YUSUF
Nous trouvons dans le livre — déjà cité — de M. le comte d'Ideville, « Le Maréchal Bugeaud », un fait qu'il tient d’un témoin oculaire, et que nous hésitons d'autant moins à lui emprunter, qu'il appartient à notre récit, puisqu'il a eu pour auteur le colonel Yusuf.
Le lendemain de la bataille où nous venions de culbuter le fils de l'empereur du Maroc, le maréchal Bugcaud n’en était pas moins fort inquiet de la présence d'Abd-cl-Kader, que les rapports lui sisnalaient marchant à une journée sur nos flancs,
Yusuf s'offrit pour avoir des nouvelles précises de l'Émir.
Plein de confiance dans la sagacité et la hardiesse de son chef de cavalerie indigène, le maréchal Bugeaud lui donna carte blanche.
Dans la soirée, Yusuf faisait choix de cent de ses meilleurs Spahis. Avec la dépouille des vaincus de la veille, il costumait ces Spahis en Marocains : coiffure pointue, long fusil à baïonnette, bernous noir; l'illusion était complète. Vers onze heures, par une nuit sombre, qui semblait favoriser l'exécution de son projet, il se mettait à la tète de sa bande de ('ondottieri, et la dirigeait vers la montagne.
Après avoir fait quatre ou cinq licues dans un pays mamelonné, les coureurs qui étaient en avant tombaient sur un poste d'Arabes allant eux-mêmes en reconnaissance, À la vue de ces silhouettes armées, que le petit jour, prêt à poindre,
n'éclairait que d'une façon confuse, les cavaliers s étaient approchés sans défiance de nos Spahis. |
Mais lorsque, désabusés et reconnaissant leur erreur, ils voulurent fuir, Yusuf arrivait au galop avec le gros de sa troupe, les enveloppait, leur tuait quelques hommes qui voulaient résister, et faisait le reste prisonniers. Parmi ces derniers, celui qui paraissait être le chef fut immédiatement interrogé et fouillé. Or, ce chef, quel était-il? Tout simplement le Khoudja (secrétaire intime) d'Abd-el-Kader, porteur de son cachet officiel, et de lettres précieuses donnant exactement les renseignements si désirés sur la marche et les projets de l'Émir.
Je laisse à deviner la satisfaction démonstrative du Maréchal, lorsque Yusuf, rentrant au camp vers scpt heures du matin, lui rendait compte de son audacieuse et intéressante expédition.
Du reste, ajoutait l’auteur de ce récit, nul plus que Yusutl n'était propre à ces coups de main hardis, à ces entreprises audacieuses. Sous le premier Empire, il eût été l'émule des Murat et des Lasalle. Pendant la période de nos grandes luttes contre Abd-el-Kader, il fut sans rivaux. Le maréchal Bugeaud, le général de La Moricière étaient ses protecteurs illustres ; ils avaient su tirer de cet homme de guerre, ingtnicux ct brave, des services inappréciables. Pendant cette rude campagne d'hiver, en 1842, quand nous étions, pour ainsi dire, bloqués dans Mascara, Yusuf devint le bon génie de notre petite armée. Fallait-il préparer une attaque contre les tribus redoutables qui nous enserraient de toutes parts, Yusuf, à picd, dans la neige jusqu'aux genoux, suivi de quelques hommes d'élite, passait la nuit à battre l’estrade, ct ne rentrait qu'au matin après avoir reconnu l'emplacement ct l'importance des feux de l'ennemi. Quel admirable chef de partisans !
Ne voyant plus d’ennemis devant lui, et n'ayant pas l'ordre, d'ailleurs, de pénétrer dans le cœur des États de Moula- Abd-er-Rahman, le maréchal Bugeaud s’embarquait à Djemäa-
R'azaouat', où il décidait l'établissement d’une garnison française. Le général de La Moricière reprenait le commandement des troupes de la frontière de l'Ouest,
Le Maréchal débarquait le 3 septembre à Alger, où il était accueilli par les manifestations de la plus vive sympathie. Par ordonnance royale du 48 de ce mois, le titre de puc D'Istx élait donné au maréchal Bugcaud, en souvenir de la mémorable et glorieuse bataille du 13 août sur l'ouad de ce nom.
Le colonel Yusuf était rentré à son poste, à Alger. en mème temps que le Maréchal.
Après avoir châlié, le 21 octobre, les Flicet-El-Bahar et soumis l’aghalik de Taourga, le Maréchal rentrait à Alger. Il s’'embarquait, le 46 novembre, pour la France, où il allait prendre le repos dont il avait besoin. Le général de La Moricière était chargé de l'intérim.
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