LE PEUPLE A FAIM
ments, ses derniers outils. Ce qui peut étonner, ce n'est pas que l'émeute Réveillon éclate, mais qu'après avoir été si cruellement réprimée, elle n'amène point une immédiate rupture entre les ouvriers et les patrons, entre les prolétaires et les bourgeois. Les masses retournent toute leur colère contre le despotisme militaire; loin de traiter les propriétaires électeurs en ennemis, elles se pressent autour d'eux comme pour les garantir des brutalités de la soldatesque et des complots de la cour.
Parfois, il est vrai, la misère * arrache aux foules, amassées aux portes des assemblées électorales, des cris menaçants : « S'occupe-t-on de nous?... Pense-ton à faire diminuer le pain?... nous avons faim! ^)> — Nous ne voulons et nous ne pouvons nous occuper que de vous, répondent les électeurs de Saint-Laurent ' — « Eu égard aux circonstances actuelles de la cherté et de la disette du blé, les États-Généraux s'occuperont avant tout d'assurer la subsistance du peuple. » Tel est le premier article du Cahier du district Saint-Marcel *, et voici le seizième : On établira,
sur le commerce^ l'opulence et la pauvreté actuelle des habitants de cette ville, brochure.
* Que les aristocrates ne manquent pas d*exp]oiter, comme le prouvent les citations de VÀmi du roi, faites par MM. Bûchez et Roux dans VHiS' taire parlementaire f 1. 1, p. 319.
3 Ce que personne n*a dit encore, par Lahaie, avocat au Parlement, ^i plaide, comme Lambert, avec autant de chaleur que de modération. Il cause des pauvres exclus des assemblées électorales.
* Voir ci-dessus, p. 285, le Cahier de Saint-Laurent.
* Tel est le dernier article du Cahier du district de la rue de Charonne : « Les Ëtats-Généraux sont suppliés de vouloir bien prendre en considération Texcesaive cherté des subsistances et d'y apporter le plus prompt remède. »
<lans chaque commune et chaque quartier, ce des ateliers de charité où les journaliers de tous états seront -assurés, lorsqu'ils ne trouveront pas d'ouvrage ailleurs, d'être employés dans leur métier et de gagner au moins les deux tiers de leurs journées ordinaires. » Presque partout les électeurs s'élèvent contre Taccar parement et le monopole des blés; ils demandent que l'exportation des céréales soit défendue, à moins <Je surabondance ; que la ville de Paris ait un grenier de secours toujours rempli pour deux ans; que k commerce des grains soit surveillé par des magistrats incorruptibles, etc \ — Les États provinciaux, à Paris et dans les provinces, fixeront le prix du pain, 4u vin, de là viande, du bois, du charbon, de tous les objets de première nécessité, propose-t-on en- •core 2 ; les assemblées de quartier veilleront à la satisfaction des besoins publics, obvieront aux calamités nationales, telles que la cherté du pain et des comestibles ^. — On veut unanimement la destruction du mur d'enceinte qui a humilie la capitale *, et la suppression, ou au moins rabaissement des droits •d'entrée sur le vin '. Beaucoup, après avoir signalé le prix exorbitant des vivres, émettent le vœu qu'ils soient taxés à un prix raisonnable *, surtout que le pain soit abaissé à 8 sols, et ne eotiie jamais plus
* Barnabites, Jacobins-Saint Honoré, Saint- Jean-eii-Grèv«, Saiiii-iae- •qœs-l^Hdpital, Bonne-Nonvelie, Saiote-Elisabcil^ Cahiers iœp. et nss. ^ Disirtet Samt-Aiiârè^&-Art&.
^ District des Carmes déchaussés.
4 Cahiers de la Sorbonoe. — Et aassi ceux de Saint- André des Arts, «4e Saint-Honoré.
5 Cahiers de Saint Jacques THôpital, des Mathurina.
^ SaiDt-Louis la Culture, les Mathurins, la Cité, Saint«Laarent, Saint- ^ervais, etc.
LES ËLEGTEDRS S'OGCDPËNT DES AFFAMÉS. 295
de J 0 sols les quatre livres ^ — Dans nombre de districts, on dénonce les intérêts usuraires que perçoit le Mont-de-Piété ; les uns désirent que cette institution âoit abolie, les autres qu^elle soit seulement organisée de manière à aider les pauvres, et non à les ruiner^.; certains émettent le vœu de rétablissement d'un Mont-de-Piélé prêtant, sans intérêt pendant une année, sur des effets qui, après ce laps de temps, seraient vendus '. — Enfin, si la majorité des assemblées primaires se montre favorable aux impôts somptuaires et proportionnels *, quelques-unes sont d'avis que les journaliers et gagne deniers, tous ceux dont le salaire n'assure pas l'existence, doivent être affranchis de toute charge publique, même de la capitation *. — Plus d'un district qui, faute de temps, ne peut énumérer les mesures à employer pour améliorer le sort des travailleurs, ce prescrit expressément à ses électeurs, et par eux, aux députés de recommander aux ÉtatSrGénéraux tous les établissements propres à leur faciliter les moyens de subsistance que leur situation exige et que l'humanité réclame ^. »
On sait donc que le peuple non électeur a faim, et l'on s'occupe de lui. Cela suffit à calmer l'irritation des affamés. Qu'un orateur bourgeois lance un anatiième à la tyrannie et prononce les grands mots du prochain avenir : Liberté, Égalité ! les afiamés oublient
* Cahier de Sainte-Élisabeth.
^ District Sainte- Magloire.
^ District de la rue de Cbaronne.
-* Voir sartout le Cahier des Mathurins.
^ District Saint-Joseph.
^ Cahier des Jacobins Saint-Honoré.
qu'ils ont faim et s'enivrent d'enthousiasme. Les masses n'ignorent déjà plus que le travail joue, dans la société, un rôle plus considérable que la propriété acquise * ; elles sont prêtes à en réclamer les droits naturels et imprescriptibles. Cependant elles prennent garde de troubler par des motions intempestives l'action libérale des électeurs bourgeois. En voyant ceux-ci protester contre les Ordonnances royales, chasser de leurs réunions les représentants de l'autorité, elles auraient pu prendre l'envie de venir leur demander à eux-mêmes : qui êtes-vous ? Elles se contentent d'applaudir à ce qui se fait, en leur propre nom, contre le despotisme et, — preuve surprenante de leur magnanime abnégation, — elles n'envahissent pas, elles n'essaient pas d'envahir une seule assemblée électorale ^.
Ce qui rend cette attitude de la population parisienne plus admirable encore, c'est que les excitations ne lui manquaient pas ; c'est que, dans certains districts ', les bourgeois eux-mêmes se trouvaient trop peu nombreux pour représenter le peuple entier de leur circonscription et semblaient disposés à recevoir au milieu d'eux leurs concitoyens exclus, sinon à s'abstenir de toute opération réglementaire qui eût pu leur être reprochée plus tard comme une usurpation.
* Voir en outre des brochures citées plus haut, et dans lesquelles les droits du travail et des travailleurs sont revendiqués avec netteté et logique, le Parchemin en culotte, écrit très-sérieux malgré son titre ridicule.
^ Ce même peuple devait,— -hélas I inutilement, — reprendre la même attitude en 1848 et prononcer une des plus grandes paroles de THistoire : «( Nous avons trois mois de misère au service de la République ! n
5 Voir ci-dessus page 285.