligence, son esprit d'observation lui permirent de faire de rapides progrès dans cette direction ; de sorte qu’au bout de quelques mois de fréquentation de la haute société parisienne, qui se le disputait, Yusuf était devenu un parfait gentilhomme, tout en ayant conservé celte teinte d'orientalisme qui le rendait si irrésistiblement séduisant.

Quoi qu’il en soit, cette existence, toute caplivante qu’elle pt être, ne lui faisait pourtant pas oublier les jouissances de la guerre, les chevaleresques aventures, la voix de la poudre, le brillant des lames, les chevaux bondissant dans la mèlée, le commandement de ces beaux et audacieux escadrons de Spahis aux bernous couleur de sang, de ces guerriers disposés, à toute heure du jour ou de la nuit, à charger dans sa trace et à mourir pour la cause qu'il défendait. Aussi, souvent, si son corps était en France, son esprit était en Afrique, et le désir d'y reprendre son active existence et les jeux de la guerre ramenait fréquemment sa pensée vers les régions lumineuses de la gloire.

Le chef d’escadrons Yusuf était en relation, nous l'avons dit, avec tous les puissants du jour ; il était parfaitement bien accueilli, entre autres, par M. le comte Molé, Président du Conseil, Ministre des Affaires étrangères, qui se montrait fort disposé à lui rendre son commandement. Fréquemment, le

Ministre l’interrogeait et lui demandait son opinion sur la question africaine, laquelle était très controversée. Pour bien fixer le Ministre sur ses idées relativement à la question qu'il remettait sans cesse sur le tapis, le commandant Yusuf les . réunit dans un mémoire que nous croyons utile de reproduire in extenso. Rien, en effet, ne vient appuyer les faits historiques et les expliquer, comme les idées ambiantes de la génération qui les a vus se produire, ou se passer sous ses yeux.

Ce mémoire, fort intéressant, et qui fait ressortir les aspirations du jeune Commandant, en même temps qu'il nous montre que ses aptitudes ne se bornaient pas à savoir battre nos ennemis, était rédigé dans les termes suivants :

A Son Excellence Monsieur le comte Molé, Président du Conseil, Ministre des Affaires étrangères.

Monsieur le Ministre,

Les dernières paroles que Votre Excellence a bien voulu m'adresser, et qui ont fait naître en moi l'espoir d’être renvoyé prochainement à mon poste, m'enhardissent à vous soumcttre la nature des services que je crois pouvoir encore rendre à la France dans la province de Bône. Je serais heureux que le projet que je vais avoir l'honneur de vous exposer ne fût, en quelque sorte, que le développement des intentions de Votre Excellence.

Suivant le mode d'occupation que j'ai l'honneur de vous proposer, Monsieur le Ministre, le chiffre de 5,000 hommes, terme moyen de ceux qui, depuis six ans, ont été employés à occuper Bône, devra être porté à 6,000 si nous voulons tenir toute la province : 1,000 hommes seulement suffiraient pour conserver Bône, et 5,000 seraient transportés à Constantine ;

—— me ——— — — = ———— 2 —— ——————— ——

puis, placé sous les ordres du Commandant supérieur de la province, ayant sous mon commandement six escadrons de Spahis, je serais chargé de faire la police du territoire compris entre Bône et Constantine, de protéger nos convois, d'assurer nos approvisionnements avec le concours des Arabes eux-mêmes, en un mot, d'exécuter et de faire exécuter toutes les résolutions de l'Autorité française.

Instrument mis à la disposition du Commandant de la Province, chargé d'une mission toute militaire et rien que militaire, parcourant le pays sans station déterminée, pouvant me porter, au contraire, partout où les intéréis de la France l'exigeront, j'établirais, en peu de temps, une sécurité entière dans la Province. Cette assurance, je crois pouvoir vous la donner, Monsieur le Ministre, parce que j'y engagerais mon nom, mon honneur, tout mon avenir, et parce qu'en outre, pour légitimer mes prétentions, je puis invoquer mes précédents, et rappeler à Votre Excellence les faits qui se sont passés dans la province de Bône depuis mars 1836 jusqu'en septembre de la même année. Pendant cette courte période de temps, n'ayant sous mes ordres que deux escadrons de Spahis, j'avais fait naître une entière sécurité depuis Bône jusqu'à La Calle et Guelma, depuis Stora jusqu'aux frontiéres de la Tunisie. Ces résultats ont été obtenus sous les yeux des généraux qui commandaient alors à Bône. Monsieur le général Trezel, qui exerce aujourd’hui ce commandement, les a lui-même hautement signalés.

