CHAPITRE XIX
1. L'Armée d'Afrique et ses principaux chefs en 1844. — If. Immincence de la guerre avec le Marok. — Ses causes détcrminantes. — Le général de La Moricière élève un vaste camp retranché sur le territoire de Ja Zaouiïa de Lalla-Mar’nia, et s'y établit avec sa colonne. — Les forces marokaines, commandées par Sid Ali-ben-Eth-Thaiyeb-El-Ghennaoui, viennent se poster entre Oudjda et Lalla-Mar'nia, ct leur chef somme le général de La Moricière de se retirer sur la Thafna. — L'impatient Sid El-Mamoun-Ech-Cherif pousse une pointe dans notre direction avec Ics cavaliers de la Garde Noire. — Il engage le combat près de la Koubba de Sidi-El-Aziz, où il est battu ct mis en pleine déroute par nos cavaliers, commandés par le coloncl Yusuf. — Arrivée, avec des renforts, du maréchal Bugeaud à Lalla-Mar'nia. — ]1 prend le commandement de l'Armée, réunio sur ce point. — Demande d'une entrevue avec El-Ghennaoui. — Les Marokains nous attaquent pendant cetto entrevue, à hauteur de la Koubba de Sidi-Mohammed-El-Ouiçani. — Chargés par notre cavalerie, aux ordres de Yusuf, ils sont taillés en pièces et complètement défaits. — Le colonel Yusuf, qui prend un drapeau dans cette brillante affaire, ÿ gagne sa scizième citation. — Escarmouches dans la plaine d’Oudjda entre les Spahis de Yusuf ct les Marokains, qui y sont très maltraités. — Nos troupes rentrent à Mar'nia. — Le fils du sultan du Marok, Moula-Mohammed, vient prendre le commandement des troupes marokaincs, et somme le maréchal Bugcaud d'évacuer Lalla-Mar’nia. — Le Maréchai marche sur Oudjda, qu'il occupe. — La veille de la bataille d'Isly et le maréchal Bugcaud. — Le plan projeté de la bataille. — La journée d'Isly. — La belle et glorieuse part qu'y prend le colonel Yusuf avec ses escadrons de Spahis. — Audacieuse attaque et prise des camps marokains par Yusuf. — Les trophéce de la victoire. — Le colonel Yusuf est cité à l'ordre de l'Armée pour la dix-septième fois. — Son rapport au Maréchal sur la part prise par ses Spahis dans l'attaque des camps marokains. — Expédition aventureuse de Yusuf le lendemain de la bataille. — Le maréchal Bugcaud reçoit le titre de duc d’Isly.
Nous voiei arrivés à l’une des plus belles pages de l’histoire de la conquête de l'Algérie, à l’une de ces glorieuses étapes jalonnant la Voie Sacrée parcourue par les soldats de la civilisation marchant à la rencontre des bandes, des cohues de la
barbarie! Mais aussi, quels hommes! quelle admirable réunion de grands soldats ! Bugeaud, le Maitre des Maitres, La Moricière, Bedeau! Cette pléiade de vaillants colonels : Pelissier, Cavaignac, Gachot! Ces brillants et terribles sabreurs, ces irrésistibles entraineurs de cavalerie : les Yusuf, les Morris. les Tartas ! Quelle splendide période que celle des vingt premières années de la conquête! C’est la résurrection des temps chevaleresques ! Une rude école ; mais aussi de rudes soldats’ Infanterie de granit, faite à toutes les misères de cette guerre sans merci, se prenant corps à corps, et cela tous les jours. aussi bien avec ce qu'autrefois on appelait les quatre éléments : l'air, le feu, la terre et l’eau, qu'avec cette race irréconciliable de guerriers musulmans, ces ennemis douze fois séculaires des Chrétiens ! Et nos incomparables Chasseurs d'Afrique. la terreur des Arabes, qui redoutaient comme le feu la terrible pointe de leurs lames! Du reste, tels capitaines, tels soldats! Hommes et temps héroïques ! Corps et âmes d'acier trempé: Et c'est là un phénomène singulier, que, contrairement aux lois de l'optique, plus nous nous en éloignons, plus ils nous semblent grands et de dimensions exagérées!
