LES SERFS DU JURA
très-vÎYement. Au bailliage de Saint-Claude se trouvent réunis les députés de quatre-vingt-dix-sept communautés du Mant-Jura, a ayant un rôle particulier d'impositions. »
Si Tcm prenait cette assemblée exceptionnelle de Saint-Claude pour type des collèges électoraux du peuple des campagnes, la résurrection de Jacques Bonhomme, muet et presque immobile depuis d614 *, paraîtrait sublime; la légende pourrait se substituer à l'histoire sans la moindre exagération de la vérité.
Dans les gorges, sur les flancs et jusque sur les sommets de ces montagnes jurassiennes, d'une sévérité sombre et presque sans culture du côté de la France, riches et d'une galté verdoyante du côté de la Suisse, végétaient, en 4789, quarante mille mainmortables*. Vainement la voix de Voltaire avait ébranlé en leur faveur les échos du monde entier. Vainement Louis XVT avait donné l'exemple de l'abolition de la servitude de corps sur le domaine royal. Mgr Févêque de Saint- Claude et le noble chapitre de sa cathédrale, avaient su, avec la plus habile déloyauté, se maintenir dans la plénitude de leurs exécrables droits.
Les malheureux montagnards n'avaient aucune
* Les campagnes avaient quelquefois parlé jusqu'en 1614. Augustin Thierry nous a donné un magnifique spécimen de leurs Cahiers, en citant dans son Histoire du Tiers-État, p. 400, celui du yillage de Blaigoif, pour les États-Généraux de 1576.
' Ce chiffre est officiel. — « Nos montagnes, écrit le grand-juge, <f Allez, dans les premiers jours de mars 1789, au garde des sceaux, nos ooDtag&es, qui semblaient avoir été créées pour être l'asile de la liberté, géuÛBient encore sous le plus dur esclavage; elles attendent le grand joor des Ëtats-Généraux comme celui de leur régénération et de leur Ixmhear, et le nom sacré du roi, les noms chéris des vertueux ministres #f entourent sont grands dans tous les cœurs, retentissent dsns toutes
158 ut GkKE DE U RiVOLUTlON. — UY. II.
propriété, aucune possession indivise ; condamnés à vivre dans le communisme et la promiscuité des meix^ ils ne jouissaient que depuis 1779 de la libre disposition de leurs personnes hors du domaine épiscopal. Aussi ne deviennent-ils pas électeurs, parce qu'ils sont personnellement inscrits, mais parce que leurs communautés sont portées au rôle des contributions royales foncières. Beaucoup de leurs délégués au bailliage secondaire de Saint-Claude, ne peuvent être désignés par des noms de famille ' : pour <l cette canaille, » comme disait le marquis de Langeron ^, le nom d'un saint, Jean, Pierre ou Paul, suffisait I
Et cependant, avec une intelligence rare, les pauvres mainmortables confient leurs pouvoirs à tous les lettrés, médecins, négociants, notaires, qu'ils trouvent au milieu d'eux, en ayant grand soin d'écarter les agents fiscaux et judiciaires de leurs pieux seigneurs ^. La réduction de leurs Cahiers en un seul, conformément au Règlement ministériel, est opérée par sept commissaires, parmi lesquels deux avocats et un notaire ^. Sur la motion des communautés de
les bouches, et sont les sûrs garants de la justice et de la protection qu'obtiendront enfin 40,000 sujets industrieux et fidèles, dépouillés depuis plusieurs siècles des droits imprescriptibles de Thumanité... »
* D*après les appels nominaux.
s Dans une lettre plus loin citée.
3 Tout ce que je rapporte des élections de Saint-Claude est écrit d'après les manuscrits. Antoine Sommier lui-même, qui, dans son excellente Histoire de la Révolution dans le Juraim-S' Paris, 1846), analyse les Cahiers des trois Ordres du bailliage d'Aval, ne dit rien des actes ni des doléances des serfs du Jura. — Fixées d'abord au 15 mars, les élections de Saint-Claude, remises à cause de la fonte des neiges, qui rendait les routes impraticables, ne commencèrent que le 21 mars.
* L'avocat Christin, député de Saint-Claude; — l'avocat Bonguyot»
LES DOLÉANCES DES .HAINMORTABLES. 15d
Lonchaumois , de Morez , de Morbier et des Rousses , les trèS'humbles et très 'respectueuses doléances des habitants du Mont-Jura restent jointes au Cahier com- . mua de la \ille et de la campagne.
