Annales algériennes. — Livre XXXI
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coup de chevaux. Notre perte a été de 10 hommes tués, dont un officier, et de 54 blessés entrés à l’'ambulance.
Le Général en chef terminait ainsi le rapport qu’il adressait au Ministre à la date du 8 juin, jour de la rentrée de la colonne expéditionnaire à Mostaghanem :
Les Spahis d'Oran, commandés par le lieutenant-colonel . Yusuf, et le général Mosthafa-ben-Ismâil à la tête de nos Auxiliaires, ont exécuté, le 1°" juin, une charge brillante pour éloigner les Arabes du défilé où nous allions nous engager. Ils ont été bien secondés par El-Mazari, Kaddour-ben-El- Mokhfi, et Mohammed-ben-Kaddour. Ils ont fait mordre la poussière à bon nombre de cavaliers réguliers d’Abd-el- Kader.
Mais le général Bugeaud n’était rentré à Mostaghanem que pour y prendre un convoi de vivres, de matériel et d’objets de toute nature nécessaires à la garnison de Mäskara pour en assurer l'occupation. Tous les préparatifs étant terminés, les troupes se remirent en campagne le 7 juin, et arrivèrent à Mâskara le 10.
Dans la crainte que ce supplément d’approvisionnement ne fût insuffisant, et dans le but de ménager les ressources de la garnison, le général Bugeaud pensa qu’au lieu de brûler les moissons de la plantureuse plaine d'Eghris, il serait peutêtre plus profitable et plus sage d’en faire la récolte. En conséquence de cette excellente détermination, nos troupes, la faucille à la main et le fusil au dos, firent la moisson dans les parties les plus accessibles des Hachem-Eghris. On récolta
1. Le Maréchal Bugeaud, d'après ea correspondance intime et des documents inédits, par le comte H. d'Ideville.
ainsi près de 2,500 quintaux métriques de grains. Il y eut quelques petits combats pendant cette moisson; mais nos soldats n’en furent point troublés et continuèrent leur opération. L'Armée rentrait à Mostaghanem le 27 juin.
Le 30, le Général en chef adressait aux troupes, avec lesquelles il venait de faire les expéditions de Takdemt et de Mäâskara, l'ordre du jour suivant :
Avant de me séparer de vous pour quelques mois peut-être, je veux vous dire, si je le puis, combien je suis heureux et fier, comme chef et comme citoyen, des vertus guerrières que vous avez montrées dans cette campagne.
Le combat d'Akbet-El-Khedda a été digne de vous.
Vous avez prouvé une fois de plus que les Français sont propres, autant que quelque peuple que ce soit, aux retraites calmes et sévères. Si j'osais vous adresser un reproche touchant ce beau fait d'armes, je vous dirais que vous avez été trop tenants au combat. Quand on ne veut pas, quand on ne peut pas combattre, il faut s'engager le moins possible, et se retirer lestement d'’échelon en échelon, d'embuscade en embuscade, en perdant peu de monde, et en en faisant perdre à l'ennemi. 11 faut s'éloigner des atteintes de son adversaire. Tout ce qui contrarie ce but est intempestif et mal joué, quel que soit le courage qui y préside.
Je veux aussi vous louer du zèle actif que vous avez mis dans les travaux des moissons. On voyait bien, à votre ardeur, que vous compreniez, aussi bien que votre Général, que ce métier était digne de vous, car c'était la guerre elle-même...
A la suite de cet ordre du jour du 30 juin, le Général en chef citait les militaires de tous grades qui s'étaient plus particulièrement distingués pendant la campagne. Parmi ceux-ci, figurait le lieutenant-colonel Yusuf, avec cette mention : « S'estremarquablement conduit au combat d’Akbet-El-Khedda livré aux Arabes le 4° juin. »
C'était sa dixième citation.
Le général Bugeaud rentrait le 40 juillet à Alger.
Mais le général de La Moricière était parti de nouveau, dans les premiers jours de juillet, pour compléter l'approvisionnement de Mâskara : cette troisième opération s'était exécutée, à l’aller, sans rencontrer de résistance sérieuse. Cependant, un fort parti de cavaliers ennemis, posté au-dessus de la Koubba de Sidi-Daho, à six kilomètres nord-est de Mäskara, tenta l'attaque d’un convoi. Le général de La Moricière lança aux trousses de ces cavaliers les Spahis de Yusuf, qui, en un clin d'œil, les dispersèrent, après leur avoir tué cinq ou six des leurs.
