SACRIFICES A L'INTÉRÊT PUBLIC
Votre Majesté, et à l'Assemblée qui va s'occuper de réparer tous les maux de l'État, les malheurs sous lesquels nous gémissons. Mais une considération nous a arrêtés... Un intérêt plus grand, plus cher que le nôtre, nous commande le silence sur tout ce qui nous est personnel. L'intérêt public, voilà quel est en ce moment l'unique objet de nos vœux... La patrie en péril penche vers sa ruine ; et, dans ce danger universel, ce serait notre bien particulier que nous poursuivrions ! et, tandis qu'il est nécessaire de combler l'abîme prêt à engloutir l'État, nous solliciterions des retranchements d'impôts ou des changements qui entraînent toujours des suspensions et des frais nouveaux! Ah! dans ce moment si intéressant, si pressant. Français, oublions-nous tous, pour ne nous occuper que de la France!... Le malheureux égoïsme qui, dans cette crise de l'État, chercherait à s'isoler et à combattre par un intérêt personnel l'intérêt général, serait non-seulement un sentiment malhonnête et injuste, mais encore un calcul faux et qui deviendrait funeste à lui-même. Les uialheurs publics finissent toujours par retomber avec force sur les particuliers, et la ruine commune écrasera indubitablement ceux qui l'auront entraînée * . »
Il est très-peu d'assemblées électorales qui imitent la concision de la noblesse du Nivernais, ou la discrétion du bon peuple de Guéret. Beaucoup, sans doute,
* Extrait de l'introduction et de la conclusion du Cahier du bailliage de Langres. C'est Tun des plus remarquables de France. Les auteurs du Résumé des Cahiers, Laurent (de Mézières), Prudhomme, Grille, ne le citent jamais. Il a pourtant été imprimé en 1789, et la Bibliothèque nationale le possède. J'ai emprunté mes citations à la copie manuscrite des Archives.
322 LE Qtntt De L\ RÉVOLCTIOÎÎ. — lïY. II.
à l'exemple des trois Ordres de Langres, placent les intérêts généraux bien au-dessus des intérêts d'Ordre, de classe, de province, de localité. Mais, presque ntille part, on ne néglige d'énumérer et d'expliquer les charges* et griefs particuliers des citoyens et des corps^. Parfois, Ton demande formellement qu'il y ait toujours des Cahiers rédigés lors de chaque tenue de la représentation nationale, que ces Cahiers deviennent la base des délibérations des représentants du peuple et soient examinés par le roi en son conseil', afin qu'il puisse être immédiatement fait droit aux remontrances générales par les États et aux doléances particulières par les administrations, dans la spécialité desquelles elles rentrent *. Le plus grand nombre des électeurs comprend quïl sera moins utile d^exposer les plaintes et les vœux de chaque partie du pays, quand le pays entier sera pourvu d'assembiees municipales, provinciales ou départementales et d'une grande assemblée nationale périodique et permanente, quand enfin la liberté de pétition *, la liberté
1 Les instructions remises aux députés plébéiens de Bretagne sMt presque toutes intitulées « Cahiers des charges et doléances. » Seul, le Tiers-Ëtat de la sénéchaussée de Rennes intitule le sien « Cahier da Peuple. » La sénéchaussée secondaire de Cognac ( Angoumois) le BonBK « Cahier de vérité. »
^ « S. M^ ayant invité tous ses sujets à proposer à la nation des avis et à lui i^ire connaître leurs plaintes et doléances, le Tiers-État du baflkige d^Âvesne demande:..,.. » — « Un roi bienfaisant demande à sss sujets ce qui peut contribuer à leur bonheur ; il les interroge avec bonté, \h répondront avec confiance. » (Sénéchaussée de Tréguier, à Lamûdo.)
> Tiers-État d'Amont à Yesoul. ^ Il ajoute que « tant qu'il n'tiirâ pi été répondu à ses remontrances, plaintes et doléances, il sera sursis à délibérer définitiviement sur l'impôt et l'emprunt. »
4 Cahier de la ville de Vaieneîennes.
^ Cette liberté est réclamée implicitement et explicitement par 71
COttPOSITION DES CiHISRS OFFICIELS. 327^
de réunion * et la liberté de la presse * permettront à runiversalité des citoyens d'exprimer sans cesse leurs griefs, d'en poursuivre et d'en obtenir le redressement. Mais en attendant , chaque bailliage, chaque Ordre tient à profiter du rétablissement de l'antique coutume^ à publier ce qu'il a souffert, ce qu'il désire^ ce qu'il veut, ce qu'il espère.
Dans leurs Cahiers, le Tiers-État et la Noblesse commencent généralement par établir quels sont les droits naturels de l'homme, les droits primitifs des citoyens et les bases de la Constitution qui garantira désormais les libertés nationales. Us parlent ensuite des finances, de l'agriculture, du commerce, de l'industrie, de l'armée et de la marine. Enfin ils s'occupent de ce qui concerne leur Ordre, leur province, leur bailliage, et parfois chacune des villes et communautés, chacune des corporations, chacun des corps de leur circonscription. Le Clergé seul, qui aime à confondre le temporel et le spirituel, la question des propriétés et privilèges ecclésiastiques avec la morale et la religion, n'entame qu'exceptionnellement ses «très-humbles doléances et remontrances »
corps éleetoraux de la Noblesse. Le Tiers-État est presque unanime à demander que TAssemblée national soit toujours prête à recevoir les adresses et réclamations des citoyens. — Que le roi tienne des audiences fmbiiqaeB, desquelles nul Français ne pourra être exclu, et dans lesquelles tout ciloyea sera admis à lui présenter directement ses requêtes et ses plaintes, demandent les communes du Bas-Limousin et de Villefranche 4e Rooergoe. ->- Tout ministre, toute personne qui intercepterait une plainte collective ou individuelle au roi, dit le Tiera-État d*Aix en Provence» sera panie très-sévèrement.
