Annales algériennes. — Livre XXXW
2. Une Zmala est le camp, le campement d’une tribu ou d’un particulier. Selon notre habitude d'’estropier les mots et noms arabes que nous avons admis dans notre langue, nous écrivons et prononçons Smala. On dit aussi deira; mais ce mot s'emploie dans une acception plus restreinte que celui de Zmala.
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par les Spahis, les Chasseurs d'Afrique et la Gendarmerie, une section d'artillerie de montagne, un goum de 250 chevaux environ, mené par l’agha des Oulad-Ayad, Ameur-ben-Ferhat, et un approvisionnement de vingt jours en vivres et en orge, formant un convoi de 800 chameaux et mulets.
Le jeune général laissait à Boghar une petite garnison de 250 hommes.
Le but qui avait été indiqué au duc d’Aumale était d'atteindre la Zmala d'Abd-el-Kader, soit en agissant de concert avec le général de La Moricière. soit en opérant seul si des circonstances politiques retenaient cet officier général dans la province de Mâskara.
Or, il résultait de renseignements dignes de foi fournis au Prince par l’agha des Oulad-Ayad, que la Zmala de l’Émir devait se trouver dans les environs de Goudjila, petit ksar' situé à 60 kilomètres sud-est du nouveau poste de Tiharet. Le duc d’Aumale se dirigea donc sur ce village, et en suivant une vallée étroite et parallèle à celle du Nahr-Ouacel, il put arriver à Goudjila le 44 mai, après une marche de nuit, sans que son approche eût été signalée. .
Il apprenait là que la Zmala était à Ouceukh-ou-Rgaï, à environ 50 kilomètres au sud-ouest de Goudjila. Le Prince se remettait en marche sur le point indiqué dans la nuit du 414 au | 15 mai; mais, vers midi, l’agha Ameur-beu-Ferhat lui faisait parvenir la nouvelle que la Zmala avait levé son camp la veille, au soir, et s'était dirigée vers Thaguin, pour, de là, sans doute, gagner le Djebel-El-Eumour. Ie duc d’Aumale était prévenu, en même temps, que le général de La Moricière se trouvait à quelques lieues dans le sud-ouest, et que c'était
1. Village ou hameau fortifié dans le Sud. Le pluriel est ksour.
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précisément sa présence qui avait décidé ce brusque mouvement de la Zmala.
Quant à l'Émir, qui pensait n'avoir rien à craindre de la colonne du Prince, qu'il croyait rentrée à Boghar, il observait, avec 250 chevaux, le général de La Moricière afin de pouvoir, au besoin, couvrir sa Zmala. Le commandant de la colonne de Médéa prenait donc le parti de gagner Thaguin au plus tôt, cette détermination lui donnant les chances, soit d’y atteindre la Zmala, soit de lui fermer la route de l'Est et de la rejeter sur le Djebel-El-Eumour, où, prise entre les colonnes de Mäskara et de Médéa, il lui serait très difficile de nous échapper.
Ce plan était, évidemment, des plus simples; mais il ne laissait pas, cependant, de présenter quelques difficultés dans l'exécution; car la colonne avait à franchir d’une seule traite une distance de plus de vingt lieues sans y rencontrer une goutte d’eau.
Quoi qu'il en soit, comptant sur la valeur de ses troupes, le duc d’Aumale partageait sa colonne en deux subdivisions : l’une, très mobile, se composait de la cavalerie, de l'artillerie et des Zouaves, auxquels il avait été ajouté 450 mulets pour porter les sacs et les hommes fatigués; l’autre, formée de deux bataillons et de 50 chevaux, était chargée d'escorter le convoi sous les ordres du lieutenant-colonel Chadeysson.
Après une halte de trois heures, les deux colonnes se mettaient en mouvement, conduites chacune par des guides sur lesquels on pouvait compter. Le point de rendez-vous était Ras-El-Aïn-Thaguin”.
