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LE P1É6E DE L'ÉRUDITION

profita du soulèvement contre les privilèges et les privilégiés.

Cependant le dépouillement des archives s'opérait avec la plus aveugle passion, et l'érudition menaçait de produire le chaos, désiré par ceux qui l'avaient invitée à « instruire le gouvernement. » Le parlement de Paris réclamait pour les États-Généraux de 1789 la fonne de 1614, la seule légale, soutenait-il, parce qu'elle avait été la dernière employée * ! Les théories, déjà vieilles, du comte de Boulainvilliers et de l'abbé Dubos se heurtaient de nouveau contre le système de Mably. Nobles et plébéiens remontaient à l'envi vers nos nébuleuses origines, et plus d'un savant se figurait dépasser ses confrères en patriotisme, parce qu'il croyait avoir trouvé plus loin, dans la période capétienne, carlovingienne , mérovingienne ou même gallo-romaine, le parfait modèle de la future Assemblée nationale. Il n'était point de ville, point de village qui ne retirât de la poussière de son greffe quelque titre authentique, lui assurant le privilège de députer d'une certaine manière, directement ou indirectement, un certain nombre de députés *.

La plupart de ces privilèges étaient en contradiction les uns avec les autres. Leur découverte, au lieu de produire la lumière, augmentait les ténèbres ; au lieu de simplifier la prochaine convocation des électeurs, tendait à la rendre impossible. Le bon sens public commençait à s'égarer sérieusement, lorsque tout ^ coup la voix de la raison se fait entendre.

* Arrêtés du 3 mai et du 25 septembre 1788. ^ Voir le n" 2 des Éclaircissements et pièces jtutificatives de ce Yolome.

— « Surtout, s'écrie Mirabeau, gardons-nous de l'érudition, dédaignons ce qui s'est fait, cherchons ce qu'il faut faire... Que tout soit juste aujourd'hui et tout sera légal demain ^ »

— La plupart des nations, disent d'autres publicistes *, ont été barbares avant d'être policées, ignorantes avant d'être éclairées, et doivent plutôt leurs lois à la fougue d'un vainqueur qu'aux lumières d'un sage... Le passé ne peut instruire le présent, car dans le passé les lois du pacte social n'avaient point été étudiées, les mots de liberté et de propriété n'avaient pas même été prononcés... Plutôt que de recourir à nos archives, ne vaudrait-il pas mieux nous en tenir à la raison pour diriger nos idées, à la morale pour régler nos sentiments et au droit naturel sur lequel se vérifient tous les droits ! »

— « Je ne sais, ditSieyès', quel confus sentiment de foi dominant nos âmes... nous ramène en adoration devant les plus stupides préjugés, les plus grossières coutumes, parce qu'elles sont de nos pères !... Je donnerai un libre cours à mes plaintes et à mon indignation contre cette foule d'écrivains qui se consument à demander au passé ce que nous devons être dans l'avenir, à chercher dans de méprisables traditions, tissues de déraison et de mensonges, les lois restauratrices de l'ordre public ; qui' s'opiniâtrent à

* Lettre au libraire Levrault, p. 187-189 du tome V des Mémoires de Mirabeau,

3 Des États-Généraux et principalement de Vesprit q^i'on doit y apporter. — Vunité de la nation, motion faite à l'assemblée de Joinville, par Valdruche de Mont-Rémy.

3 Vues sur les moyens d'exécution dont les représentants pourront disposer en 1789, p. 44 à 53 de l'édition pour TAUemagne.

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fouiller dans toutes les archives, à compulser, à compiler d'innombrables mémoires, à rechercher , à ré- Térer jusqu'aux moindres fragments, quelque apocryphes, obscurs et inintelUgibles qu'ils soient, dans l'espérance de découvrir , quoi ? de vieux titres ! comme si, dêuis leur extase gothique, ils aspiraient à mettre la nation en état de faire ce qu'on nomme des preuves!... Vous êtes parvenus, je le suppose, à nettoyer, dans Yos origines nationales, le tableau positif, complet, authentique et avoué de tous vos droits (il est impossible d'en demander davantage) . Eh bien! n'est-il pas trop certain que la force armée se moquera de vos titres primitifs, comme elle insulte habituellement à vos titres naturels?... Les archives des peuples ne sont point anéanties, non, sans doute ! mais c'est dans la raison et non ailleurs qu'en est le véritable dépôt, le seul qui puisse être inviolable... Nos droits sont en nous-mêmes, il y sont tous, ils y sont imprescriptibles. »

Dès que les publicistes ont ainsi parlé • , la France entière rentre dans la voie de la logique anti-historique, ouverte par la philosophie du dix-huitième siècle. Parcourt-on la Collection des Délibérations des villes et c(mmunautés ^, rien n'est plus facile que de s'apercevoir du changement qui s'opère tout à coup.

Du mois d'août au mois de novembre 1788, les

* En ontre des brochures précédemment citées, les suivantes soutiennent la même thèse : Vues générales sur la constitution française^ par Cerntti, Lettres d*un citoyen à un frondeur j par Brissot de Warville, Idées sur le mandat des députés ^ par Servan, etc.

' Aux archives nationales. Voir le n* 2 des Éclaircissements et pièces jiitHfcalives, à la fin de ce volume.

municipalités, les corporations, les assemblées provinciales et leurs commissions intermédiaires sont presque unanimes à revendiquer des droits historiques ; les pétitions, les adresses, les mémoires, les arrêtés, expédiés par milliers au garde des sceaux, sont basés sur un document, sur une tradition.

Du mois de décembre à l'époque de la réunion des collèges électoraux , peu à peu se généralise la réclamation des droits naturels. Si Ton demande à élire librement un nombre de députés proportionnel entre les Ordres, et déterminé d'après le total de là population ou de la contribution dans chaque partie du pays, ce n'est plus parce qu'il en a pu être ainsi jadis, mais parce qu'il en doit être ainsi rationellement. Ce ne sont plus des renseignements que les sujets offrent au roi , conformément à la lettre de l'arrêt du 8 juillet, ce sont déjà des volontés que la nation exprime.

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