‹ Le génie de la révolutionChapitre 132 sur 191 · ESPRIT GÉNÉRAL DES CAHIERS · texte numérisé non relu

ESPRIT GÉNÉRAL DES CAHIERS

qui nous prouve que nous ne saurons pas bientôt achever l'œuvre entamée avec tant de courage, avec tant de génie, et que demain ne réparera pas hier ?

Sans doute, si Ton considère exclusivement la lutte des Ordres, le mouvement égalitaire du Tiers- État et les résistances qu'y opposent la Noblesse et le Clergé, les Cahiers forment un ensemble des plus compliqués, des plus contradictoires, des moins harmoniques. Pour rétablir Tordre dans cette anarchie, il faudra que Paris prenne la Bastille, que la campagne brûle les châteaux, que la Constituante prête le serment du Jeu de Paume et tienne sa séance du 4 août. Au contraire, divise-t-on par la pensée les indivisibles, la Liberté et l'Égalité, néglige-t-on celle-ci pour ne s'occuper que de celle-là, les doléances et réclamations des plébéiens, des aristocrates, des ecclésiastiques eux-mêmes, se rapprochent, se combinent et forment une majestueuse unité. Il n'y a plus d'Ordres, ni de classes, ni de bailliages, ni de provinces ; la France est unanime à rejeter toute servitude, à refuser toute tutelle, à revendiquer tous ses droits.

A peine, — conséquence forcée d'une habitude millénaire, — fait-elle quelques réserves en faveur, non pas de la royauté, mais du roi, descendant de tant de rois * . C'est pourquoi quelques historiens ont

' Dans son rapport sur le dépouillement des Cahiers, le comte de Clermont-Tonnerre, le 27 juillet 1789 {Hût. parlementaire, t. If, p. 171) dit : — « Le gouvernement monarchique, l'inviolabilité de la personne sacrée du roi, et l'hérédité de la couronne de mâle en mâle, sont égale- ««sent reconnus et consacrés par le plus grand nombre des Cahiers, et ne sont mis en question dans aucun. » — Mais quand j'aurai exposé, dans le second volume de cet ouvrage, quelle constitution monarchique vou-

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pu dire avec raison : « Les Gabiers sout la dernière tentative de conciliation entre la nation etTauciQn gouvernement, le dernier effort pour transformer pacifiquement la royauté traditionnelle et l'associer au nouvel ordre de choses ^ »

Il est certain que, « la notion même d'une révolution violente » parait être absente de Vesprit de nos pères ^. Avec du caractère et de la sincérité, Loui&XVI aurait donc pu, grâce à la modération de son peuple^ devenir le chef d'une monarchie régénérée, en tovs points opposée à celle que lui avaient léguée ses ancêtres.

Faute d'avoir su profiter de la magnanimité des électeurs de i789, la royauté se rendit, en 1792, incompatible avec la Révolution et dut recueillir ce qu'elle iavait semé. Elle avait été la fatalité de notre histoire % ne fallait-il pas qu'elle en devînt finale-

laient les électeurs de 1789, on verra si cette constitution n*était pas le renversement complet de la royauté de Louis XIV, de Louis XV et de Louia XVl lui-même.

* Je ne note les historiens légitimistes que pour mémoire. — V. Heori Martin, Hist. de France, tome XVI, p. 649.

*-* V Ancien Régime de la Révolution, p. 219. — P. 4 du même livre, A. de Tocqueville dit qu'il ne connaît que deux Cahiers où « se mootre une certaine appréhension du peuple. » J'en connais plus de deux, la peur de la démocratie est assez fréquemment exprimée par le Clergé.et aussi par la Noblesse. Cependant, en 1789> la France se sent tellement forte, elle a une telle foi dans la vertu des idées qu'elle proclame, qu'elle parait sûre de les faire triompher sans le moindre combat.

3 Les Mirabeau [Lettres de Cactist^ ch. v), les Cgncordet (Offttww diverses), les Sieyès {Vues sur les moyetvt d'exécutiout l" sectiofi)» l^ Desmoulins (La France libre, g 5), les Cerutti {Vues générales sur to constitution), les Brissot {Lettres d'un citoyen à un frondeur), et d'autres écrivains populaires de 1788-1789, que j'ai cités surtout p. 38, 65 et suivantes, ne s'y sont nullement trompés ; ils ont vu dans les préteiultts progrès de la monarchie française, absorbant une à une, du moyen

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