OPINIONS RÉPUBLICAINES EN
il se rangeait lui-même * et D'hésitait pas, en 1787, à ranger parmi les républicains de sentiment son illustre ami Turgot *, le seul ministre qui eût pu sauver ]a vieille monarchie, si elle avait été susceptible de réformes* Enfin, certains publicistes anonymes, dans des brochures fort répandues, écrivaient : « Dieu créa les républiques dans sa bonté et les monarchies dans sa colère... Les rois seront despotes tant qu'ils auront une armée et des millions* Ils seront à craindre tant qu'ils auront un soldat et un écu ^. « Il en était même quelques-uns qui publiaient des théories de la royauté, où se trouvent dogmatiquement énumérés les moyens de détruire les rois et de se passer d'eux *.
Mais, en général, les plus actifs, les plus influents des révolutionnaires du commencement de 1789, se complaisent à répéter le paradoxe de Jean-Jacques sur l'impossibilité de la démocratie pure dans les grands États. Bien que déjà ce trop fameux paradoxe ait été réfuté par Mably, * Mirabeau ne cesse de répéter : «La France est géographiquement monarchique •. »
instructions à donner atuc députés, brochure publiée durant les élections. Se soumettant, par discipline politique, à l'opinion commune, il dit, p. 7 : « La France restera monarchie héréditaire. »
* Sentiments Jd'un Républicain sur les Assemblées provinciales et les États-Généraux.
2 Vie de Turgot.
' Anonyme, Élrennes au public, janvier '1789.
* Titre d'un ouvrage imité de Milton, et faussement attribué à Mirabeau, parce qu'il était de l'un de ses secrétaires.
' Dans son livre sur la Législation, qui date de 1776, Mably démontre et prouve que les grandes démocraties représentatives peuvent être régies avec beaucoup plus de raison et de stabilité que les petites républiques où la loi se vote sur le Forum.
* Dénonciation de V agiotage. — Cerutti répute la République impossible en France. U dit que « la puissance divine elle-même n'y saurait
— D'autres s'écrient : Il n'y a plus de « sujets, il n'y a plus de maître, » et ils appellent le monarque le <( subdélégué de la nation S ou « le premier sujet de son royaume * ; » mais ils ne le suppriment pas. Loin de là, ils distinguent minutieusement dans chacun de ses actes, dans chacune de ses attributions, la monarchie du despotisme ', et ne cessent pas de s'intituler : « Fidèles sujets des bons rois, implacables ennemis des tyrans * ! »
Ainsi voilées, leurs doctrines politiques, au fond républicaines, se produisent sans réveiller l'instinct de la conservation dans les hautes classes, sans heurter les préjugés monarchiques, entretenus dans les masses par mille ans d'ignorance et d'asservissement. Par suite de la prudence ou de l'habileté des uns, * par suite du manque de logique des autres, le principe de la souveraineté du peuple ne s'affirme pas, dès l'abord, comme la négation pure et simple de l'autorité du prince. C'est pourquoi, tandis que la question de l'égalité civile et sociale divise de plus en plus, prépare, suscite un terrible conflit, la question de la liberté politique groupe, associe intimement la presque
maintenir la démocratie américaine. » [Vues générales sur la constitution française ^ip. 11.)
* Carra, V Orateur du peuple et Considérations, recherches et observations iur les États-Généraux,
2 Anonyme, Lettre à M. le baron de F***, Fréjus, 7 juin 1788.
3 Et cela sous l'influence de Montesquieu, comme le font ressortir le Disciple de Montesquieu et GrouYelle» De Vautorité de Montesquieu dans la Révolution présente,
* Mirabeau, Réponse aux conseils de la raison.
s II en est beaucoup qui, bien qu'ils ne l'avouent pas, voient dans la monarchie constitutionnelle une transition forcée entre l'Ancien Régime ejt la République.
UHANIMITÉ GOSTRE LE POUVOIR ÂBBlTRAmE. 61
totalité des esprits éclairés dans un même sentiment de répulsion à l'égard du despotisme» dans un même élan d'amour pour le droit.
Ceux qui veulent que la nation de rien devienne tout, trouvent des auxiliaires dans ceux qui désirent seulement qu'elle soit enfin quelque chose. Les modérés, dont le vœu est d' « unir ensemble la liberté publique et la puissance du monarque ^, » ne songent guère à gêner l'action des radicaux. Tant que la royauté de droit divin reste ou parait être en situation de redevenir absolue, grâce au souvenir de ses folies séculaires, vivement rappelé par le spectacle de ses derniers attentats, il est impossible de la défendre franchement au nom de l'intérêt public, auquel elle est manifestement opposée, pour le maintien de l'ordre qu'elle trouble elle-même. L'arbitraire s'est fait sentir universellement avec une égale brutalité, il a provoqué chez tous ceux qui l'ont subi la même honte et la même volonté de le rendre à jamais impossible.
Les publicistes de la veille de la Révolution sont, on peut le dire, unanimes à reconnaître qu'il n'y a pas de gouvernement légitime sans le consentement dn peuple, et que ce consentement doit être, non pas SQpposé pour le passé ou donné une fois par hasard pour le présent et pour l'avenir, mais renouvelé sans cesse et perpétué au moyen de l'intervention périodique, sinon permanente, des représentants du pays dans la surveillance ou le maniement des affaires publiques.a Les lois, dit Concordet ^, résumant l'opinion commune, deviendront l'expression de l'intérêt géné-
* Moanier, Recherches sur les causes, t. I, p. 251.
3 Dans ses Béflexians sur les pouvoirs et instructions à donner.
rai; elles seront le principe du pouvoir de prince, et tous les membres de la société se trouveront réunis par un contrat, dans lequel chaque citoyen s'engagera envers le peuple, le peuple envers le prince et le prince envers le peuple comme envers chaque citoyen, à maintenir l'observation des règles qui seront établies pour le bien et par la volonté de tous. »