‹ Le général YusufChapitre 91 sur 125 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

I. Le colonel Yusuf vient en France pour demander raison, au Directeur de « La Sentinelle de l'Armée », d’un article odieux que cette feuille avait publié relativement à sa conduite à la bataille d'Isly, dont il fut un des héros. — II. Yusuf et la société française. — Son secrétaire le maréchal-des-logis Weyer. — Ce dernier l'accompagne à Paris. — Yusuf, épris de la sœur de son secrétaire, la demande en mariage. — {1 abjure la religion mahométane et revient à celle de ses pères. — Son mariage et les circonstances qui l’accompagnent. — Le colonel Yusuf ct sa jeunc femme débarquent en Algérie. — Il la quittait, quatre jours après son arrivée à Alger, pour marcher à l'ennemi à la tête de ses Spahis, — III. Situation politique de l'Algérie au printemps de 1845. — L'Émir rentre en campagne. — IV. Le colonel Yusuf prend le commandement intérimaire de la province de Thithri. — V. Yusuf est nommé maréchal-de-camp au titre indigène, et prend le commandement des vingt escadrons de Spahis formés en une brigade de trois régiments. — VI. Le maréchal Bugeaud s'embarque pour la France.

Dans le courant de décembre 1844, « La Sentinelle de l’Armée » avait publié, sur la-bataille d’Isly, un article dans lequel le colonel Yusuf était attaqué de la facon la plus odieusement mensongère. Ses éternels ennemis continuaient la guerre qu'ils lui avaient déclarée depuis qu'il était venu offrir ses services à la France, c’est-à-dire depuis le débarquement de nos soldats sur la plage de Sidi-Feredj, et la violence de ses détracteurs croissait en raison de l'éclat et du rayonnement de sa gloire. Nous avons vu ce qu’il a été à Isly, qui fut

l’une de ses plus magnifiques journées, et nous savons ce qu'a dit le maréchal Bugeaud de sa valeur héroïque dans son ordre du jour sur cette mémorable bataille.

Indigné de tant de perfidie, le colonel Yusuf demandait à profiter sans retard d’un congé d’un mois que lui avait accordé le maréchal Bugeaud avant son départ pour Excideuil, et s'embarquait, la rage au cœur, pour aller demander raison de cette grave offense au rédacteur de « La Sentinelle », à Paris, ou une rétractation publique. C'est à ce dernier parti que se résigna l'auteur de cette lâche diatribe.

Mais l'existence de Yusuf allait entrer dans une phase nouvelle : les voyages qu'il avait faits à Paris, le magnifique et s\mpathique accueil qu'il avait recu, non-seulcment à la Cour, mais encore au milieu de l'élite de la société francaise et de toutes les noblesses qui la composaient alors, lui avaient fait comprendre que, si la vie des Orientaux pouvait ne pas être sans charme, celle des Occidentaux n’en était point dépourvue non plus. Du reste, les souvenirs de son enfance lui remettaicnt en mémoire, bien que d’une manière un peu confuse, que, par son origine, il appartenait à celte société civilisée qu'il admirait, vers laquelle il se sentait attiré, et dont il avait été violemment séparé dès l’âge le plus tendre.

D'ailleurs, tout, chez lui, attestait cette origine : nature d'élite, caractère chevalercsque, de la poésie en action. selon l'expression si juste du prince Puckler-Muskau, grande ame et grand cœur, l'amour de la gloire et des aventures

périlleuses, toutes les délicatesses, toutes les générosités, tous les dévouements, toutes les élégances. Si nous ajoutons à ces brillantes qualités le don de la séduction poussé jusqu’à l’irrésistibilité, nous retrouvons là les perfections des nations de race latine ct des civilisations avancées.

Nous le répétons, tout, chez Yusuf, révélait une origine de civilisé, d'homme du monde; nous le savons, d’ailleurs, il faut plus d’une génération pour effacer ou modifier les signes caractéristiques des races, surtout lorsqu'il existe des différences aussi marquées que celles qui distinguent entre elles les races latines et sémiliques.

