LA TRADITION IMPOSSIBLE À RENOUER
dant par suite des luttes violentes du Tiers-État contre les deux Ordres privilégiés qu'en supprimant toute représentation nationale, la royauté put prétendre épargner au pays les frais d'une inutilité, rétablir
l'ordre et assurer la tranquillité publique ^ !
Les anciens États-Généraux ! s'écrie l'un des plus éloquents des publicistes de 1788-1789 ^,« qu'offrentils qui puisse s'adapter à une sage constitution, et qu'on ne doive plutôt proscrire qu'imiter? Ce sont eux qui ont créé l'impôt barbare de la gabelle, l'impôt flétrissant de la taille ; par un dixième sur le Clergé, un vingtième sur la Noblesse, le fouage sur le Tiers , ils ont consacré cette cruelle maxime dont la France devait souffrir si longtemps, non-seulement de l'inégalité dans la contribution, mais encore dans la difféïence de la dénomination, ce qui ajoutait l'opprobre à l'injustice. J'y vois un roi se liguer avec une moitié de ses sujets pour exterminer l'autre ; le prince le plus digne du trône exclu du droit qu'il avait d'y monter; de temps à autre des chambres de justice contre les ministres et les financiers, où l'on exerçait plutôt des animosités particulières que la vengeance publique ; des victimes et point d'exemples; des demandes de subsides sans motifs et des refus sans examen ; quelques projets utiles sans exécution ; quelques bons rè-
Bttgigtrature des parlement», qui jusqu^alors avait fait corps avec le Tiers-Éut, le privilège de rédiger isolément son Cahier.
* Voir V Histoire des États-Généraux de Thibaudeau, celle de M. RatWy, YEssai sur VExstoire du Tiers-État d'Augustin Thierry, et les Mistoiret de France de MM. Michelet et Henri Martin, ainsi que le nou- Teao livre de Frédéric Morin sur les Origines de la démocratie.
2 Des États-Généraux et yrincipalement de l'esprit qu'on doit y «pporter.
glements tombés bientôt en désuétude; quelques idées saines qui, faute d'être liées à un principe fécond, sont restées stériles ; partout des sujets d'étonnement sur l'ignorance grossière, ou d'indignation sur la basse corruption qui régnaient alors. »
Si, après cent soixante-quinze ans d'erreur complète sur l'indivisibilité de son autorité de droit divin, la royauté se décide enfin à vouloir que la nation jouisse « de la totalité de ses droits ; * » si elle entreprend elle-même de rétablir sa victime « dans l'exercice de tous les droits qui lui appartiennent ^ ; » si c'est de la réunion des représentants de ses peuples, indispensable pour le consentement de l'impôt et la consolidation de la dette publique, si c'est de c< Y Assemblée nationale ' » qu'elle entend obtenir le rétablissement de l'ordre dans toutes ses parties et les meilleurs avis sur les projets de législation; si réellement elle désire c( mettre sa force dans le concours des sentiments et des opinions, et y chercher son bonheur * » ; — quel rapport, demandent les plus modérés des publicistes *, quel rapport peut-il y avoir entre des États-Généraux « aussi sagement, aussi grandement préparés, » et ceux de 1614, et la plupart de ceux qui ont précédé les derniers dont ait joui la France?
Aux nouveaux États la royauté est forcée de reconnaître une mission beaucoup plus importante que
* Arrêt du conseil, 20 juin 1788.
3 Id., et arrêt du 8 août.
s Arrêt du 8 août.
* Arrêt du 5 octobre.
^ Les États 'Généraux convoqués par Louis XF/, brochure en trois parties, successivement publiées et ensuite réunies, par Target. — - Voir aussi celle qui a été citée plus haut, Des États-^énéraux, etc.
CE QU'EUT PO FAIRE hk ROYAUTÉ. 49
cefle qui était attribuée aux anciens. Elle s'oblige d'avance à leur concéder des pouvoirs, souvent désirés, une ou deux fois saisis, jamais reconnus légalement, ni gardés. Pourquoi ne se permettrait-elle pas d'introduire dans des formes antiques, qu'il est presque impossible de concilier entre elles, les innovations que l'opinion publique réclame et que bientôt elle exigera?
La royauté, absolue depuis tant de siècles, n'a pas cessé de l'être. Qui l'empêche de résoudre, selon le vœu de la majorité de ses sujets, la question du nombre des députés, celle de la délibération par ordre ou du vote par tête, et de régler provisoirement la convocation, l'élection et la tenue de la prochaine assemblée nationale, en laissant à celle-ci le soin de décider sur son organisation définitive et d'établir les règles fixes de la représentation du pays * ?
Évidemment, il eût été plus aisé et moins dangereux d'improviser une nouvelle forme parlementaire que d'appliquer au dix-huitième siècle les formes incohérentes du seizième, du quinzième ou du quatorzième. En s' obstinant, après le renvoi de Brienne et le rappel de Necker, dans la recherche de l'absurde, la royauté perd tous les avantages qu'elle aurait pu retirer de l'initiative, prise à temps, d'une correction rationnelle des antiques coutumes. Elle ne s'y décide qu'après avoir donné à la France et au monde le ridicule spectacle d'une seconde réunion des Notables ^, plus inutile encore que la première.
* V. la 3* partie de la brochure de Target. ' Il parut, à Toccasion de la tenue de cette assemblée un certain nomôre de brochures, parmi lesquelles on remarque les Observations à
Mais alors, il est trop tard. La Révolution, préparée en dehors de l'histoire, marche d'elle-même ; il est impossible delà diriger, il est très-difficile de la suivre.