‹ Le génie de la révolutionChapitre 9 sur 191 · LA FRANCE ESCLAVE · texte numérisé non relu

LA FRANCE ESCLAVE

d'ikctionj — ainsi nommés ironiquement parce que nulle élection ne s'y faisait plus et que la totalité des affaires y avait été mise entre les mains des agents du pouvoir central, les intendants et les subdélégués, — les pays d'élection embrassaient les trois quarts du territoire. Les quelques assemblées consultatives ou délibérantes dont jouissaient encore les pays d'états^ avaient été maintenues dans leurs formes les plus féodales, dépouillées de leurs plus importantes prérogatives, abaissées, avilies au point de dégoûter du régime parlementaire les populations qui en avaient gardé la décevante apparence.

L'autonomie municipale, qui aurait pu entretenir quelques habitudes de vie publique, avait été généralement anéantie en 1672. Les moindres fonctions, naguère électives, se trouvaient dès lors, dans les bourgs comme dans les villes, converties en offices. Le privilège, non-seulement d'administrer ses concitoyens, mais d'être administré par certains d'entre eux avec une indépendance illusoire, était vendu, repris, revendu, selon les besoins du Trésor et les fantaisies de Taulorité*. La France, complètement asservie, était devenue un chaos d'institutions sans objets, un monstrueux amalgame de principes sans applications. Elle était maintenue en équilibre ou plutôt dans l'immobilité sous la pression d'une lourde machine militaire, judiciaire, financière, administrative et religieuse, dont les mille ressorts, mus par une force unique, — la royauté, — en s'enchevêtrant, ne laissaient in-

' Voir mr le plus honteux des abus de confiance commis par l'Ancien Bégime contre la France : A. Thierry, Histoire du Tiers-État, p. 228; A.deTocqueville, VÀncien régime et la Révolution, p. 65.

tacte, libre, vivante, qu'une seule personne, — le roi. c< La France est un État monarchique dans toute l'étendue de l'expression. Le roi y représente la nation entière, et chaque particulier n'y représente qu'un seul individu envers le roi. Par conséquent toute puissance, toute autorité résident dans les mains du roi, et il ne peut y en avoir d'autres dans le royaume que celles qu*il établit... La nation ne fait pas corps en France. Elle réside tout entière dans la personne du roi \ » — Le roi peut tout, il est « au-dessus des lois ^ ; » il est c< la loi vivante , » selon l'antique maxime : ce Si veut le roi , si veut la loi. » — n a « naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d'église que par les séculiers, pour en user en tous temps comme un sage économe, c'est-à-dire suivant le besoin général de son État ^ . » — Il c< ne communique son pouvoir à personne : à lui seul appartient en son royaume d'accorder, traiter, faire guerre et faire paix, ainsi qu'il lui plaît. » — Une « seule loi fondamentale » existe en France , « la loi salique, loi sainte, immuable, établie comme par ordonnance divine *. » — Donc, les sujets sont faits pour le roi, et non le roi pour les sujets *. a La volonté de Dieu

* Manuscrit d*un cours de droit public de la France, composé sous rinspeetion de M. de Torcy, ministre du roi, pour l'instruction du duc de Bourgogne, cité par Lemontey, OEuvres, tome V, p. 15.

2 Expression du président Achille du Harlay, Remontrances du Parlement à propos du rétablissement des jésuites. ' OEuvres de Louis XIV, t. I, p. 57.

* Maximes de Henri IV, citées par J. Simon, la Liberté, t. I*', p. 99 et 105.

' Tout le monde sait de quel effroi la cour de Louis XIV fut saisie.

U THÂOHIE DU BROIT DIVIN. 7

est que quiconque est né sujet obéisse sans discernemisnt *. » -^ Car le roi, incarnation du peuple, selon le droit de Ronie impériale \ par l'onction des huiles saintes investi de la ^âce divine, selon le droit de Rome catholique^, enfin propriétaire du royaume, de sa propriété tirant son privilège, source et garantie de tous les autres^ selon le droit féodal ^jCSt « le lieutenaat de Dieu sur là tenrei, » -et n'est responsable que par-devant Dieu de l'exercice qu'il fait de son pouvoir*.

Telle est la théorie du droit divin, exposée pôr les rois eux-mêmes. Toute l'ancienne constitution polilitique, qu'avaient préparée à la France les Charles YII, les Louis XI et les Richelieu, est contenue dans le fameux axiome attribué à Louis XIV : c< L'État, c'est moi ! »

Le grand roi jeté dans le caveau de Saint-Denis, la France paraît être saisie d'un violent dégoût au spectacle de ce que le grand règne lui a coûté en argent, en hommes, en honneur. Comme au temps de la Fronde, durant la Régence, quelques seigneurs s'avisent de réclamer les États-Généraux. On les accuse de vouloir « désoler le royaume, soulever la France

ISaint-Simon, X, 113), quand elle entendit Télève dé Fénelon formuler la taïaaeime contraire.