Aussi, dès que Yusuf parut, en 1830, au milieu de la société française, s’y trouva-t-il aussi aisé, aussi peu emprunté, aussi au courant des usages du monde que s’il ne l'avait quitté que depuis quelques années seulement. Son premier voyage à Paris, nous le répétons, et son séjour dans un milieu où dominaïent les femmes, ces admirables éducatrices de l’homme, ces charmantes conservatrices de la galanterie française; son séjour en France, disons-nous, avait achevé de le ramener tout à fait à son monde d’origine. à ses délicatesses, à ses goûts, à ses usages, à ses plaisirs, à ses habitudes. Grand seigneur jusqu'aux moëlles, avec tous les instincts des races d'élite, il s’assimilait sans étude et sans effort tout ce qu'il y avait de beau, d’élevé, de distingué, de magnifique aussi bien dans l’ordre moral que dans l'ordre matériel ; aussi, au contact, au frottement de celte société francaise, où sa remarquable beauté, sa rare distinction, son élégance, et surtout ses merveilleuses actions de guerre et ses mystérieuses aventures, l’avaient fait admettre sans conteste, s'était-il désorientalisé, et avait-il pris rang dans celte société si séduisante et si spirituelle du règne de Louis-Philippe.

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Dés ce moment, Yusuf avail concu et nourri le projet de s'y mêler davantage ; mais, avant de se décider à ce grand acte, qui devait modifier si essentiellement les conditions de son existence, et dont la réalisation ne serait pas, très probablement, sans présenter de nombreux obstacles, il voulait avoir augmenté encore la somme de gloire qu’il s'était acquise dans les combats, afin d'être plus digne de la destinée qu'il avait rêvée. |

Nous étions à la fin de 1844, et, sous l'influence de cette idée, qu’il trouvait müre pour la réalisation, le colonel Yusuf avait demandé au maréchal Bugeaud, qui devait se rendre prochainement en France, un congé dontil ne devait profiter que lorsqu'il en jugerait le moment opportun.

Nous avons vu plus haut qu’un article odieux attaquant grossièrement sa réputation militaire, et que venait de publier « La Sentinelle de l'Armée », avait précipilé son départ pour Paris, avec la résolution d'en demander raison à son auteur, ou, à son défaut, au Directeur de cette feuille.

Les conséquences de ce voyage eurent, sur l'avenir dè Yusuf, les effets les plus imprévus, et vont nous le montrer sous un jour tout nouveau... Notre héros était certainement trop complet pour que la guerre et les combats suffisent seuls à son bonheur et lui prissent toute sa vie. Sa nature si aimante aspirait aux joies de la famille, qu'il avait si peu connues, et il ne doutait pas, qu'un jour ou l'autre, la destinée ne le mit sur le chemin du bonheur rêvé.

La réalisation ne se fit pas attendre. en effet, et nous ne pouvons résister au désir de faire connaitre quelques détails de cette période si intéressante de la vie du colonel Yusuf. Nous les tenons d'un de ses plus vieux amis, lémoin de tous les incidents qui marquèrent cette phase de son existence, et

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nous croyons ne pouvoir mieux faire que de lui céder notre

plume d’historien de guerre pour lui permettre de nous faire ce récil:

Il est à remarquer, nous écrivait cet ami, que tout ce qui arrivait à Yusuf présentait un caractère spécial d'originalité, un cachet de singularité poétique qui donnait à ses moindres actes, quels qu'ils fussent, un intérêt des plus puissants. Yusuf ne faisait rien comme les autres, et l’on eût dit qu'une créature surnaturelle — ange ou djenn'— présidait à ses œuvres, le œuidait, le protégeait dans le chemin de la vie. En effet, chez lui, rien de banal, de convenu; dans ses actions, d'ailleurs, l'imprévu avait toujours la plus large part, et la cause la plus infime, en apparence, amenait parfois les résultats les plus grandioses et les plus inattendus.

Son mariage et son retour à la foi chrétienne, en sont un frappant exemple, et tout en regrettant de ne pouvoir — obligé à une certaine réserve — vous raconter les circonstances si étrangement poétiques qui précédèrent son union, je veux du moins vous en dire les principaux incidents.

Au moment de son départ pour Paris, le colonel avait prés de lui, en qualité de secrétaire, un jeune homme d'excellente famille, le maréchal-des-logis Weyer*, qui lui

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