A la suite de cette affaire de Sidi-Daho, si vigoureusement menée, le lieutenant-colonel Yusuf était cité — c'était la onsième fois — dans le rapport du %5 juillet du général de La Moricière, « pour l'élan avec lequel il avait enlevé la charge qui a déterminé la déroute de l'ennemi. »
Dès que les grandes chaleurs furent passées, le général Bugeaud, désireux d'opérer de nouveau de sa personne dans la province d'Oran, s’embarqua pour Mostaghanem, où il arrivait le 49 septembre. Les troupes de la Division d'Oran y étaient réunies depuis la veille. Le Général en forma deux corps. Le premier, dont il se réservait le commandement direct, devait se porter dans la vallée du Chelif. Ce corps fut composé de sept bataillons d'infanterie, de quatre escadrons des Spahis d'Oran (lieutenant-colonel Yusuf, de cinq escadrons de Chasseurs, de deux sections d'artillerie de montagne, du Bataillon turk et des cavaliers du Bey de Mäskara, El-Hadj-Mosthafa-ould-Otsman, lequel marchait avec la colonne.
Le second corps, appelé Colonne d’approvisionnement,
et destiné au ravitaillement de Mâskara, fut mis sous les ordres du général de La Moricière : il était composé de onze bataillons, d’un escadron de Chasseurs, de trois sections d'artillerie de montagne, et des cavaliers auxiliaires des Douaîïr et des Zmala.
La colonne, commandée par le Gouverneur général, quitta Mostaghanem le 22 septembre; elle prit position sur l’ouad Mina, à Sidi-Bel-Hacel, où elle séjourna le 27. Le 98, le Général ne fit qu'une courte marche. Il se jette, à la chute du jour, dans les montagnes des Flila, et surprend une partie de cette tribu à Aïn-El-Kecer, lui enlève près de 2,000 têtes de bétail, et Jui fait plus de 300 prisonniers ; puis il se met en retraite sur Mader, où il arrive le ? octobre. Il dirige de ce point le butin et les prisonniers sur Mostaghanem, où il se rend de sa personne. Il y trouve le générai de La Moricière, de retour de son ravitaillement de Mäâskara, et se disposant à en opérer un second.
Le général Bugeaud repart de Mostaghanem, le 5 octobre, avec l'intention de retourner chez les Flita. Le général de La Moricière était parti la veille avec la colonne qui devait ravitailler Mäskara. Arrivé aux Hacian-EI-R'oumri, il recevait avis qu’Abd-el-Kader était à Aïn-El-Kebira avec des forces considérables, et qu’il se disposait à lui offrir le combat. Embarrassé d’un convoi considérable, de La Moricière crut devoir l'éviter; il abandonna donc la route qu’il avait prise, et manœuvyra de manière à se rejeter sur la gauche pour se réunir au général Bugeaud, à qui, d’ailleurs, il faisait connaître cette disposilion.
Le général Bugeaud approuve la prudence de son lieutenant, et modifie lui-même ses projets : il décide de réunir les deux colonnes, réunion qui s’effectua, sur l’ouad Hillil', dans
1. Lo Hillil des cartos est le mot berber Jellel, ou Ilili, auwer-rose.
la nuit du 6 au 7 octobre: mais, dès lors, l'Émir renonçait à tout projet d'attaque. Par suite, le Gouverneur général, qui tenait essentiellement à se rencontrer avec l’Émir, donnait une nouvelle organisation à son Corps d’armée : la moitié de l’infanterie, le convoi et les gros bagages furent placés sous les ordres du général Levasseur; le reste de l'infanterie et toute la cavalerie formèrent un autre corps dont le général Bugeaud, ayant immédiatement sous ses ordres le général de La Moricière, se réserva le commandement direct. Ces deux corps arrivèrent le 7, au soir, à Aïin-El-Kebira. Mais Abd-el-Kader avait déjà abandonné ce point, et s'était retiré sur l’ouad Maouca, dans la plaine d'Eghris.
