‹ Le génie de la révolutionChapitre 71 sur 191 · AUDACES RUSTIQUES · texte numérisé non relu

AUDACES RUSTIQUES

Me d'écrire en leur nom aux États-Généraux et au roi, leur offre ses services, ou qu'ils soient sûrs de trouver en lui un secrétaire fidèle, les paysans savent fort adroitement éviter les pièges qui leur sont tendus ; ils osent dénoncer les séductions et les violences auxquelles ils se voient exposés, et tant bien que mal, avec une franchise terrible ou avec une naïveté touchante, font exprimer la vraie pensée populaire ^

(( Ah! bon Dieu ! s'écrient les habitants des Vosges, que n'est-il donné à de misérables paysans de peindre leurs maux à Votre Majesté ? c'est alors qu'elle serait émue!... Elle a permis de tout dire, et peut se flatter que bientôt toutes choses seront révélées à ses yeux ^. » — Mais, pour l'heure, il n'osent pas révéler tout. Plus courageux sont les mainmortables de la seigneurie de Montjoye-Vaufrey, en Alsace. — «Nous n'avons jamais eu, écrivent-ils au roi et au directeur général des finances, nous n'avons jamais eu la liberté de faire connaître la manière odieuse dont nous sommes traités et que nous ne pourrons jamais faire comprendre. Nou§ faisons nos derniers efforts dans ce moment où les actes de violence sont ralentis; d'ailleurs^ tétat oii nous sommes ne nous en fait pas entrevoir de flus affreux. »

De même, les serfs de l'abbaye de Marchiennes, dans la gouvernance de Douai, n'hésitent pas à accuser leurs saints maîtres de leur avoir volé les titres authen-

* Voir ane note générale sur les élections et les Cahiers des campagnes, tf 9 des Pièces justificatives et éclaircissements de ce volume.

* Omnia erunt oculis ejus aperta, lit-on dans le texte du Mémoire <ïti rot, d son ministre et aux députés aux Étais-Généraux par les ^ifàntants des Vosges ^ évidemment écrit par quelque, curé de campagne (AichiTes nationales).

tiques qui consacraient certains de leurs droits, et d'avoir parla terreur rendu toute réclamation judiciaire impossible ^

Les habitants de Flavigny , en Lorraine, avaient, eux aussi, exprimé leurs vraies doléances, au mois de mars. Au mois de juin, ils écrivent à Necker que leurs seigneurs , — des moines bénédictins , — se vengent de ce qu' a ils ont osé obéir aux ordres du meilleur des rois, en déposant dans son sein paternel Foppression et les surcharges sous lesquelles ils gémissent. » — tt Sans respect pour Tautorité suprême, ajoutent-ils, ces mêmes bénédictins ont inhumainement et sans égard à la cherté des vivres, fait exécuter ceux de leurs vassaux en retard à défaut de payer les redevances seigneuriales, dans la vue sans doute de les intimider et de les empêcher de se plaindre ; mais, certains de la protection royale, ils ont tout bravé ^» »

Les paysans de quelques localités se plaignent vivement de ne pas compter parmi les députés aux États-Généraux des citoyens de leur classa , et aussi de ce que leurs principaux griefs ont été omis dans les doléances résumées du Tiers-État des bailliages. Le plus souvent ils signalent comme la cause du tort qui leur a été fait a une cabale entre les baillis , le Clergé et la Noblesse ' . » Parfois aussi ils accusent les

* On trouvera dans un autre volume des extraits des Mémoires et Cahiers de Montjoye-Vaufrey et de plusieurs paroisses de la gouvernance de Douai.

2 Extrait des Mémoires manuscrits des habitants de Flavigny.

3 D'après deux Lettres du Tiers-État de Beîlesme, en Perche, et ks Remontrances et Doléances des habitants de MénUrla^Horgnep bail*

RÉGLÀMÂTlOnS DES PAYSANS. 169

bourgeois des villes, — lesquels, du reste, se trouvent être, sous plus d'un rapport, des privilégiés , — d'avoir sacrifié les intérêts de la campagne * . Excités en secret par les aristocrates , ils poussent , — mais trèsrarement, l'hostilité contre les citadins jusqu'à demander l'autorisation de former, comme en Suède, un quatrième Ordre aux États-Généraux ^. Généralement ils se contentent soit d'exiger, comme les serfs du Jura, l'addition de leurs Cahiers particuliers aux Cahiers généraux, soit, comme les électeurs ruraux de Provence', l'énumération de leurs plaintes et pétitions à la suite des remontrances communes du troisième Ordre. Si par hasard il n'a pas été fait droit à leur requête, ils ne manquent pas d'adresser au roi, à

liage de Commercy, en Barrois, dont on trouvera des extraits au n* 9 des Édaircissements et pièces justificatives de ce Yolume.