Telle est, Monsieur le Ministre, la tâche que j'ambitionne. Je vous ai fait connaitre le rôle auquel je prétends sans arrière-pensée, sans préoccupation d'idées ambitieuses. de veux être un instrument entre les mains de l'Autorité française en Afrique, et rien qu'un instrument; à d’autres appartiendra la direction, et si Votre Excellence voit, à travers mes paroles, percer un désir bien naturel de sortir de l'oisiveté à laquelle ‘j'ai dû me résigner depuis plus de six mois, elle y verra aussi, je l'espère, l'expression d'une sollicitude toute désintéressée pour le développement de la domination fran- Saise en Afrique.

Maintenant, Monsieur le Ministre, que je viens de définir

eo ——— —— — - .+—- — —- = a mm

d’une manière précise la mission que je réclame, je crois que c’est pour moi à la fois un devoir et un droit de mettre sous les yeux de Votre Excellence les considérations politiques sur lesquelles je m’appuie, pour regarder le système que je propose comme celui qu'exige la situation actuelle de la France dans la Province de Constantine. La connaissance que j'ai des hommes et des choses d'Afrique, au milieu desquels j'ai grandi; l'intelligence de la civilisation européenne, que j'ai pu acquérir depuis que je sers la France; cette nature mixte qui fait que je puis comprendre les besoins et les tendances des deux peuples, tout cela me fait espérer que ce que je puis vous dire ne sera pas sans quelque intérêt pour la haute mission que la France s'est proposée d'accomplir dans la Régence d'Alger.

Le fait de la prise de Constantine, soumis aux conditions qui, jusqu'à ce jour, ont réglé l'occupation de l’ancienne Régence d'Alger, ne présente d’abord, et comme résultat le plus prochain, qu'une nécessité d'augmenter les dépenses d'Afrique, et de multiplier les points où la France devient vulnérable. Des garnisons à Bône, à Constantine, et dans les camps placés entre ces deux villes; la création, en quelque sorte, d’une route française à travers la Province: telles seraient les premières exigences de notre nouvelle conquête, si, pour la conserver, le Gouvernement du Roi n’adopte pas d'autres errements que ceux qui ont été suivis jusqu'à ce jour.

Mais sera-t-il possible d'espérer que ce mode d'occupation, à côté des sacrifices qu'il impose, fera naître des résultats qui en seront le dédommagement ?

Pour répondre à cette question, que Votre Excellence me permette de développer ici quelques considérations, qui doivent avoir l'autorité d'une vérité démontrée pour quiconque a étudié avec soin les faits qui se sont produits en Afrique depuis sept ans.

À l'encontre de ce qui a eu licu dans des pays moins barbares, en Afrique, les centres de population sont, par euxmêmes, presque sans influence politique. La force vitale du pays est diffuse dans la campagne. C'est donc la population

rurale qu'il’ s'agit d'assouplir à notre domination, et si les awglomérations qui la composent font souvent la loi-aux villes, jamais, en revanche; elles ne la reçoivent d'elles. La France occuperait-elle toutes les villes de l'ancienne Régence d'Alger, qu'elle ne ferait, je ne crains pas de l'affirmer, que multiplier stérilement les cercles étroits où son action se renferme, mais jamais elle ne parviendrait à faire de ces parcelles d'influence une influence, une puissance féconde dont les résultats, une fois produits, s'engendrent d'eux-mêmes et se perpétuent, si elle ne parvient à comprendre la population rurale, et à se faire comprendre d'elle. Mais il est vrai que la population bédouine, telle qu'elle est aujourd'hui, tend à nous échapper par toutes les conditions qui constituent son existence : ses

mœurs, ses besoins, la nature de scs travaux, ses idées reli-

wicuses et sa. constitution sociale ; elle nous échappe parce qu'elle n’a pas de centre commun, pas d'unité, parce qu'elle est divisée en une infinité de fractions qui n'ont d’autres liens cntre elles que la religion.

