PRÉCAUTIONS CONTRE L'ESPRIT DE PROVINCE
leurs, pas effectuée ; le despotisme seul profiterait des hiUes, sans doute yiolentes, dont une fausse représentation nationale serait le théâtre, et Tanarchie aboutirait au rétablissement intégral de Vordre monarchique et unitaire ' .
Raisonnant ainsi, les préparateurs delà Révolution n'étaient pas unitaires comme le devinrent les révolutionnaires de 1793, pour le salut de la patrie. Mais ils n'étaient pas non plus fédéralistes^ dans le sens que donnent à ce mot certains publicistes de notre époque ^. Us ne respectaient guère le droit historique, fondé sur un abus de la force ou sur une ironie du hasard ; ils ne croyaient qu'au droit positif, démontré par la raison. Par conséquent, ils ne comprenaient pas que, pour prendre son essor vers l'avenir, la France eût besoin de se retourner vers son triste passé. Rendre de faux semblants de vie politique à trente ou quarante individualités provinciales, antipathiques les unes aux autres par leurs noms, leurs langues, leurs coutumes, et que l'absolutisme avait
^ Considérations sur les intérêts du Tiers (par Rabaut-Saint- Etienoe), p. 102 : « Surtout, défiez- vous de Tesprit de province! »
' Si fédération, conformément à Tétymologie, fœdus, [œderis, signifie tout simplement contrat (Voir Proudhon, p. 67, Du principe fédétatif, 1863), les publicistes de 1789 sont fédéralistes. Ils ne conçoivent pas de société, pas de gouvernement qui ne soit basé sur un contrat, non plus supposé, théorique, mais pratique, mais écrit, et incessamment renouvelable par le peuple, qui seul contracte avec lui-même (Voir ci-dessus, p. 116). Aa contraire, si le mot fédération garde sa signification vulgaire, aggrégation des parties dissemblables, les publicistes de 1789 sont antifé- Uràlistes. Ceux mêmes qui veulent maintenir les anciennes provinces on les changer en circonscriptions mieux arrondies, jouissant de leur autonomie administrative, entendent que cette autonomie s'exerce de la même manière sur toute la surface du territoire national. — Je reTÎeiidrai incidemment soi cette question, au Livre If, ch. m.
affaiblies, corrompues, aplaties plutôt qu'écrasées sous son niyeau : cela leur paraissait impossible, et, si c'eût été possible, absurde et très-daugereux.
Eu réclamant les droits du Tiers-État, qui devait, selon eux, absorber la Noblesse et le Clergé, ils entendaient, à la place des trois Ordres, créer une nation. C'était pour donner à cette nation une patrie *, qu*ils excitaient les provinces à imiter le Dauphiné ^, à faire abandon de leurs privilèges et de leurs souvenirs, à sacrifier jusques à leurs noms ^.
Proposant un remaniement complet de la carte de France, ils espéraient faire sortir d'un amalgame de provinces juxtaposées un harmonieux ensemble de départements, et remplacer l'anarchie des coutumes et des langues, que la monarchie unitaire avait respectée, entretenue, par l'unité politique et morale du peuple français, se gouvernant lui-même, n'ayant d'autre maître que la Loi, identique et égale pour
* « Nous n'avions plus de patrie », s'écrie Tavocat général La Boissière.
• 2 Servan, dans ses Exhortations pressantes aux trois Ordres de la province du Languedoc^ quoique n'étant ])as Languedocien, mais seulement Français, excite ses compatriotes du Midi à devenir, comme les Dauphinois, a citoyens libres sous l'autorité d'un monarque et l'empire des lois. » — Voir aussi, du même, les Observations aux communautés de Provence et les Conseils au Clergé de Provence.
8 Le Discours d'un grand de première classe d*une province d'État au Clergé et à tous, finit ainsi : « Au reste. Messieurs, si vous voulez (bujours être Bretons, Artésiens, Comtois, etc., et jamais Dauphinois, jamais Français, je vous proteste que je suis Français, moi, que j'en fais serment pour les miens jusqu'à la dernière génération, et, qu'à peu j^ès certain de n'avoir jamais qu'à me féliciter de mon sort, j'ai grand'peur d'avoir dans peu à gémir sur le vôtre. Surtout ne perdons pas de T8e que le salut de chacun est le salut de tous, et que si nous n'y travaillons tous, nous périrons tous, n