LE DROIT POPDLMRE EN FACE DU DROIT DIVIN
payer les orgies du parc aux cerfs, s'épuise, se déshonore et désespère de son lendemain.— « Cela durera bien autant que moi ! » ou encore : « Après moi le déluge ! » dit Louis XY.— Mais, que quelque courtisan se permette seulement de laisser échapper de ses lèvres ce mot terrible, les États-Généraux, le misérable esclave de la Pompadour fronce le sourcil et s'écrie : a Monsieur, ne répétez jamais ces paroles! je ne suis » pas sanguinaire, mais si j'avais un frère et qu'il fût » capable d'ouvrir une telle opinion, je le sacrifierais » dans les vingt-quatre heures à la monarchie et à » la tranquillité du royaume M » La royauté ne peut, ne doit vivre que par la grâce de Dieu ; rester absolue ou n'être pas, voilà pour elle la question.
Au couronnement de Louis XYI, le peuple est chassé de la place qu'il devait occuper selon le rituel, et l'officiant passe la phrase sacramentelle : « Le voulez-vous pour votre roi ^ ? » Si donc le nouveau monarque entend gouverner à la manière de ses ancêtres, comme si le peuple n'existait pas, nul ne pourra plus l'accuser de violer son serment, de méconnaître l'autorité de la nation assemblée, que tous ses ancêtres, y compris Louis XV et Louis XIV, avaient implicitement reconnue. ^ Le droit divin arrive ainsi à l'apogée de sa logique, juste au moment où le droit populaire s'affirme et se réalise.
Tandis que, sous les voûtes de la cathédrale de Reims, l'Église se figure, par l'omission ridicule d'une
* Citation faite par Gh. de Ghancel, VAngoumoù en 1789, p. 248. a Dpoz, Hist. de Louis XVJ, t. I, p. 171.
^ Méffloirea de Basseyiile» dans les Mémoires de Laroehefoueauld'' Voudeau/vUle, Paris, 1861, t. II, p. 183.
14 LE GÉNIE DE LA RtVOLGTION. — LIV. I.
formule, depuis mille ans ironique, triompher de Tes* prit du siècle, du fond d'un cachot le génie de la Révolution lance Tanathème au despotisme et réduit celui qui se croit roi, simplement parce qu'il est fils de roi, à la condition d'un, salarié, que ses sujets, ses maîtres, peuvent, — puisqu'ils le paient, — remercier brutalement de $6s services. L'heure approche où la même voix, cdle de Mirabeau, criera :
« Toute puissance vient de Dieu? je le veux! Elle est sacrée ? j'y consens ! Absolue ? soit ! Irrésistible, . . • invincible?... Que ferez-vous si nous disons tous NON, quand vous direz oui?... Le droit de souveraineté réside uniquement dans le peuple..., et nul n'a le droit de contraindre le peuple à suivre d'autres lois que celles qu'il s'est faites ou qu'il a volontairement
reçues Mars est le tyran^ mais le Droit est le souve--
raiif^ du monde. ^ »
Se figurant qu'un changement des choses pourrait résulter d'un changement des personnes dans l'exercice de la souveraineté irresponsable, les économistes rêvent d'utiliser la force royale à opérer la réforme générale de l'État et de la société. La tentative est vaine, car la tyrannie n'enfante que la servitude, çt la liberté ne naît que pour la détruire. Turgot liombe et bientôt Necker, à son tour, impuissants à rendre l'absolutisme fécond, incapables d'arrêter Is^ royauté sur la pente de son irrémédiable décadence.
Pendant ce temps-là, l'opinion publique se forme. En bas, l'on sent frémir les masses, qu'ont troublées
* Mirabeau, 1772-1775, Essai sur h despotisme, p* 82 à 102; — Réponse aux conseils de la raison, tome V des Mémoires, p. 20; — 1782, Lettres de cachet, 1. 1, p. 70-74, 208, 269, 327.
Là RÉVOLUTION D'AMÉBIQUS. 15
dans leur douloureux sommeil et presque réyeillées des promesses d'améliorations sociales et des essais de réformes, dont Tabandon subit substitue des haines impatientes à un trop généreux oubli du passé. En haut, et jusque sur les marches du trône, toutes les intelligences, tous les cœurs s'émeuvent au spectacle de la révolution qui commence en Amérique, se passionnent pour la liberté et pour Thérolsme de eeux qui risquent leurs biens et leurs vies afin de deirenir libres. Le faible descendant de Louis XIY ne saîl pas dire, comme Joseph II : « Mon métier est i'éXre roi ! n Louis XVI se laisse entrainer à mettre du o6té du droit la force militaire de la France, il mêle ses fleiu's de lis aux étoiles du Nouveau-Monde.
Or, que fait le Nôuveau^Monde? Il nie précisément ce qu'affirme la royauté française, il constate que les gouvernements ont été institués pour <c assurer les 1» droits inaliénables dont le Créateur a doué les » hommes, » et qu'ils c< tirent leur juste autorité de » de ceux qui sont gouvernés ; » il proclame et applique ce principe du Contrat social : « Tout peuple » est en droit de changer et d'abolir son gouverne- » ment, y* quand celui-ci viole ou ne maintient pas 8tt8droils^
* Déclaration d'indépendance des États-Unis^ 4 juillet 1776.— Il parât, non pas dès 1776, mais en 1788 et en 1789, plusieurs brochures excitant les Français à imiter les Américains. La principale est celle de Clavière et de Brissot de V^arville, intitulée : De la France et des Étais- IThtf otf de Vimportance de la Révolution d'Amérique pour le bonheur delà France, 20 mars 1789.— « On a souTent attribué notre révolution à ttlle d'Amérique : celle-ci eut en effet beaucoup d'influence sur la Résolution française, mais elle la dut moins à ce qu'on fit alors aux États- Unis qu'à ce qu'on pensait au même moment en France. Tandis que dans le reste de l'Europe la révolution d'Amérique n'était encore qu'un fait