C'est donc là que se trouve le plus grand obstacle au développement de la domination française ; c'est donc vers les moyens de modifier cette population que doit se diriger toute la sollicitude du Gouvernement du Roi.

Mais l'extrême civilisation a peine à se faire comprendre de l'extrême barbarie. C'est donc à des intermédiaires que la France doit abandonner le soin de faire subir à la population bédouine une première et indispensable modification.

Si Votre Excellence, Monsieur le Ministre, veut bien faire l'application des considérations qui précèdent à notre situation politique dans la province de Bône, elle se convaincra que la prise et l'occupation de Constantine ne sont pas par elles, par elles seules, de nature à réagir d'une manière favorable sur les dispositions de la population bédouine à l'égard de la domination française; que nos troupes, en prenant Constantine, se sont rendues maitresses d'une ville seulement, mais non pas, avec elle, de l'importance qu'elle possédait; qu'en établissant des camps entre Bône et Constantine, on parviendra peut-être à créer, comme je l'ai dit plus haut, une route française à travers le pays, mais

en laissant à droite et à gauche la barbaric sans modification aucune.

Occuper Constantine, établir une ligne de communication depuis cette ville jusqu'au littoral, tout cela, bien loin de développer l'influence française sur la population bédouine, est, si on ne parvient pas à se rendre maitre de celle-ci, de nature, au contraire, à compliquer étrangement toutes Îles difficultés de l'occupation de l'Algérie.

Ainsi donc, Monsieur le Ministre, si la France ne fait pas, à Constantine, usage d'un système nouveau, notre conquête sera aussi stérile en résultats qu'elle doit être ruineuse dans ses exigences : occupation dispendieuse et inféconde; tel est le sort qui l'attend.

C'est vis-à-vis de cette vérité, à laquelle je crois de toute la force de mes convictions, que j'ai pensé pouvoir encore être utile à la France, en vous proposant, Monsieur le Ministre, le mode d'occupation que je vous ai fait connaître plus haut, et en vous soumettant les considérations sur lesquelles il s'appuie. La communication de Constantine avec Bône par des camps militaires intermédiaires exigera de nombreuses dépenses, suscitcra des difficultés d'approvisionnement multiples, ne fera naitre qu'une sécurité toute locale, toute restreinte, ne produira que le fait étroit et matériel d'une sorte de pacification là où règne la force, et là seulement où elle règne, tandis que le système que je soumets à Votre Excellence fondera d’abord et immédiatement une sécurité matérielle, ensuite, et peu à peu, une sécurité morale qui se con-. servera et se propagera d'elle-même sous l’action présente et incessante de la force, parce que je constituerai graduellement une organisation sociale dans la Province, qui, aujourd'hui plus que jamais, est livrée à l'anarchie, organisation qui donnera de l'unité à cette population, qui n'en a pas, et qui, enfin, parviendra à l'arracher à ces mille influences inconstantes et variables qui l'agitent pour la livrer à un seul besoin commun, à un seul devoir, le repos et la soumission à la France.

Quant à l'hostilité que nos armes pourraient encore ren-

contrer dans la Province, elle serait désormais entre Con-

stantine et le désert, au lieu d'être entre Bône et Constantine.

Je vous l'ai déjà dit, Monsieur le Ministre, sans le concours d'instruments indigènes, la France ne peut arriver à de fructucux résultats.

Quant à cette intelligence si délicate et si nécessaire de la population arabe, à cette faculté de se faire comprendre d'elle et de la comprendre elle-même encore aujourd'hui, il n’y a qu'un indigène qui puisse la posséder. Un œil européen ne saurait distinguer ces mille nuances qui sont particulières aux hommes et aux choses en Afrique.

Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de résumer ici ma pensée par un parallèle dont les conséquences, justes et rigoureuses, n'échapperont pas à la haute sagesse de Votre Excellence. Au lieu d'une occupation dont il est impossible de prévoir les dépenses, je propose une occupation dont les charges seront limitées et prévues. Au lieu d'une occupation stérile, impuissante à organiser le pays, de nature, au contraire, à y perpétuer la guerre, je propose une occupation qui détruise peu à peu l'anarchie et l'hostilité, qui y constituera l’ordre fondé sur une sorte de hiérarchie sociale, qui, enfin, dans un avenir rapproché, tendra à adoucir les mœurs et à donner une nouvelle direction aux esprits jusqu'à ce jour portés à la guerre; au lieu d'une occupation qui fera de Constantine une ville française, sans liaisons, sans connexité avec les populations qui l'entourent, ne communiquant avec Bône que par une ligne de camps placés dans les mêmes conditions qu'elle-même, je propose une occupation qui rendra Constantine le grand marché de toutes les tribus, le centre d'une vaste influence, l'avant-poste de notre civilisation, liée au littoral, non pas par des camps, mais bien par la sécurité elle-même qui enveloppera toute la Province.

Je suis avec respect, Monsieur le Ministre, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

Le Chef d'escadrons,

YUSUrF.

Paris, le 10 octobre 1837.

ee ee ee ee ———— ———…— =

Le Commandant Yusuf avait, en même temps, adressé son mémoire à M. le lieutenant-général baron Bernard, Ministre de la Guerre.

Nous ferons remarquer que ce mémoire avait été remis au Président du Conseil des Ministres le 40 octobre, c'est-à-dire trois jours avant la prise de Constantine. Certes, personne ne doutait du succès; mais le Gouvernement paraissait fort embarrassé de ce qu’il ferait de sa conquête. C'est sous l’influence de cette préoccupation, que M. le comte Molé, Ministre des Affaires Etrangères. avait demandé à Yusuf son opinion sur cette grave question. Il est tout naturel qu'il l’ait donnée en Bey de Constantine ; mais, en présence des embarras de toute nature que nous avait créés l'occupation de Bône, cette opinion, qui, certainement, était consciencieuse, pouvait parfaitement être défendue.

La suite a prouvé que nous avions bien fait d'occuper Constantine ; mais il faut dire aussi que, si nous avons pu le faire aussi facilement, c’est parce que nous avions eu le soin de placer à la tête de cette Province des hommes d’une grande valeur et d’une énergie extrême, lesquels n'avaient pas l’habitude de s’apitoyer sur le sort des rebelles dont la tête leur était nécessaire pour assurer notre domination et faire la sécurité dans le pays. On ne leur reprochait pas, à ces vigoureux administrateurs, comme on en blâmait Yusuf-Bey, de faire tomber une tête sans avoir fait passer les coupables par les formalités d’un Conseil de guerre.

Le lieutenant-général Valée remplace, en qualité de Gouverneur général, le général de Damrémont, tué le 42 octobre devant Constantine. Il était nommé Maréchal de France le 45 novembre suivant.

Yusuf n'oubliait pas le maréchal Clauzel, mis si brutalement de côté, et qui n’en avait pas encore pris son parti. Yusuf entretenait avec son ancien chef une correspondance assez active, par laquelle il le tenait au courant de ce qu'il croyait pouvoir l'intéresser. La question africaine, et cela se comprend, revenait souvent sur le tapis; elle donnait au Maréchal l’occasion de reprendre ses idées, ses projets, qu'il n'avait pas perdu tout espoir de voir appliquer — ce qui n’est pas dans la nature — par son successeur ; peut-être même comptait-il un peu sur la possibilité de son rappel pour pouvoir faire lui-même cette application.

La lettre suivante, qu'il adresse à Yusuf du fond de sa retraite dans l’Aude, démontre que la blessure qu'on a faite au vaillant soldat n’est point encore cicatrisée, et qu'il a pris en suprême dégoût les hommes qui l'ont renversé.

Mon cher Youssouf,

J'ai reçu votre lettre. Vous avez fort bien fait de donner vos idées au Ministre de la Guerre sur les moyens de pacifier le pays de Bône. C'est une bonne action dont, pourtant, on ne vous saura aucun gré. Je connais les hommes, et je crois pouvoir vous dire qu'on se serait volontiers passé de votre lettre.

