QU'EST-CE QUE LÀ JUSTICE
Elle ne satisfait pas seulement Tintérét moral, mais aussi riûtérêt matériel de chacun . — Selon les principes de la morale naturelle, aie yéritable amour de soi est l'amour de l'ordre.» Cet ordre est «l'ordre bon pour tous, utile et nécessaire à tous, et non à tel ou tel individu seulement. » Nul ne peut « s'ordonner bien, qu'il ne s'ordonne par rapport à tous. La Justice est donc indépendante de notions quelconques de la divinité. La vertu a donc une base solide et la Justice un but réel dans l'intérêt, ce garant universel de nos intérêts respectifs. » — Grande et immuable vérité : «L'homme est toujours intéressé à être juste. » La Justice consiste dans « la connaissance et le respect de
tous les rapports humains Source commune de
tous les rapports humains, elle est le fondement des droits réciproques des peuples et des souverains, quelle que soit l'origine des gouvernements qui se sont étabUs parmi les hommes * . »
^ Mirabeau, Lettres de Cachet, chapitres ii, m et rv.
Tout le monde se rappeUe cette définition, donnée par Montesquieu dans Itt lettres persanes : a La justice est un rapport qui se trouve réeUe^ MMt entre deux choses ; ce rapport est toujours le même, quelque être P le considère, que ce soit Dieu, un ange ou un honune. La justice est ^tenelle et ne dépend point des conventions humaines. »
I4 point fixe de la morale, disait Voltaire {Lettres sur les Anglais) , se tnNne « dans cette seule maxime reçue de toutes les nations : Ne faites P» à autrui ce que vous ne voudriez pas qu*on vous fît. » — Tel est le ^it; le devoir commande de a faire à autrui ce que nous voudrions qu*il >*tt fût fait à nous-mêmes. » — Ce qu'admet implicitement Voltaire avec ^ la philosophie rationaliste, qui résume la vertu, en cette maxime : «Faire du bien aux hommes. » — La politique ne doit pas avoir d'autre ^ que la morale.
On lit dans le célèbre ouvrage de P.-J. Proudhon sur la Jtutiee dans ^^ûe et dofu a Bévolution :
* Quel est le principe fondamental, régulateur, souverain des sociétés.
Toute société qui n'a pas la Justice pour principe et pour but, n'est pas une société. Une société juste n'est, en théorie , qu'un échange d'engagements, de tous respectables et par tous respectés, parce qu'ils peuprincipe qui, subordonnant tous les autres, gouverne, protège, réprime, châtie, au besoin exige la suppression des éléments rebelles. Ce principe, suivant moi, c'est la justice. — Qu'est-ce que la justice? L'essence même de l'humanité. — Qu*a-t-elle été depuis le commencement du monde ? Rien. — Que doit-elle être? Tout. »
Où est le principe de la justice ? En l'homme même et dans sa conscience; elle ne lui a point été révélée, elle est innée en lui, immanente; elle n'a besoin d'aucune sanction extérieure, elle est « humaine, toute humaine, rien. qu'humaine. » Son point de départ est le sentiment de la dignité personnelle reconnue en autrui, et qui, se généralisant, devient le sentiment de la dignité humaine. Principe et fin de la destinée de l'homme, elle constitue le droit, qui est a pour chacun la faculté d'exiger des antres le respect de la dignité humaine dans sa personne, » et le devoir, « obligation pour chacun de respecter cette dignité en autrui. » En ce principe positif, d'où découle la formule de la Révolution, Liberté, Égalité, Fraternité, « se résument, comme en leur foyer, toutes les idées de 1789. » Il est radicalement incompatible avec la religion en général, et l'Église romaine en particulier. — « Le rôle des religions est fini, s'écrie le puissant dialecticien; elles sont convaincues d'incapacité morale et juridique par essence... Ne perdons jamais de vue cet axiome de logique éternelle : Nihil est inintellectuquod prit^ non fuerit in sensu; ce que nous pouvons tradnire : l'idéal ne se soutient que par le réel, la raison esthétique ne marche qu'à l'aide de la raison pratique, et Dieu ne grandit que de la justice acquise à l'homme. Dieu est l'ombre de la conscience projetée sur le champ de l'imagination. Dès lors que nous prenons cette ombre pour un soleil, il est fatal que nous nous égarions dans les ténèbres. »
Sauf sur ce dernier point, l'anti-théisme absolu, P.-J. Proudhon raisonne exactement de la même manière que Mirabeau. Sa doctrine est donc d'une conformité parfaite avec celle des Pères de la Révolution. Il en est de même de celle, présentée comme base de la morale, de l'histoire et de la politique, au premier chapitre de la Démocratief par Etienne Vacherot. La Métaphysique positive et l'Économie sociale se sont, par ces deux hommes, rejointes sur le même terrain, la vraie tradition révolutionnaire. Je vois dans ce fait l'un des événements intellectuels les plus importants de l'époque de transition, dans laquelle nous avons le malheur de vivre.