Envoyés en qualité d'électeurs au bailliage principal d'Âyal, séant à Lons-le-Saulnier, les auteurs de ces Doléances, le notaire Prost et trois mainmortables ' , déploient sans la moindre violence la plus admirable énergie. Ils soulèvent 1* enthousiasme dans l'assemblée du Tiers-État, provoquent des cris d'indignation dans rassemblée de la Noblesse et contraignent le clergé à rougir de son inhumanité séculaire. L'évéque de Saint-Claude est lui-môme tenu de supplier le roi d'abolir la mainmorte sur les domaines particuliers et de « daigner dédommager son siège et soq chapitre par l'union de quelques bénéfices. » M. de Maraézia, seigneur de la terre de Grandvaux, pour un douzième, accorde purement et simplement « l'affranchissement gratuit de ses sujets. » Enfin les Doléances des habitants du Mont-Jura sont jointes au Cahier gé- . néral du bailliage d'Aval, sans subir aucune réduction, pour devenir le document capital de l'histoire de la servitude jurassienne.
Rédigées avec une simplicité et une modération
député de Moyrand ; — le notaire Prost, député de Loncbaamois ; — Gillet, député de Jeune; — Basile Brazier, député de la Grande-Rivière; — Basile Ferrez, député de Rivière-Dernière; — François Du« okoalin, député de Saint-Lupicin.
* Pierre-Etienne Delacroix, de Morez ; — Pierre-François Mayet, de Morbier; — Jean -Louis Bajet, des Rousses. — Le notaire Prost, c*est 4a moins ce qui parait ressortir des procès-verbaux minutieusement étudiés, avait écrit les Doléances, et ses trois collègues, peut-être illettrés, loi avaient été adjoints évidemment pour surveiller son travail et donner à M8 démarcheB une direction tout à fait rustique.
qui étonnent et qui émeuvent jusqu'aux larmes, elles sont, on doit le reconnaître, le plus beau et le plus important des titres fournis par le peuple lui-même, dans cette universelle revendication du Droit, dont la nuit du 4 août, — c'est-à-dire la ruine du régime féodal, l'enfantement de l'Égalité, — fut le résultat définitif*. Ce n'est pas seulement, en effet, pour se plaindre de leur propre sort que les quarante mille serfs du Mont-Jura élèvent la voix ; ils entendent plaider la cause d' « un million de Français *, retenus dans les
* Le Résumé général des Cahiers^ publié en 1789, ne contient que quelques phrases extraites du Cahier de Saint-Claude, et qui ont été, sans doute, fournies à ses auteurs, Laurent (de Mézières) et Prud'homme, par le secrétariat de TAssemblée constituante. Ces quelques phrases ont été répétées depuis par plusieurs historieus, notamment par M. Bonnemère, au t. II de son intéressante Histoire des Paysans, Mais le Cahier lui-même est resté jusqu'à ce jour inédit et il ne doit pas être confondu avec la Protestation d'un serf du Mont'Jura, opuscule, du reste, trè&remarquable, du marquis de Villette, le jeune ami de Voltaire, qui, durant les élections de 1789 et les premières semaines de la session des États Généraux, se dévoua à l'œuvre de l'émancipation des serfs français et des nègres de nos colonies. Cette brochure eut au moins deux éditions, et son auteur publia encore, le 18 mai, une Lettre à JSecker sur Tabolition de la servitude dans le Jura. « Pour servir de suite à la Protestation d'un serf du mont Jura, » le généalogiste Maugard présenta au roi et fit imprimer la Correspondance d'un homme d'État avec un jmbliciste sur la question de savoir s'il ne peut affranchir les serfs des seigneurs à charge d'indemnité. — Les Doléances des habitants du Mont-Juray copiées sur le manuscrit des Archives nationales, seront reproduites in extenso dans la troisième partie de ce travail sur les élections de 1789, et serviront de point de départ au tableau complet de l'état des campagnes en 1789, présenté par les paysans de chaque partie de la France et non par l'historien. Elles seront accompagnées du procès-verbal de la séance de l'assemblée de Saint-Claude, dans laquelle elles furent lues et adoptées, ainsi que des déclarations, faites à l'assemblée de ons-le-Saulnier, par l'évêque Jean-Baptiste et par M. de Marnézia.
^ Chiffre donné dans le Cahier de Saint- Claude. — Le duc de La Rochefoucauld portait à 1,500,000 le nombre des mainmortables existant en 1789. Voir le récit de la nuit du 4 août da9» les Mémoires deBmU^f