4 Cette liberté est implicitement admise par la majorité. Les Gonstitaants ne firent que suivre leurs instructions en ne cherchant ni à la déânir^ ni à la limiter,
2 y. ch. lY du livre III de cet ouvrage, tome second.
parle chapitre de la CoDstitution ou du ccBien deVÉtat'.»
Je ne connais qu'un seul Cahier du premier Ordre, €elui de la principauté d'Orange, où les prêtres, oubliant complètement Rome, leur caste, les privilèges et possessions dont ils jouissent, ne veulent, comme de simples citoyens, s'occuper que des ce besoins de rÉtat, de l'administration de la province et du royaume. »
Tandis que les bailliages et sénéchaussées remettaient leurs Cahiers à leurs députés, soit à titre d'instructions, soit à titre de mandats impératifs, ou encore les envoyaient directement au roi et à TAssemblée nationale pour les éclairer sur le véritable état du pays, une multitude de pièces du même genre, mais non officielles, s'accumulaient entre les mains du directeur général des finances, du garde des sceaux et même de chacun des députés ^. Partout oîi, sur quelque point plus ou moins grave, la minorité des électeurs n'avait pas fini par s'accorder avec la majorité, l'opinion vaincue se hâtait d'élever la voix ^ De même, les corps spéciaux, depuis les collèges jus-
* Clergé de Montargis, de Blois, de Loudun, etc. — Le plus souvent, comme celui de Gien, les Cahiers du Clergé commencent par le « Bien do Clergé et de la Religion. »
3 Les députés, lit-on au dernier article du Cahier du Tiers-État d'Âbbeville, « les députés se chargeront de tous les Mémoires qui pourraient leur être présentés et adressés par les villes, communautés de campagne, même par les particuliers qui voudraient développer les différents articles des présentes doléances. »
3 Par exemple, il existe deux Cahiers des gentilshommes de Bordeaux, l'un, officiel, inséré parmi les Actes relatifs aux élections de la séné' chaussée de Guienne et l'autre, non officiel, précédé d' «Observations i et copié dans le 4* yolume du Supplément de )a Collegtio.n gé^xérale des Archives.
LES CAHIERS PAUTICDLIERS. 325
qu'aux médecins, depuis la Ferme jusqu'à la Gabelle, tenaient à présenter leurs vues sur telle ou telle réforme les concernant. Des centaines, des milliers d'individus usaient et abusaient de la circonstance soit pour dénoncer les injustices dont ils avaient été victimes, soit pour offrir leurs réflexions et leurs plans sur tous les sujets imaginables. A cette masse de réclamations, de mémoires et projets particuliers, ajoutez la masse profonde des pièces officielles, provenant des paroisses, des corporations d'arts libéraux et d'arts et métiers, des villes et des bailliages secondaires ; et jugez du nombre des documents qui s'entassent dans nos archives du mois de février au mois de mai 1789, entre l'Ancien Régime et la Révolution ! La France était restée muette depuis 1614 : en quelques semaines elle entreprend de dire et elle dit tout ce qu'elle a été contrainte à taire durant cent soixantequinze années !
La forme des Cahiers est naturellement d'une variété infinie, de même que leur étendue. Les uns sont de véritables mémoires académiques, composés selon les règles de l'art ; les autres, des résumés écrits au courant de la plume; d'autres encore, de simples notes à peine mises en ordre. Parmi ceux des sénéchaussées et bailliages, quelques-uns, rédigés avec le plus grand soin, ressemblent à des traités de droit public ' ou à des tableaux historiques et politiques ^, destinés à l'impression. Mais la plupart ne sont que
* Le Cahier du Tiers-État de Nemours DOtamment. Je ne le connais que manuscrit ; imprime, il formerait tout un volume. 11 est intitalé : • Remontrances y moyens et avis du Tiers. »
3 Le Cahier des trois Ordres de Langres, par exemple.
des énumératioDS de griefs, de yœux, de souhaits S groupés par titres, chapitres, paragraphes et articles, précédés de considérants^ suivis de faits à Tapput, avec une introduction ou une conclusion générale. Les articles sont plus ou moins nombreux, plus ou moins brefs, plus ou moins clairs et précis ; beaucoup passeront textuellement dans les déclarations, décrets et lois de TAssemblée nationale. Les doléances de tel bailliage tiendraient en une brochure de six à huit pages. Les représentations de telle sénéchaussée rempliraient un volume entier *.
Lorsqu'arrivent à Paris les premiers Cahiers impri* mes par les soins des électeurs de province, plusieurs publicistes, les considérant, non comme des a mémoires à consulter » mais comme des « mandats impératifs,» s'effrayent de les TOIT se contredire sur plus d'un point grave. — « On ne veut pas d'États^Généraux! » s'écrie l'un d'eux avec désespoir*. — Uu autre croit de la plus urgente nécessité de rappeler le principe fondamental du régime représentatif, qui est la substitution des représentants aux représentés, parce que la nation entière ne peut pas se réunir, délibérer et voter au même lieu. U estime de son devoir de démontrer de nouveau que la puissance législative ne réside pas dans chaque bailliage, et de prouver que la volonté des provinces reste toujours subordonnée à celle du pays*.
< Clergé de Guéret.
2 Voir sur les Cahiers et procès- verbaux le n* 1 des Pièces justifica- 4ives et éclaircissements de ce volume.
* Lettre à ekaeun des déjmtés eom]^arU k$ États-Géniram^ (Ane-
* Résultat des pouvoirs opposés ^donnés aux différents e^pttl4fi24 jàvril 1789.