‹ Le génie de la révolutionChapitre 4 sur 191 · AVANT-PROPOS. XIII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XIII

Je ne me suis dissimulé aucune des difficultés d'une entreprise aussi vaste. « Ce n'est pas une histoire ordinaire que celle de la Révolution française. Plus on rétudîe, a écrit un de ceux qui la connaissent 1 e mieux * , plus on s'effraie de l'énorme responsabilité qu'elle impose à l'historien, s'il entreprend cette tâche non point seulement comme une œuvre de science et d'art , mais comme un devoir de patriote et d'historien. y> Je sais cela; je sais aussi, par expérience, combien A. de Tocqueville a eu raison de dire : ce La littérature de la Révolution est tellement immense que la Tie se passerait à vouloir connaître môme superficiellement tout ce qu'elle contient ^. » Je sais que, pour faire apparaître le génie de la dévolution sous chacune de ses faces, on doit sans cesse se livrer à des recherches, à des études spéciales, et que, pour en comprendre et en expliquer l'ensemble, il faut vivre hors de son temps, hors de soi-même. Je sais encore qu'il n'est rîen de moins aisé à dire, à publier, à faire accepter, que lavérité 'révolutionnaire, quand les préjugés et les intérêts dominants y sont opposés. Je sais enfin que les ouvrages de longue haleine ont un public fort restreint si la presse n'est pas libre, si la critique ne peut pas ou ne sait plus réveiller l'amour des idées, exciter sans cesse la passion du vrai et du juste.

* E. Despois, Revue de Paris, !•' juillet 1857, p. 76 ^ OEuvres et correspondance inédites, tome. I, p. '403.

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Cependant les encouragements, dont m'ont honoré mes amis politiques, m'ont imposé le devoir de me mettre au travail sans trop douter du résultat. Je m 'y suis mis avec l'ardente volonté de servir, dans la mesure de mes forces, la cause à laquelle j'ai voué ma vie. Puissé-je ne pas me repentir de mon audace, ne pas voir retomber sur moi-même la montagne que j'essaie de soulever !

Après tout, qu'importe ! si l'effort que je tente suscite d'autres efforts, si mes recherches en provoquent d'autres, la Révolution finira toujours par avoir sa Bible. Nos fils la liront, et, dans la tradition révolutionnaire, ils sauront retrouver le point d'appui solide qui nous manque, le bon sens, la logique, l'enthousiasme, le courage et la foi persévérante que possédaient les héros du 14 juillet et du 10 août, les fédérés de 1790, les volontaires de 1792 et de 1793, les législateurs de la Constituante et de la Convention.

Une chose pourtant me permet d'espérer que, réduits à leurs plus humb e^ proportions, mes essais pourront ne pas être sans utilité immédiate. Par le plan que j'ai adopté, je suis tenu de m'effacer, de disparaître autant que possible sous mon sujet, et de mettre sans cesse le lecteur en état de corriger mes fautes, de réparer mes oublis, de contredire me^ affirmations.

Je ne discute pas ici, j'expose.

Les opinions des hommes et des partis, opinions

AVAUT-MIOPOS. XT

dont le choc ou l'accord ont produit les idées et les institutions démocratiques , seront tantôt reproduites littéralement, tantôt résumées avec la plus scrupuleuse exactitude, et forcément avec impartialité. Comment ne pas être impartial lorsque Ton n'a pas à se prononcer sur des actes, sur des personnages agissants, mais à constater des résultats ? Je ne me permettrai de donner mes propres conclusions que dans les cas très-rares où la France électorale, la Constituante, la Législative et la Convention ne se prononcent pas sur telle ou telle question par une loi, par un décret ou un acte formel. Même alors, je tirerai simplement les conséquences des prémisses posées et rien ne sera plus aisé que d'apprécier si ces conséquences sont justes ou si elles sont fausses.

Dès le début, je m'étudie à laisser, à faire parler la Révolution elle-même, et, en quelque sorte, à penser avec elle. Je ne veux pas la transformer en un système qui me soit propre; j'essaie, je le répète, de la résumer, de la traduire sous une forme d^ne limpidité teBe qu'il devienne impossible à l'esprit le plus naïf de ne pas reconnaître quels sont et à quoi doivent aboutir les principes réalisés ou proclamés à la fin du dernier siècle, comment demain ils pourront être proclamés de nouveau, réalisés complètement, logiquement développés.