* Par exemple, l'arrondissement des petites montagnes d*AuTergne» irdes, envoie un long Mémoire des citoyens du Tiers, pour se plaindre de la manière dont les élections ont été faites à Riom et prouver que les campagnes ont été sacrifiées aux villes. — Mais il n'est pas rare non plas de trouver des villes se plaignant d*avoir été sacrifiées aux campagnes. La municipalité de Saint-Étienne signale au directeur général des financeft que, lors de la réduction au quart des députés électeurs, opération faite à Montbrison, aucun de ses délégués n'a passé. A quoi répond le ministre, qu'il est désolé, mais ne peut rien. (D'après les pièces maiiucrites.)

' En Orléanais, notamment, les habitants des paroisses des Autels- Usseville et de Villevillon, dès le mois de février, supplient le directeur géséral des finances d'accorder aux campagnes un nombre de députés npérieur à celui qui doit être nommé dans les villes, parce que les paysans sont plus nombreux que les bourgeois. — Plusieurs bailliages secondaires de Bretagne, Auray, Lesneven, etc., demandent, dans leurs ^f^ôen^ une représentation spéciale pour Jes paysans. •* Mais cette idée n'est approuvée que par une très-petite minorité populaire, l'immense majorité voulant Tentière destruction des Ordres.

' Voir surtout le Cahier du Tiers'État de Draguignan, Grasse et Cmellaoe, manuscrit.

l'Assemblée nationale, ou à Necker directement, des additions au Cahier officiel *, sinon de nouvelles copies de leurs propres Cahiers. Il en est qui insistent auprès du gouvernement, afin qu'il se fasse envoyer et qu'il examine tous les Cahiers des paroisses et communautés ^.

ÏII. — LE PAYSAN s'affranchit DES DROITS FÉODAUX.

Ce qui donne, en certains endroits, aux classes agricoles, si timides d'ordinaire et si lentes à s'émouvoir, le courage de mépriser les menaces et la force de rompre les trames des aristocrates, c'est qu'elles se sentent ou se croient soutenues contre eux par Necker et par Louis XVI ; c'est que l'horreur de la féodalité les enfièvre, et que, réduites par l'impôt et par la famine au dernier degré de la misère , elles trouvent tout à gagner dans un bouleversement social et politique.

— (( Le régime féodal n'a produit que des esclaves, disent les communes de Forcalquier ^; les branches de Tarbre ont été abattues, mais le tronc subsiste encore. 11 faut employer la coignée et la hache pour le renverser entièrement. » — a Sire, écrivent les gens de Saint-Quintin et duCayra*, dans la sénéchaussée

* Les Additions au Cahier ou Omissions du Cahier ne sont pas rares parmi les Délibérations des villes et communautés f qui forment le supplément de la Collection générale des Archives.

2 Mémoires et Cahiers de Bellesme et de MéiiiMa- Borgne.

3 D'après le Cahier général manuscrit.

'* Cahier manuscrit.

Ik TERRE LIBRE. 171

de Limoux, .... il y a des siècles que les communes de Totre royaume gémissent sous toute sorte d'abus. Depuis longtemps les intérêts de nos rois et les nôtres, qui sont les mêmes, étaient totalement séparés. Un rayon d'espérance commence à luire sur nos têtes , mais il disparaîtra bientôt, notre bonheur ne sera que momentané, et nous serons replongés dans les ténèbres de la misère, si Votre Majesté, de concert avec la nation, n'extirpe jusqu'à la racine du mal. Les palliatifs ne conviennent point à une nation. Le fer, le feu doivent être employés pour détruire les maux du moment qu'ils sont connus... » A Beaumont-le-Roger *, en Normandie , on s'écrie : « Coupons les deux têtes de l'hydre de la féodalité ! »

Affranchir la terre et partant s'affranchir lui-même, le paysan comprend cela d'instinct. Mais, comme il ny a «point de liberté, de prospérité et de bonheur là où les terres sont serves*,» en ne cherchant peutêtre que la brutale satisfaction de ses intérêts, Jacques Bonhomme trouve quelquefois par lui-même , à force de haïr l'Ancien Régime, l'idéal de la Révolution.

« Toute féodalité doit être abolie, dit-il à Carri et au Rouet, et les noms de vassal et de seigneur, entre les sujets du roi , seront à jamais proscrits dans les actes tant judiciaires qu' extrajudiciaires. » — c< Que tous les Français soient nobles,» ajoute-t-il à Callian, en Provence ^ .

Dans l'Angoumois, le premier jour où la parole lui

* Caftier manuscrit.

' Ainsi parle le peuple de Rennes.

' D'après les Cahiers manuscrits de cette proTince, parmi les Actes relatifs aux éUetions d'Aix et de Draguignan,

est rendue, il crie : ci Je ne suis plus serf, je suis libre!... Que désormais chaque citoyen soit compté pour un homme!» Et il revendique « la liberté entière des Français " . »

Les fières paroles, ainsi improvisées dans les villages, puisqu'elles ne se retrouvent pas dans les brochures, sont extrêmement rares. Plus nombreuses sont les plaintes sur la misère du moment et les iniquités si longtemps subies, les témoignages de dévouement à la patrie et au roi, les transports d'espérance, en voyant commencer une révolution depuis tant de siècles attendue.