JL
Nous avons vu plus haut que le maréchal Bugeaud n'avait pas eu le temps de compléter la pacification des tribus de l'Est, et que, pressé par la tournure que prenaient nos affaires dans l'Ouest de la province d'Oran, il avait dû remettre à plus
tard l'achèvement de l’organisation des tribus kabiles, qui, à la suile de la défaite du Khalifa Ben-Salem, et de l'expédition contre les Flicet-ou-Mellil, étaient venues lui offrir leur soumission.
Nous allons raconter brièvement les évènements qui s'étaient passés sur la frontière marokaine, évènements graves à ce point qu'ils devaient infailliblement, et dans un temps prochain, amener un conflit entre la France et le Sultan du Marok, et celte collision devait être d'autant plus sérieuse, qu'elle nous mettrait en présence non plus des forces si limitées d’'El-Hadj-Abd-el-Kader, mais bien des troupes d’un puissant souverain, du véritable chef de la religion musulmane, du descendant direct du Prophète, d’un cherif authentique commandant à des populations fanatiques et ennemies acharnées des Chréliens.
Réduit à l’impuissance sur notre territoire, à la suite des graves échecs qu'il avait subis coup sur coup, l’Émir avait eu recours à la politique et à la diplomatie pour relever ses affaires : il avait presque réussi, par ses habiles intrigues, à gagner à sa cause, sous prétexte de d/ehad (guerre sainte), Moula-Abd-er-Rahman, le Sultan du Marok. Pourtant, ce singulier monarque n'avait pas perdu la têle à ce point de s'aveugler sur les conséquences d’un conflit avec la France ; en outre, il redoulait pour lui-même l'ambition du fils de Mohied-Din, et il n’éprouvait qu’une envie médiocre de le voir pénétrer plus qu’il ne convenait dans les affaires de son pays. Abd-er-Rahman sentait qu’il y avait là un danger qu’il devait mettre tous ses soins à conjurer. Aussi, l’Emir lui ayant fait, au commencement de cette année, des ouvertures directes pour une déclaration de guerre à la France, l'Empereur ne les avait-il accueillies qu'avec une froideur des plus marquées.
Néanmoins, comme l'idée de cette guerre était très populaire dans son empire, le Sultan évita soigneusement de donner trop de retentissement à son refus.
Mais l'Émir ne se découragea pas; il se borna à changer ses batteries: il avait compris — et c'était là du génie — que sa véritable politique était d'attirer les Français sur le territoire marokain, certain que, s'ils s’y laissaient entrainer, le Sultan serait contraint de leur faire la guerre. Pour atteindre ce résultat, il franchit, dans le courant de mars, la frontière marokaine, et pénétra sur notre territoire à la tête de quelques centaines de cavaliers, et raza les Beni-Sliman, fraction de Beni-\mer, qui était campée entre nos nouveaux postes d'Ouïzer”t et de Sidi-Bel-Abbas, puis il rentrait au Marok aver un butin considérable.
Au lieu de se mettre à sa poursuite, le général de La Moricière prenait la résolution de créer des postes sur la frontière de l'Ouest ; il venait d'établir un camp permanent à Säida: 1l donna l’ordre au général Bedeau d'en former un autre à Sebdou ; il choisit, en outre, à la Zaouiïa de Lalla-Mar’nia, c'està-dire à l'entrée de la vallée qui conduit à Oudjda (Marok', l'emplacement d’un autre camp retranché, que les troupes <e mirent aussitôt à élever.
Or, l'occupation du territoire de Lalla-Mar’nia fut le prétexte déterminant que mirent en avant des Marokains pour proclamer la djehad depuis Oudjda jusqu’à Meguedeur.
Ému à son tour, le gouvernement de Meknas* dirigeait des troupes sur Oudjda. La guerre était donc imminente : les
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__ 1. Que nous appelons Mogador. Les Arabes désignent cette ville sous lc nom de Souira.