* Louis XIV, Mémoires, t. U, p. 336.

* Augustin Thierry, Histoire du Tiers-État, 1. 1, p. 59. ' Itocheïet, Histoire de là Révolution, introduction.

* Ï.Siihon, la Liberté, 1. 1, p. 72.

' Si l'on veut se rendre compte des effroyables conséquences morales, politiques et sociales du dogme du droit divin, il faut relire les deux tolames consacrés par Michelet à Louis XIV et la Détadew» de la mo- Wchic, par Eugène Pelletan.

8 LE GÉNIE DE U RÉVOLUTION. — LlY. I.

contre la France ; » et leur voix est étouffée dans les cachots de Vincennes. Un peu plus tard, lors du bouleversement causé par l'insuccès du Système de Lav^r, le pouvoir agite lui-même cette question : ne conviendrait-il pas de rappeler les anciennes assemblées nationales? Mais le cardinal Dubois, digne défenseur de l'absolutisme, s'élève contre l'anarchique idée de soumettre à l'examen populaire les embarras royaux, et Ton abandonne ce le projet dangereux de faire des Français un peuple anglais * . » C'eût été, en effet, « la dernière calamité » où la royauté pût être réduite que de c< s'assujettir à la nécessité de prendre la loi de ses peuples ^. »

Cependant le dix-huitième siècle, — Vère fondamentale de la pensée^ ainsi l'appelle Hegel, — a commencé son œuvre. Des hauteurs de la métaphysique, la philosophie est descendue dans l'arène de l'histoire et de la vie réelle. De Bayle à Montesquieu et à Voltaire, le puissant doute de Descartes dissout les éléments du vieux monde des privilèges et de la grâce, tandis qu'une foi nouvelle, la foi à la nature et à la raison, la foi à la vérité et à la justice universelles, éternelles, absolues, crée de toutes pièces et par-dessus la société réelle, une société idéale. Montesquieu recherche dans le vaste ossuaire des institutions du passé Y Esprit des lois^ et, sans encore trouver le Droit, rend à l'humanité ses titres écrits, qu'elle a perdus ou oubliés. Voltaire, lui aussi, dans son Essai sur les mœurs^ fonde la philosophie de l'histoire, substitue aux*

I Raisons de Dubois pour ne pas convoquer les Ëtats-Généraux, dan» Y Introduction au Moniteur.

3 Louis XIV, Mémoires, t. II, p. 26.

LE DIX-HUITIÉMË SIÉGLG. 9

faits et gestes des princes le mouvement des peuples, affirme la perfectibilité de l'espèce humaine, et, par les révolutions faites, prouve la nécessité et la légitimité des révolutions à faire. — « L'homme, a-t-il dit, est né pour l'action, » — et il agit. Mensonges théoriques et crimes pratiques, superstitions célestes et terrestres tyrannies, tout ce qui est contraire au « bien des hommes, » il l'attaque en prose, en vers, par le raisonnement, par le ridicule, de toutes les forces de son génie, de toute la puissance de son cœur. A sa voix et par son exemple enflammée d'enthousiasme, la vaillante et spirituelle légion des ennemis de « l'infâme, » se lève et marche, sans s'inquiéter de« obstacles. Elle inspire à la société même, ffont elle prépare la destruction, l'horreur des iniquités religieuses, sociales, politiques, qui lui servent de bases. Elle convertit les prêtres catholiques, apostoliques et romains à la tolérance, au théisme, et parfois à l'athéisme. Elle transforme les courtisans en amis et protecteurs de la liberté, et ceux qui ne vivent que de privilèges en ardents propagateurs de l'égalité. Les rois eux-mêmes n'échappent pas à la séduction, ils aiment à se dire philosophes et se disputent les philosophes !

En présence du renouvellement universel de l'esprit humain , que fait la royauté française? Rien. Elle ne change pas, elle ne veut pas changer. Si parfois ceux qui ont acheté et se transmettent le droit de rendre la justice se complaisent à s'intituler « les représentants de la nation en l'absence des États- Généraux, » le parlement de Paris ne cesse pas de proclamer solennellement :

« Qu'au roi seul appartient la puissance souveraine » dans son royaume ; — qu'il n'est comptable qu'à » Dieu seul de Feiercice du pouvoir suprême;... — » que le roi est chef souverain de la nation, et ne fai€ Y> qu'un avec elle; -^ enfin qu« le pouvoir législatif » réside dans la personne du souverain^ sans dépendance )» et sans partage ^ . )>