«Qu'il est loin, disent les cultivateurs de Roumazières, qu'il est loin ce temps heureux où Henri IV disait, dans l'effusion de son cœur, qu'il voulait que les moins aisés de ses sujets eussent une poule au pot... Hélas î que le peuple d'aujourd'hui, sans avoir changé de maître, se croirait heureux si, au lieu de poule, il pouvait avoir un morceau de pain bis ! ... » — « Gémissant sous l'autorité arbitraire et tyrannique de tant de mauvais interprètes de la bonté paternelle de nos rois, lit-on dans le Cahier de la communauté de Mainzac, nous nous imaginions que jamais nos cris ne pourraient percer jusqu'au trône. Nous voici détrompés... La fin du siècle sera la date de la révolution la plus heureuse... » — « Si nous savons, ajoutent les paysans de Garât, profiter des avantages de notre situation, nous devrons bientôt au désordre de nos finances une liberté que tous les peuples ont payée par le sang et par des siècles entiers de troubles et

* D'après plosieun des Cahiers de TÎUages résumés dansl'iifij)f<mmoir en 1789, par Ch. de Chaneel.

LES PATSÂNS COMPRENNENT. 173

d'anarchie *.» — «Commençons, disent les cultivateurs de Saint- Vaast ^, par assurer le roi que nous sommes prêts à sacrifier pour lui et TÉtat nos biens et nos fortunes. » Et ils mettent en tête de leur Cahier un projet de constitution. Les habitants de Rosny-sous- Bois, dans la banlieue de Paris, intitulent le chapitre IV de leurs Doléances : « Retour à la liberté naturelle.»

Les projets de constitution, les déclarations ou (( expositions des droits » se multiplient, sous diverses formes, dans un nombre assez notable de Mémoires, de Doléances et Pétitions rustiques ^. Sans nul doute, ce ne sont pas les paysans eux-mêmes qui les dictent, ils les approuvent, sur la proposition des lettrés qui ont lu les brochures ; et c'est déjà très-important. Ainsi est-il prouvé qu'en 1789 les idées semées sur le terrain vierge des campagnes n'y périssaient pas fatalement, y germaient au contraire et commençaient même à porter des fruits.

Mais voici qui est beaucoup plus grave et doit être d'un effet infiniment plus sûr que le réveil politique de quelques groupes émergeant du fond des masses que l'ignorance, le despotisme, la misère et les pri- ^léges ont hébétés.

Souvent les paysans ont vu écrire sur un papier,

* D'après trois Cahiers résumés dans VAngoumois en 1789.

^ Bailliage d'Auge, près Rouen, Cahier imprimé.

' Sartout en Provence, où les campagnes paraissent être beaucoup I^Q» avancées que dans le reste de la France. — Gomme le Cahier de Saint-Vaast,les Instnictions de Saint-Sulpice de Chevannes, bailliage de ^oars (imprimées), commencent par une Exposition des droits de ^OHs Us citoyens.^ Dans la banlieue de Paris, les Cahiers dogtMaiqMt le lont pas rares. (Voir notamment celai de Passy.)

au bas duquel ils ont de leurs lourdes mains mis une croix, une barre ou un pâté d'encre, ces deux mots : Droits naturels ! Lors même que l'homme de l'église ou du château, exprimant en leur nom le contraire de ce qu'ils pensent, les a effacés de leurs Cahiers, ils les* ont entendus prononcer, ces mots fatidiques : Droits naturels ! Car alors tout le monde les a sur les lèvres et les jette au vent, aussi bien que le bourgeois, le noble qui réserve ses privilèges honorifiques et ses propriétés les plus illégitimes, aussi bien que le noble, l'ecclésiastique qui place son dogme au-dessus de la liberté et son bénéfice au-dessus de la patrie.

Les paysans ont vu, ils ont entendu : ont-ils cornpris?

Nullement, penserait-on si l'on acceptait comme émanées d'eux de très-humbles remontrances du genre de celles-ci : — « Ne point toucher aux privilèges de la noblesse et du clergé, faire payer les privilégiés, cela suffit 1 * » — « On prie la noblesse de vouloir bien renoncer aux banaUtés, etc. ^. » Ailleurs, ils espèrent qu'il leur sera permis de se racheter des redevances auxquelles ils sont tenus ; mais, dans beaucoup de localités, ils vetilent que le rachat, facultatif de la part du vassal, devienne forcément acceptable par le possesseur du fief» Ils commencent donc à comprendre.

Ils comprennent de mieux en mieux, quand ils se refusent à remplir n'importe quel devoir de vassalité, â l'on ne produit l'acte authentique qui les y oblige ; quand, le titre leur ayant été fourni, ils en contestent

* €abierâe Sainl-LaventHfai^eaiiiiiesDil^ en Kormandie, mw» ^ Cahiers du bailliage û^Esao^ secindaive d'AIeuQOiv vus*

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