Pourtant, le temps marche, et on reviendra vers le passé; car, sans cela, je les défie de rien faire de bon. Je n’entends pas dire qu'on revienne à moi; car je refuse de revenir à quoi

Te =

et à qui que ce soit, et certes, je ne veux pas m'exposer davantage à la fourberic la plus raffinée qu'il y ait au monde; mais, pour les choses indiquées par moi, force sera de les reprendre, ou l’on ne fera rien! absolument rien!

Prenez patience, car la patience seule permet d'arriver à bon port.

Je vous renouvelle les assurances de mes sentiments pour vous. Mes amitiés à Germond, qui, toujours, a été très bien pour vous.

Maréchal CLAUZEL.

Quillan (Aude), 20 novembre 1837.

A Youssouf-Bey, chez M. Germond, rue Ribouté, n° 6, à Paris.

Yusuf, à qui pesait fort l'inaction, attendait toujours que le Gouvernement voulût bien prendre une décision à son égard. Il continuait de fréquenter les illustrations de l’époque. M. Thiers, entre autres, en suspension de ministère, invitait fréquemment Yusuf à ses soirées. Un voyageur américain y rencontra Yusuf et Bugeaud, et il raconte ainsi, sous le titre de : « Une soirée che; M. Thiers », l'impression que lui produisirent ces deux personnalités si spirituellement originales :

J'y allais, le soir, vers dix heures, avec l'intention de n'y passer qu'une demi-heure; j'y restais jusqu’à minuit. Il n'y avait que trois ou quatre personnes, entre autres, le général Bugeaud, et Yusuf en costume arabe, l'homme le plus gracieusement pittoresque que j'aie jamais rencontré.

Bugeaud manifestait le désir d'exécuter certaines choses en Afrique, si Thiers revenait au pouvoir. Entre les deux, Yusuf allait et venait comme un véritable Arabe, et tenait

tête au général, si bien que Bugeaud, impatienté, lui dit: « Vous avez une belle tête, Yusuf; mais si vous continuez à vous conduire ainsi, vous vous la ferez couper. »

Le point en discussion était de savoir si l’occupation française, en Algérie, devait être militaire ou agricole. Bugeaud soutenait cette dernière opinion; Yusuf tenait absolument pour la première. Tous deux finirent par se fâcher, de sorte que M. Thiers eut l'avantage sur l’un et sur l’autre des interlocuteurs, en se servant, suivant son habitude, de leurs propres arguments : il fut très éloquent en démontrant les effets d'une dévastation militaire en Algérie.

Fatigué d’attendre depuis huit mois une solution qui n'’arrivait pas, Yusuf s’agita et fit agir pour être renvoyé en Afrique ; le Ministre de la Guerre finit cependant par lui donner satisfaction dans les premiers jours de février 1838, c'est-à-dire après dix mois d'attente ; mais il faut dire qu'elle n'était pas aussi complète que celle qu'il eût désirée. En effet, il était mis tout simplement à la disposition du Gouverneur général avec son grade de chef d'escadrons. Mais Yusuf, qui a été proposé à plusieurs reprises, pendant et après l'expédition de Constantine, pour le grade de lieutenantcolonel, supplie le Roi de ne point lui laisser subir cette humiliation, cet affront de le laisser reparaître devant ses Spahis avec le grade de chef d’escadrons, surtout quand celui de lieutenant-colonel lui a été formellement promis non-

a = —© ee ———————————— = ee a ————— — = —————— ———

seulement par le Prince Royal, mais encore par le Ministre de la Guerre.

Au reste, nous allons laisser la parole à Yusuf, que ne parait point intimider outre mesure la majesté royale.

A Sa Majesté le Roi des Français.

Sire,

M. le Ministre de la Guerre vient de me donner l'autorisation de rentrer en Afrique : après dix mois d'absence, je l'aurais encore reçue comme un bienfait, s’il ne m'avait appris, en même temps, que je devais simplement être mis à la disposition du Gouverneur général dans mon grade de chef d'escadrons. |

Sa Majesté, dont l’auguste bienveillance, au milieu de toutes les vicissitudes auxquelles j'ai été livré, a seule soutenu mon courage, sait avec quelle résignation je me suis exécuté en renonçant à la possession de ce titre de Bey de Constantine, que je n'avais point ambitionné, mais que je n'avais point été maitre de refuser.