La première colonne, celle avec laquelle marchait le
1. Extrait du rapport du duc d’Aumale sur la prise de la Smala.
Prince, avait bientôt gagné da terrain sur celle qui escortait le convoi; de sorte que, le 16, à la pointe du jour, cette dernière était tout à fait hors de vue. Cette séparation s’accentua encore davantage quand, ayant rencontré quelques trainards de la Zmala, le Prince, trompé par les renseignements erronés qu'ils lui donnèrent, avait poussé, avec de la cavalerie, une reconnaissance inefficace de quatre lieues droit au sud. Mais, craignant de fatiguer les chevaux inutilement, le duc d'Aumale, revenant à son premier projet, reprenait la direction de Thaguin, où, d’ailleurs, toute la colonne devait se réunir. Nous ajouterons que cette pointe dans le sud avait très sensiblement éloigné de la cavalerie les Zouaves et l'artillerie.
Or, le colonel Yusuf, qui, dans cette mémorable et prodigieuse affaire, joua un rôle si brillamment prépondérant, s'était porté bien en avant de la cavalerie, qu’il commandait, pour recevoir, le premier, les rapports de ses coureurs, et en donner communication au commandant de la colonne. Le Colonel, suivi de son escorte, marchait donc vers Thaguin, lorsqu'un nuage de poussière s’éleva au loin sur sa direction. Il était onze heures environ. Tout à coup, un cavalier émergeait d’un pli de terrain qui l'avait tenu caché aux regards de Yusuf; dans cet homme, qui se portait à fond de train à sa rencontre, le commandant de la cavalerie reconnaissait bientôt l’agha des Oulad-Ayad, qui avait été envoyé en avant pour reconnaitre l'eau, et qui, ému et troublé au delà de toute expression, s’écriait d’une voix altérée: « Fuyez! fuyez! quand vous le pouvez encore! Ils sont là, tout près. derrière ce mamelon!... Ils arrivent &4u campement de Thaguin... S'ils vous poursuivent, vous êtes perdus! Ils sont 60,000, et, rien qu'avec des bâtons, ils vous tueront comme des lièvres qu’on chasse... Pas un seul d’entre vous
ne retournera à Médéa pour y porter la nouvelle de votre désastre‘. »
À ce moment, Yusufet son escorte n'étaient pas à plus d’un kilomètre de Ras-El-Aïn-Thaguin.
Mais avant de conduire au Prince Mohammed-ben-El- Ayadi, qui marchait avec Ameur-ben-Ferhat, le colonel Yusuf a voulu reconnaitre par lui-même si la version de l’agha était exacte : accompagné de son officier d'ordonnance, le lieutenant Fleury, et de Ben-El-Ayadi, il se porte au galop sur le point culminant du mamelon qui lui dérobe la position de la Zmala. Avant de s'éloigner, le colonel avait donné l'ordre au sous-lieutenant Du Barail*, attaché à sa personne, d'arrêter l’escorte, et de prévenir le Prince de ce qui se passait. « Priez-le d'avancer au galop », ajoutait-il. Le colonel Yusuf reconnaissait bientôt que Mohammed-ben-El-Ayadin'avait rien exagéré — si ce n’est le nombre, mais c'était bien excusable. — La Zmala, qui venait d'arriver sur les eaux de Thaguin, faisait, sous la direction des Réguliers de l'Émir, ses préparatifs de campement. Il y à là tout un monde, quelque chose comme de 45 à 20,000 âmes, et près de 5,000 fusils : tout cela forme une masse confuse de bêtes et de gens, vivante et tumultueuse comme la mer bruyante. Ce sont des cris, des hennissements, des blatèrements* gargarisants, des braiments, des bûlements, des beuglements, des gloussements, des bruits, enfin, de toute nature. Des tentes se dressent, sans souci de l'alignement, et avec ce souverain mépris de
1. Récit du général Ficury, qui a pris part à cette affaire, à M. Henri d’Ideville, qui le rapporte dans son livre « Le Maréchal Bugeaud ».