L'HISTOIRE DÉSAPPRISE
Montesquieu lui-même, bien qu'il fit imprimer à Tétranger son Esprit des lois, se croyait obligé de ne rien dire des autorités et des institutions françaises de son temps, soit par dédain, soit par prudence» pour rester capable de parler presque à son aise de la liberté anglaise, grecque ou romaine, et du despotisme prétendu civilisateur du Céleste-Empire. Nos phUosophes et nos publicistes , qui cherchaient à la doctrine du Contrat social des arguments historiques, devaient les trouver partout ailleurs que chez nous, et leurs plans de constitution étaient offerts à l'univers entier avant d'être réputés applicables à leur propre patrie. Jean-Jacques Rousseau accepte de donner des conseils législatif aux Polonais et aux Corses ; il ne peut pas se poser en Lycurgue vis-à-vis de la France.
Des précautions que la censure royale force les écrivains à prendre, que résulte-t-il? A mesure que la raison publique s'éclaire, à mesure que se répandent les notions abstraites du vrai et du juste, les Français achèvent de désapprendre leur histoire, ils cessent d'espérer un avenir qui ne soit pas la négation de leur passé. Les économistes qui proposent une réforme complète de la société, opérée par le pouvoir, et qui l'essaient, Turgot étant ministre, ne la conçoivent qu'en dehors de ce qui existe autour d'eux, au moyen d'institutions nouvelles, ne développant pas mais anéantissant peu à peu ou d'un seul coup les anciennes. Au moment où les États-Généraux, universellement réclamés, sont enfin promis, personne ne semble connaître les règles qui ont présidé et qui doivent présider à leur formation ; personne n'est capable de dé-
terminer clairement l'étendue des pouvoirs attribués jadis à la représentation des trois Ordres ; de définir, d'après la tradition, l'action légale des mandataires du pays.
C'est pourquoi, le 8 juillet 1788, par arrêt du conseil des dépêches, « tous les officiers municipaux des » villes et communautés du royaume, dans lesquelles » il pouvait s'être fait quelques élections aux États- » Généraux, sont tenus de rechercher incessamï> ment, dans les greffes desdites villes etcommunau- » tés, tous les procès-verbaux et pièces concernant la » convocation des États » (art. 1") ; de « former un » vœu et de dresser un mémoire » (art. 2). — En même temps (art. 8), «tous les savants et personnes ins- » truites » du royaume et en particulier de l'Académie des Inscriptions sont invités à adresser au garde des sceaux tous les renseignements et mémoires propres à éclairer le gouvernement sur la formation des États-Généraux.
On a souvent reproché au ministère Brienne d'avoir fait cet étrange aveu de l'ignorance du gouvernement et ce solennel appel aux lumières publiques et privées dans l'intention de susciter entre les corps municipaux, entre les archivistes et les érudits, de fastidieux et interminables débats, grâce auxquels la réunion des États-Généraux aurait pu être ajournée de mois en mois, et le peuple français finalement dégoûté du parlementarisme féodal, en particulier, de tout parlementarisme en général. On a souvent aussi, et non sans raison, accusé ce ministère du désespoir de n'avoir ouvert la campagne des brochures que dans le but de réparer les désastres de sa campagne milî-