LES RÉVOLUTIONS, OEUVRES HUMAINES
Taise forme qu'il s' opère, le vote peut être reudu fécond yar la presse. Sans elle, fût-il universel et d'une organisation parfaite, il risque de devenir, il devient seoiblable à cette brutale machine, qui ne sent pas les coups qu'elle porte sous la main du mécanicien par lequel elle est mise en mouvement.
On doit le répéter sans cesse, les révolutions ne se produisent pas instantanément, grâce aux jeux secrets du Hasard, de la Providence ou de la Fatalité. Elles ont toujours été, elles seront toujours le résultat d'un effort préparé, provoqué, dirigé par un nombre plus ou moins considérable d'hommes de pensée et d'action. Si les révolutionnaires ne se reproduisaientà mesure que les contre-révolutions les dévorent et que les révolutions elles-mêmes les usent, les nations, une fois surprises ou trahies, resteraient esclaves à perpétuité, et les tyrans pourriraient sur leurs trônes au sein de la pourriture universelle.
La Révolution française est l'œuvre de l'initiative humaine bien plus que celle du concours des circonstances, selon l'énervante doctrine de tant d'historiens. Supprimez l'invention de l'imprimerie, supprimez la Renaissance et la Réforme, supprimez Bacon, Descartes et laphilosophie du dix-huitième siècle : ne serions-nous pas encore les serfs, les proscrits ou les courtisans d'un Louis XIV quelconque? Supposez les élections pour les États-Généraux de 1789, opérées sous le régime de la censure, sans assemblées délibérantes, à la suite d'un coup d'État, semblable à celui de Loménie de Brienne, mais réussi : eussentelles produit la Constituante, et si la Constituante n'avait pas existé , où en serait> aujourd'hui , je
rougis de ne pouvoir dire la liberté française, mais la démocratie universelle et la civilisation de l'avenir ?
A la lecture des actes royaux du 27 décembre et du 24 janvier, Mirabeau s'était écrié : « On ne veut pas d'États-Généraux, et si le peuple français n'y prend garde, la liberté peut encore être immolée sur l'autel du despotisme ^ » Ace spectacle de l'ivresse causée par le doublement du Tiers^ et même en s'entendant applaudir, en se voyant couronner de fleurs aux portes d'Aix ou dans les rues de Marseille, le grand tribun avait été saisi d'effroi : — <c Haïssez, s'écrie-t-il, haïssez la tyrannie autant que vous aimez vos amis, et vous ne serez pas opprimés... Mais prenez garde, ajoute-t-il à deux reprises différentes ; n'oubliez pas que l'imprévoyante reconnaissance a plus enchaîné de peuples que la défiance vigilante n'en a sauvé ^ . » Condorcet, lui aussi, avait peur de l'introduction, non préparée, des masses rustiques dans les collèges électoraux ; avec beaucoup de patriotes sincères, il se demandait : Le nombre aveugle ne va-t-il pas écraser le Droit? Est-il possible, en quelques semaines, de détruire les conséquences naturelles d'un despotisme séculaire, l'ignorance, la superstition et la servilité »?
Cependant ni Condorcet ni Mirabeau ne songent a faire ajourner les élections pour gagner le temps
• Mémoires, t. V, p. 226.
2 Ibidem, p. 209, 274, 275, 279 — Sieyès dit aussi {Vues sur les moyens d*exécution, au commencement) : — « La reconnaissance a fait plus de mal aux peuples que le mécontentement. »
3 Condorcet, Lettres d'un gentilhomme. Conseils aux électeurs^ Sentiments d'un républicain sur les assemblées provinciales et les ÉtaiS'Généravx, etc.
LES PUBLICISTES ET LE RÉGLË^EKT. 1*27
d'instruire le pauvre peuple. Ce serait, — ils s'en sont aperçus, — « servir les privilégiés dans leur vœu d'éluder la tenue de l'Assemblée nationale *. » Les privilégiés, en effet, suscitent mille difficultés à la réunion de leurs propres assemblées de bailliages ^, et, d'autre part, s'efforcent de rendre impossibles ou au moins tumultueuses celles du Tiers-État, en mettant les paysans aux prises avec les bourgeois ^. Éclairés par les intrigues de leurs adversaires autant que par leur propre raison, les démocrates sentent tous que la lutte engagée est décisive ; qu'ils espèrent ou non la victoire , ils se précipitent dans la mêlée avec une ardeur fébrile. Les excès du despotisme ont flétri les âmes, l'immense majorité des victimes de lat}Tannie doit être engourdie, glacée, peut-être incapable de se mouvoir *. Donc, le devoir de quiconque sait manier une plume, de quiconque a une voix, est d'affirmer, de prouver la Justice, de crier pour elle, d'agir et d'agir encore et quand même.
* Mirabeau, Opinion sur le Règlement, Aix, 13 mars 1789.
' Comme à Arras, à propos de l'admission des anoblis, que le Règlement impose pour la première fois (Bonald, Mélanges, I, 551), et que les Nobles refusent d'admettre pour leurs égaux; — comme à Riom, où Tévéque de Clermont-Ferrand prétend interdire aux curés de délibérer et de voter àam une assemblée qu'il ne préside pas en personne, et où il n'est pas Admis, lui, le chef spirituel du clergé, à imposer son opinion à ses su* bordonnés même sur leurs intérêts temporels.
' Notamment dans le Lyonnais, l'Orléanais, etc. — Ce sont les aristocrates qui, les premiers, réclament la formation du quatrième Ordre des paysans, idée reprise en quelques endroits par les paysans eux-mêmes, unlout en Bretagne et dans l'Orléanais. — D'Ormesson, sous le pseudelymedeNoilliac, y a consacré une brochure de 80 pages, intitulée : Le P<i» fort des pamphlets, l'Ordre des paysans aux États-Généraux, datée du 26 février 1879, assez violente.
* Introduction au Moniteur, p. 3.