‹ Le génie de la révolutionChapitre 72 sur 191 · LA RÉVOLUTION DANS LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION DANS LA PROPRIÉTÉ

la légalité, sinon la moralité * ; quand enfin ils se préparent à mettre le feu aux chartriers, où leurs maîtres conservent les titres honteux de l'asservissement de leurs misérables ancêtres.

Ils comprennent trop bien, lorsqu'ils jugent que le droit féodal est anéanti du jour où leurs délégués ont proclamé un autre droit; lorsque, sous prétexte qu'ils ont fait acte de citoyen, ils se figurent avoir instantanément cessé d'être astreints à la dîme, aux corvées, aux banalités, ils oublient d'aller faire taire les grenouilles qui troublent le sommeil de la châtelaine, ils ne daignent plus comparaître devant le juge seigneurial, ils s'abstiennent de rendre aux nobles les hommage de pure forme qui marquent la distinction des rangs; car, ces hommages, disent-ils *, « sont inconciliables avec la dignité de l'homme. »

«Le peuple, écrit un lieutenant général au garde des sceaux ', ne met plus de bornes à ses désirs, porte ses prétentions jusqu'à s'affranchir de tout ce qui le gêne et ne respecte pas même les droits sacrés de la propriété. » C'est-à-dire que, sans attendre les lois de la Constituante, le peuple affranchit luimême sa propriété. C'est-à-dire que, durant les élections et par elles, se prépare cette insurrection sociale des campagnes, qui éclatera quatre mois plus tard, au signal de l'insurrection politique de Paris.

* Sartout d'après les Cahiers de diverses paroisses de la GouTemanee

^IWui, QMS.

' CaUen de Ramatuelle, en ProTence, mss.

* GekB do Forez, lettre du ^7 mars. •— On en trouve beaucoup de tt genre dans la correspondance des iotendantSy baillis, sénéchaui, effir eiers mimicipaux, etc., durant les élections.

Peut-être est-il vrai que la Révolution ne se tùi pas complètement faite si la capitale n'en avait pas pris rinitiative. Mais il est encore plus certain que, si Paris avait été vaincu le 14 juillet, il eût été déjà impossible de replacer la France juste en l'état où elle se trouvait au mois de janvier 1789. Rien qu'en cessant de craindre et de respecter les seigneurs, rien qu'en s'abstenant un jour de payer les redevances féodales et les contributions royales non consenties, les campagnes avaient ouvert entre le présent et le passé un infranchissable abîme. Pour rétablir toutes choses sur le même pied qu'en 1788, il eût fallu, non-seulement dissoudre la Constituante, supprimer la presse, mitrailler les bourgeois, mais encore contraindre les paysans à solder les impôts et les redevances, bien plus, leur reprendre la terre, affranchie et saisie ^ avec une indicible passion, en un mot, reconquérir la France, village par village et champ par champ.

* Arthur Young, traçant le tableau économique de la France, en 1792, dit {Voyages en France, traduction Lesage, 1860, t. Il, p. 464-465) :

« Agriculture. — Les petits propriétaires qui font valoir leurs propres terres, sont dans une position très-aisée et très- améliorée ; les fermiers y participent en ce que leurs propriétaires n'ont pas converti en accroissement de fermages les droits dont la terre s* est trouvée affranchie.,.. Quant au paiement des loyers, il faut distinguer entre le Mord et le Sud de la Loire ; au Nord on les acquittait, mais au Sud bien des propriétaires n'ont pu recevoir un sol.n

Le mouvement ainsi signalé date, non du lendemain de la nuit du 4 août 1789, mais du mois de mars 1789, époque des élections. Je reviendrai sur la Révolution dans la propriété, dont les économistes font remonter Torigine au milieu du xvm« siècle (vers 1760, époque de la prolongation des baux ). Ici je me contente d'en signaler les rapports directs avec Tagitation électorale.

Page 1