AYANT-PROPOS. XXI
RappeloDS-nous que c'est la liberté de la presse qui a fait ce miracle. Rappelons-nous aussi que c'est la liberté de réunion et d'élection qui en a garanti l'accomplissement.
J'ai examiné un* à un , aux Archives , les cent soixante-seize registres in-foUo qui contiennent la copie authentique des procès-verbaux, Cahiers, mémoires, correspondances administratives et autres pièces concernant les députations de chaque bailliage ou sénéchaussée à notre première Assemblée nationale ^ J'y ai trouvé, en son berceau, au cœur même de la France, parlant de toutes ses voix, le génie de la Révolution qui s'affirme de lui - même , à la plus grande gloire de la génération de 1789, à notre plus grande honte, puisque nous nous sommes laissé dérober les trois quarts de l'héritage paternel.
Ni à son point de départ, ni dans son idéal, la Révolution ne sait distinguer la Liberté de l'Égalité. Le mouvement égalitaire et le mouvement libéral se mêlent sans cesse et se confondent dans l'immense agitation électorale qui précède la réunion des derniers États-Généraux. Néanmoins, sans négliger d'entretenir à dessein dans Tesprit de mes lecteurs le sentiment de ce mélange indissoluble, de cette heureuse confusion, j'ai dû, i^iu de rendre mon exposé
* Voir à la fin de ce volume le n« 1 des Pièces justificatives et éclaireissements.
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intelligible, séparer méthodiquement le courant qui se dirige vers le 14 juillet de celui qui se précipite vers la journée du 20 juin et la nuit du 4 août. La liberté, tous la voulaient alors, tous étaient capables de la prendre; il n'y avait de division entre le Tiers- État et la Noblesse, et le Clergé lui-même, que sur les conséquences de TÉgalité, admise en droit naturel, mais repoussée en fait par les Ordres privilégiés. Il m*a donc fallu, dans l'étude des élections de 1780 et le dépouillement des Cahiers, commencer en me plaçant au point de vue de la Liberté et finir, au tome III, par la description de l'ouragan qui balaie la société du privilège et dispose le terrain sur lequel se sont élevées les fondations de la démocratie moderne.
Quelques morceaux, détachés du manuscrit de mes deux premiers volumes, ayant été publiés dans le Progrès (de Lyon), certains lecteurs se sont étonnés de retrouver, parmi les plaintes et les vœux des électeurs de la Constituante, beaucoup de vœux et de plaintes qui pourraient être, avec autant de raison, exprimés en 1863, et ils ont supposé que je me permettais de faire dire à nos pères ce que je n'ose ou ne puis dire moi-même.
Grâce aux documents inédits dont chacun de mes volumes est enrichi, grâce aux très-nombreuses notes dont chacune de mes pages est chargée, rien n'est
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plus aisé que de se convaincre de la parfaite exactitude de mes citations et de mes résumés. Je ne prôte point mes sentiments à la France de la Réyolution, je ne travestis pas ses opinions en allusions plus ou moins innocentes. Si la France, il y a soixante-quatorze ans pensait et parlait très-souvent comme elle pourrait, comme elle devrait parler à cette heure même, c'est qu'en vérité, sous plus d'un rapport, elle a reculé en deçà de 1789.
Cela m'a frappé à mesure que j'avançais dans la préparation de la première partie de mon ouvrage. J'en ai rougi de honte, mais je ne m'en suis pas senti désespéré. Quand je compare les obstacles qu'il fallut briser pour entamer l'œuvre de la justice à ceux qu'il nous suffirait d'écarter pour l'achever, il me devient impossible de supposer que <( la grande nation » ait pour longtemps perdu la mémoire de ses actes et le sentiment de sa mission, qu'elle ait renoncé à rentrer dans la plénitude de ses droits et dépouillé la noble ambition d'affranchir le monde, en commençant par s'affranchir elle-même.
Ce premier volume, intitulé les Élections de 1789, eût, sans doute, beaucoup gagné à paraître un mois avant les élections de 1863. Au milieu d'une agitation ténébreuse, illogique et, sous plus d'un rapport, fatalement négative, nous eussions tous pu trouver une grande force, qui nous a manqué, dans l'exemple de