Le dix-huitième siècle continue, achève son œuvre . Il devient de plus en plus nettement, comme dit Quinet, « la migration du monde moderne, pour passer d'une forme sociale à une autre. » Le vieux Voltaire s'attaque à la propriété même, dénonce les abominations du régime féodal, intéresse l'univers entier aux serfs du Mont Jura. Ses plaidoyers en faveur deis Calas, des Sirven, des La Barre, ruinent du même coup l'Église et la magistrature. Poursuivant logiquement sa négation religieuse, il devient aussi anti-chrétien qu'anti-catholique. Réclamant des réformes pratiques de toute sorte, plus libérales, il est vrai, qu'égalitaires, il travaille à l'œuvre de la Révolution, que son esprit lucide ne manque pas d'apercevoir dans un avenir prochain. Mais déjà Voltaire est dépassé ; le rationalisme pur, matérialisé par l'école d'Helvétius et de d'Holbach, aboutit dans Diderot au naturalisme et à la démocratie radicale. VEncyclopé-die^ cette condensation de la science et de l'art, au moment même où toute science et tout art se régénèrent, est à peine achevée que la philosophie incline vers la politique et la science vers l'économie sociale. Diderot, qui a commencé par admettre l'accord fon-

1 Arrêté du 20 mars 1766.

LE DlX-HUlTlÉME SIÈCLE. 11

damental du prince et du peuple, en arrive à concevoir que « la volonté générale est toujours bonne. » Le voilà qui lance son fameux anathème contre les prêtres et les rois * , qui affirme que « le seul moyen d'être libres est d'être tous soldats, » qui soutient « qu'il n'y a de bonnes remontrances que celles qui se font la baïonnette au bout du fusil, y> et prédit le 21 janvier 1793 : « Le supplice public d'un roi change l'esprit d'une nation pour jamais. »

Enfin paraît Rousseau, qui renouvelle, non plus l'esprit, mais le cœur même de ses contemporains, le retrempe aux sources de la nature ; rendant la mère à l'enfant, substituant le citoyen à l'homme dans l'éducation, il prépare à la fois les instruments et les idées de l'époque qui va suivre. Grâce au grand théoricien du droit naturel, le principe de la souve^ raîneté est pour jamais déplacé, il n'est plus en Dieu, il est dans le peuple ; le peuple est lié par un contrat, implicitement ou explicitement accepté de tous les individus qui le composent; c'est de lui, de lui seul, en corps, que toute loi légitime émane, et sa souveraineté est indivisible, inaliénable, imprescriptible. En prouvant qu'un peuple qui promettrait purement €t simplement d'obéir à un homme, se dissoudrait par cet acte, en prononçant cette grande parole : « A l'instant qu'il y a un maître, il n'y a plus de souverain ! » Rousseau réduit à néant les anciennes maximes monarchiques : « L'État, c'e?;t le roi ; la nation n'existe pas, le roi seul absorbe en lui tous les pouvoirs et jusqu'à la propriété de son royaume ! y>

* Et ma main ourdirait les entrailleâ du prêtre, A défaut de cordon pour étrangler les rois I

A côté de Jean-Jacques, Mably pose en axiome : que (( r égalité est le seul principe de la liberté , » et, avec Morelli, conclut théoriquement au communisme. Mais en pratique, cependant, il reste libéral, et c'est surtout à l'autorité arbitraire, héréditaire et même viagère d'un seul, qu'il s'attaque. Loin de se perdre dans les régions de l'absolu, il reconnaît au citoyen, dans tout État, le droit d'aspirer au gouvernement le plus propre à faire le bonheur public et constate qu'il est de son devoir de travailler à l'établir, préférant, dit-il, en propres termes, la guerre civile au despotisme. Néanmoins, contrairement à la plupart de ses contemporains, il cherche une transition entre la société contraire au droit et la société conforme au droit ^ . Il improvise un système historique pour donner à l'unité et à la démocratie nationales l'appui de la tradition, et, afin de « retremper, refaire par degrés un peuple amolli et corrompu, » excite les parlements à « avouer qu'ils ont outrepassé leurs pouvoirs en consentant de nouveaux impôts, » et à devenir les premiers agents de la régénération nationale en en appelant du roi aux États généraux.

Niée comme principe, comme fait déjà menacée, au lieu d'accepter les avances des physiocrates, au lieu d'essayer une réforme sociale, qui puisse lui épargner à elle-même une révolution politique, facile à prévoir, la royauté française cherche dans les escroqueries homicides du pacte de famine l'or qu'il lui faut pour

* Il est à remarquer que le Traité des droits et des devoirs fut écrit par Mably dès 1758, mais qu'il ne fut imprimé qu'en 1789, tandis que la plupart des ouvrages purement théoriques du même écrivain, purent se répandre plus ou moins librement de 1749 à 1788.

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