Espérant le surprendre dans cette position, le général Bugeaud se mit en marche le 8, à deux heures du matin. Toute la cavalerie, Chasseurs, Spahis et cavaliers auxiliaires, était en avant-garde; elle se portait sur la position où elle supposait devoir trouver l'ennemi. Les Chasseurs d'Afrique, les Spahis d'Oran, les Douaïr et les Mokahlia (fusiliers) du Bey de Mäskara firent leur mouvement par la droite, et dès qu'ils l’aperçurent, ils fondirent sur l'ennemi avec une telle impétuosité, qu’il n’eut point le temps de se mettre en défense, ce qui permit aux Chasseurs et aux Spahis de le sabrer tout à leur aise, et de le mener la lame aux reins jusqu'à complèle dispersion. Les Spahis de Yusuf se montrérent très ardents dans cette affaire, et il fut difficile de leur faire lâcher prise.
Comme toujours, le lieutenant-colonel Yusuf, qui avait fait de ses Spahis un régiment d'élite, fut superbe de valeur et d'audace. C'était décidément un puissant entraineur et un officiers de cavalerie de premier ordre. Aussi, avait-il mérité, dans le combat de l'ouad Maouça, sa douxième cilation à
l'ordre de l'Armée, pour s’étre particulièrement distingué dans cette affaire. Le général Bugeaud ajoute dans son ordre :
Il n'est personne qui n'ait admiré la belle et intelligente conduite du lieutenant-colonel Yusuf au combat de l’ouad Maoucça.
Les cavaliers des Medjeher, qui marchaient avec nous, et qui avaient opéré leur mouvement par la gauche de l'ennemi, avaient été moins heureux; il est vrai qu’ils avaient eu affaire aux Spahis de l'Émir, lesquels étaient loin d’être une troupe méprisable; aussi furent-ils ramenés avec quelque perte.
Voyant la partie perdue, l'Émir se retira avec d'autant plus de hâte que la cavalerie, qui avait fait un changement de direction, se portait, suivie des Zouaves, sur les débris de sa colonne, dont il avait pu rallier quelques tronçons. La poursuite se continua vigoureusement pendant quelque temps.
Nous devons dire que, dans cette retraite, qui fut couverte par un millier de Spahis réguliers de l'Émir, cette troupe se conduisit avec une grande bravoure. Nous ajouterons qu'il y eut, de leur côté et du nôtre, plusieurs traits de bravoure individuelle des plus honorables pour les uns et pour les autres. Ainsi, l’étendard des Spahis de l'Émir fut pris et repris jusqu’à trois fois, ceux qui le portaient ayant été tués successivement. Il avait fini par rester aux mains du fourrier Boudillon, du ®% de Chasseurs d'Afrique, mais ce brave sousofficier ayant été tué lui-même, le précieux étendard était resté définitivement aux Arabes.
Le soir, l’armée prit position sur l’ouad Maouça, dans la plaine d’Eghris.
Le 41 octobre, l'Armée traverse cette plaine et se porte sur Jl'ouad Froha, au centre du pays des Hachem-Eghris; cette
tribu est celle d'origine et de la puissance de l’Émir; mais elle a fui dans les montagnes avec ses troupeaux. Décidé à la poursuivre aussi loin qu'il le pourra, le-général Bugeaud va s'élablir sur l’ouad Fekan. Après avoir allégé son Corps d'armée de ses malades et des grains trouvés dans les silos, le général passe l’ouad El-Hammam, et va bivouaquer sur l’ouad Zfizef, à la limite des territoires des Hachem et des Beni-Amer. Le 184, il se porte dans la montagne des Guetharnia-Fouaga, où se sont réfugiés les Hachem; mais le pays est si affreusement tourmenté, que l’Armée ne peut s'y engager à une grande profondeur. On y fit néanmoins une razia de bétail et une centaine de prisonniers. Le Corps expéditionnaire couche à Aïn-Tichtiouin. Le 45, il revient sur l’ouad El-Hammam. Le 46, il va détruire la Guethna‘ de Sid Mohi-ed-Din. C’est sur ce point que se trouve la maison paternelle de l’Émir, laquelle est entourée d’une trentaine d’autres habitations, qui sont livrées aux flammes.
Le 17, l'Armée rentra à Mäskara ; elle en sortit le 49 pour se porter sur Säida; le 20, elle campe sur l’ouad Thar'ia, et, le 24, sur l’ouad Beni-Meniarin. Dans la nuit, un bataillon régulier de l’Émir, commandé par son Khalifa Mosthafa-ben- Eth-Thahmi, tenta une attaque sur notre camp et fut repoussé.