Pendant les jours si longs que j'ai passés loin de l'Afrique, mes actes, ma conduite, mes paroles ont constamment respiré le plus profond respect pour le Gouvernement du Roi.

Ce n'est donc pas sans un vif chagrin que je pars, déçu dans toutes mes espérances, quand j'aurais voulu n'emporter de la France que le souvenir de sa générosité.

Votre Majesté, qui connaît si bien mon dévouement pour Elle, n’a point oublié la promesse écrite qui m'a été faite, il y a quatre mois, du grade de lieutenant-colonel, au nom de Mgr le duc d'Orléans, promesse qui m'a été plusieurs fois confirmée par M. le Ministre de la Guerre. Fort de cette assurance, qui renfermait tout mon avenir, ma confiance alors était telle, que j'en écrivis aux miens, en Afrique, pressé que

mm — — A US em a ——

j'étais de leur parler de la grandeur ct des bontés de Votre Majesté.

Ai-je donc démérité depuis lors? La France, pour moi seul, cesserait-elle d’être noble et reconnaissante ? Qu'aurai-je à répondre aux Arabes qui me demanderont de quel prix on y a payé mon zèle?

Est-il enfin de l'intérêt de Votre Majesté de me renvoyer près d'eux amoindri, sans ascendant, sans action, quand je brülais de me retrouver à leur tète et de rendre de nouveaux services ? Pardon, Sire, mais je ne dois pas craindre de dire ici toute ma pensée : si je dois être décrédité, frappé d'impuissance, il ne me restera plus qu'une dernière faveur à solliciter du Roi, celle de vouloir bien, aussitôt après mon retour en Afrique, accepter ma démission d’un grade que j'ai gagné dans les rangs de cette Armée à laquelle je suis glorieux d'appartenir, grade que j'ai plus d'une fois scellé d'un sang que je serais trop heureux d'avoir l’occasion de répandre encore.

Je suis, avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant sujet.

YUSUF, Chef d'escadrons.

Paris, le 13 février 1838.

La réponse du Roi ne se faisait pas attendre; car, cinq jours après, le commandant Yusuf recevait la lettre suivante de son Chef du Cabinet :

CABINET DU Ro Aux Tuileries, le 18 février 1838.

Monsieur,

Le Roi a lu avec intérêt la lettre que vous lui avez écrite, et Sa Majesté me charge de vous annoncer, en réponse, qu'elle a signé hier votre nomination au grade de lieutenantcolonel.

Je vous prie d’agréer, Monsieur, mes compliments les plus empressés.

Le Chef du Cabinet, (Illisible.)

Monsieur le Lieutenant-Colonel Yussuf, Paris.

En effet, Yusuf était nommé, par ordonnance royale du 18 février, au grade de lieutenant-colonel aux Spahis réguliers d'Oran.

Par suile de cette nomination, Yusuf cessait de porter le titre de Bey.

Le maréchal Clauzel n’était point le dernier à envoyer ses félicitations à son ancien Bey de Constantine. Il le faisait dans les termes suivants :

Mon cher Youssouf,

J'ai reçu votre lettre, et j'ai appris avec plaisir, comme vous le croirez facilement, votre nomination au grade de lieutenant-colonel. C'est une réparation tardive; mais, enfin, c'est une satisfaction que vous devez éprouver après une grande injustice,

—— — —————— ————— ee ne

Je vous engage à passer par Toulouse et à venir me voir. Vous me trouverez encore ici le 10 du mois prochain. Votre dévoué, Maréchal CLAUZEL.

A Youssouf-Bey, ancien Bey de Constantine, lieutenantcolonel dans les Armées françaises, rue Saint-La:are, n° 38, Paris.

Le lieutenant-colonel Yusuf quittait la France, où il avait passé dix mois, pour aller prendre sans retard le commandement du régiment de Spahis d'Oran, à la tête duquel nous retrouverons le brillant et audacieux Yusuf de la province de Bône, régiment qui va s’illustrer sous ses ordres, et enrichir l’état de ses services de brillantes el glorieuses pages, et d’éclatantes aclions de guerre.

Page 1