Car, si l'on a compris le but que je poursuis, cet ouvrage n'est pas une compilation de théories,

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mais une accumulation d'exemples. Quoique je me sois imposé la loi d'écarter les faits, pour ainsi dire, matériels^ pour ne m'occuper que des idées et des institutions, je ne sais pas m'élever jusqu'à ces hauteurs métaphysiques où l'on perd la vue de l'homme et le sentiment de l'initiative humaine.

Je ne suis pas de ceux qui se figurent que l'histoire se fabrique toute seule. Je ne conçois pas le progrès général sans effort de l'individu libre.

Je ne crois pas à l'intervention du despotisme providentiel dans l'arrangement ou le dérangement de nos propres affaires. Je nie, autant par répulsion morale que par conviction philosophique, les coups de théâtre de la fatalité.

Je ne comprends que la logique des principes, qui, une 'fois posés, produisent toutes leurs conséquences, à moins que l'on n'y mêle ou que l'on n'y substitue d'autres principes. Je ne veux avoir foi que dans l'homme, ayant en sa conscience le sentiment de la justice, intéressé à y confirmer sa vie individuelle et collective; selon le développement de son intelligence, selon la mesure de sa force ou de son courage, entraînant le genre humain du bien au mieux, du mieuxvers l'idéal infini, dont sanature même lui commande l'active et persévérante recherche.

Nulle œuvre ne fut moins providentielle, moins fatale que la Révolution : elle a été conçue, elle a été etftamée, de même elleëera achevée, — espérons-le,

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— par la France; et oelle*ci ne s'est trouvée capable de tant, diaudace,. de génie, d'héroïsme , que grâce à. un très-petit nombre, de philosophes^^ de publi<cistes, d!honmies. d'État et d-hommes d'action,, lui communiquant l'intelligesLca acquise durant le& siècles antérieurs^ lui^ révélant, son. abaissement et sa misère,, lui inspirant la passion de l'égalité et de la liberté, la transportantde leur enthousiasme, dans son unanime, elanla.soutenant.de leurs, invincibles convictions^ la sauvant enfin et se sacrifiant eux-mêmes à son salut..

Paris, août 1861.

Considérée dans ses manifestations à la fois idéales et pratiques, en dehors des convulsions intérieures et des guerres européennes qu'elle a provoquées, la Révolution peut être divisée en trois grandes époques. Durant des siècles, l'humanité entière la prépare. En quelques années, la France l'accomplit. Pendant trois quarts de siècle, la nation, créatrice en conserve, en disperse, en.perd, en recouvre, puis en perd de nouveau les résultats partiels et généraux; comme elle, le monde hésite entre l'abandon complet de l'ancien droit, consécration divine de la force, de la tyrannie héréditaire, et l'application radicale du droit nouveau^ affirmation humaine delà souveraineté, individuelle et

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nationale, de la Liberté, de TÉgalité, de la Justice.

Je ne raconterai pas l'histoire des causes directes et indirectes du mouvement révolutionnaire. Ce serait un autre livre, dont ce livre pourrait être utilement précédé, mais sans lequel il peut être complet, puisque la Révolution n'est pas venue couronner l'ancien édifice, mais le détruire. Je commence au moment même où les principes, retrouvés au fond de la conscience de l'homme par les philosophes du xviii* siècle, descendent des régions métaphysiques dans le domaine des faits, se transforment, sous la plume des publicistes de 1788, en instruments de destruction et de rénovation, pour être acceptés, proclamés, appliqués par la France, réunie dans ses collèges électoraux du mois de février au mois de mai 1789. Je m'arrêterai un peu au delà de la clôture des séances de la Convention nationale, me croyant tenu d'étudier les effets de la Constitution de l'an III. Une fois cette tâche remplie, une fois le Génie de la Révolution dégagé de l'histoire des idées et des institutions de 1789 à 1800, je ne manquerai pas, si cela me paraît être encore utile, de suivre à travers les idées et les institutions du xix* siècle, depuis le 18 brumaire jusqu'au 2 décembre, les altérations et les développements contradictoires de la tradition révolutionnaire.

Mon ouvrage sera subdivisé en cinq parties formant chacune un ensemble qu'il serait, à la rigueur, possible d'isoler du reste :

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