Le 22, l'Armée arriva à Sâida, établissement nouveau qu’Abd-el-Kader avait fait élever sur les ruines d’une ville romaine. Les gourbis qu'il renfermait dans son enceinte avaient été brûlés; des brèches furent pratiquées dans ses murailles. .
L'Armée allait revenir sur Mäskara, lorsque plusieurs
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1. Guethna, campoment, est aussi synonyme de Zuouiïa. Abd-el-Kader est né à la Guethna de Sid Mohi-ed-Din, son père.
notables des Haçasna, ceux des tribus de la Yäkoubia, se présentent aux avant-postes. Ils sont envoyés, disent-ils, par leurs contribules pour proposer au général Bugeaud de le conduire sur une fraction importante des Hachem, dont ils connaissent la retraite, Ils ajoutaient que leurs cavaliers, ceux des Oulad-Brahim, des Oulad-Khaled, et, en général, tous ceux de la Yäkoubia, étaient disposés à marcher avec nous. Ces offres sont acceptées. En conséquence, l'Armée partait, sous leur conduite, dans la nuit du 24 au %5 octobre : elle trouvait les cavaliers annoncés par les Haçasna au lieu désigné ; ils étaient au nombre de 400 environ. On pénétra dans les montagnes à l’est de Sâida; mais l'Armée n'ayant pu arriver qu'au jour dans la vallée de l’ouad Tifrit, où l’on comptait trouver les Hachem, ceux-ci, prévenus, sans aucun doute, des projets de leurs ennemis, avaient déjà décampé.
Le général Bugeaud, avec son opiniätreté ordinaire et sa merveilleuse activité, se rabattait sur l’ouad El-Abd à la poursuite des fuyards. Il couchait aux Aïoun-El-Branès le 26, en un point appelé Takhmaret'. Un grand fourrage avait été ordonné, et il rentrait à la position, lorsqu'une cinquantaine de Spahis, qui s’en étaient éloignés à quelque distance, furent subitement attaqués par un millier de chevaux de la cavalerie de l'Émir qui s'étaient embusqués dans les ravins de ce diffcile pays. Bientôt entourés, cernés par l'ennemi, nos Spahis allaient se trouver dans une situation des plus critiques, lorsque le gros du fourrage, averti de ce qui se passait par le bruit de la mousqueterie, se porta en toute hâte à leur secours,
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1. Takhmaret, entre Sâida ct Frenda, porte le nom d'une famille des Louata, qui occupait ce point à la fin du vre siècle de l'hégire. Ce nom est orthographié souvent Taguemaret et Tagremaret.
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le corps des Spahis en tête, et, résolument conduit par le lieutenant-colonel Yusuf, qui, bien en avant des Chasseurs d'Afrique, poussa la charge avec son impétuosité habituelle. Il pénètre avec une vigueur irrésislible au milieu des assaillants, il les sabre, les culbute et les met en pleine déroute, marquant de nombreux cadavres le chemin parcouru par la charge, par cette trombe humaine qui ne laisse rien debout de ce qu’elle rencontre sur sa route. L’étendard des Spahis de l'Émir fut brillamment enlevé par le lieutenant Fleury‘, qui, dans cette affaire, se montra audacieusement brave, et cavalier hors de pair.
De l'avis de tous, le lieutenant-colonel Yusuf s'était surpassé — si c'est possible — dans cette glorieuse occasion, en menant la charge contre les Spahis de l’Émir, et sa brillante conduile avait produit un tel enthousiasme dans le Corps expéditionnaire, qu’à sa rentrée au camp, il fut accueilli par des vivats, et que le général Bugeaud, qui se connaissait en bravoure, fit battre « aux champs ! » pour honorer, par une ovation spontanée, le commandant de ses Spahis.
Ce nouvel exploit valait au lieutenant-colonel Yusuf sa treisième citation à l'ordre de l'Armée du 8 novembre, « pour avoir donné l'impulsion à son régiment dans la charge de Takhmaret, une des plus belles affaires de cavalerie, selon le général Bugeaud, qu'ait présentées la guerre d'Afrique. »
Le Gouverneur et le Corps expéditionnaire rentrèrent à Mostaghanem le 5 novembre, et à Alger le 10. Avant de partir, il prescrivit au général de La Moricière d'aller établir son quartier-général à Mäskara, et d’y réunir 6,000 hommes,