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U QUESTION DU SALAIRE

II. — LES ÉLECTIONS DES CORPORATIONS LYONNAISES. LUTTE ENTRE LES OUVRIERS ET LES PATRONS.

Après avoir raconté la malheureuse émeute qui ensanglanta le faubourg Saint-Antoine, le 27 et le 28 avril 1789, Louis Blanc s'écrie : — « Ainsi s'an- RODçait de loin la tragique question du prolétariat. Au plus fort des agitations électorales, on avait parlé de SALAIRE ; et ce seul mot contenait une révolution bien autrement profonde que celle où la bourgeoisie se précipitait. Mais nul ne s'en doutait encore, et on appelait émeute le problème de l'avenir, tout à coup posé dans un soulèvement ^ »

L'illustre historien socialiste s'est trompé. Ce n'est pas fatalement et en dehors des agitations électorales; ce n'est pas par un soulèvement populaire, que réprimèrent avec une odieuse brutalité ceux mêmes qui lavaient peut-être provoqué; non, ce n'est pas à Paris, dans l'émeute Réveillon, que s'est posé tout à coup «le problème de l'avenir. » Longtemps avant 1789, le mot de SALAIRE avait été prononcé à Lyon, et la lutte, déjà engagée très-vivement entre les ouvriers et les patrons, y aboutit, dans les élections des députés aux États-Généraux, à une explosion des douleurs et des haines populaires. Ce sont les électeurs de la «grande fabrique d'étoffe d'or, d'argent et de soie, » qui, les premiers, dénoncent l'exploitation du travail par le capital; et légalement, sans la moindre violence,

* L. Blanc, Histoire de la Révolution^ 1. 1. p. 257.

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mettent à Tordre du jour de la Révolution, presque dans les mêmes termes qu^aujourd'hui, la question du prolétariat.

Ce fait étant resté ignoré de tous les historiens, y compris les Lyonnais, je suis obligé de le raconter sans omettre aucun détcdl significatif, et je ne crois pas inutile d'en rappeler brièvement les origines.

Depuis le règlement de 1667, la fabrique lyonnaise ^, formait une seule communauté, comprenant trois catégories de personnes. Au sommet s'enrichissaient les capitalistes qui, malgré leur titre de « maîtres marchands fabricants,» ne fabriquaient pas, mais vendaient seulement les produits qu'ils avaient achetés, ou dont ils avaient commandé la fabrication et fourni la matière première. Au milieu végétaient, dix fois plus nombreux, les maîtres ouvriers fabricants, lesquels avaient chez eux plusieurs métiers, battant pour le compte des patrons ou pour leur propre

* Tout le monde sait que la France est redevable à Tltalie de la riche et glorieuse industrie de la soie. Ce sont des ouvriers italiens qui, attirés par les lettres patentes de 1466, jetèrent les premiers fondements de la fabrique lyonnaise. Ce sont encore des mûriers italiens qui, rapportés à la suite de l'expédition ultramontaine de Charles VIII, servirent à Tiatroduction de la sériciculture dans nos provinces méridionales. Ce sont encore deux ouvriers italiens, Narizet Turquetti, qui, pourvus d'un petit capital par la municipalité de Lyon et protégés par les lettres-patentes de 1536, développèrent les timides essais tentés durant le siècle précédent et amenèrent, dès 1554, la fabrique lyonnaise à un tel degré de prospérité, que 12,000 ouvriers y trouvaient leur existence. Mais ses progrès ne ta^ dèrent pas à être interrompus parles guerres de religion. Sous Henri IV, elle se releva et devint une des plus importantes du royaume et du monde. Elle retomba de nouveau en pleine décadence, par suite des guerres et des extorsions de Louis XIY. La première moitié du xviii* siècle lui fat favorable, et durant la seconde, jusqu'à la Révolution, elle redescendit vefs la mine.

Li GRiNDE BT Li PSTITE FABRIQUE. 183

compte. Au-dessous, dix fois plus nombreux encore, les compagnons vivaient mal ou mouraient de faim, suivant que les maîtres avaient ou n'avaient pas besoin de leur concours. Le reste des bras réclamés par la préparation, le tissage, la teinture des soies, lapprét et la confection des étoffes, bras de femmes, d'enfants et d'hommes, le reste,— cinq fois plus con* sidérable que le principal, — ne comptait pas dans la corporation; Fouvrier qui n'avait fait ai apprentissage, ni compagnonnage, ou qui était incapable de payer les droits de réception à la maîtrise, ne jouissait d'aucun privilège, ne possédait aucune garantie et se trouvait dans une situation économique beaucoup plus pitoyable que celle du prolétaire de nos jours.

Six jurés gardes administraient la communauté de la grande et petite Fabrique ; ils veillaient à l'observation des règlements industriels et commerciaux, servaient d'arbitres quand des contestations s'élevaient entre les marchands et les ouvriers, entre les chefs d'atelier et les compagons. Primitivement, l'autorité municipale nommait deux des jurés gardes; les quatre autres étaient élus par une petite assemblée formée d'anciens maîtres gardes et de trente maîtres ouvriers que le consulat désignait. Sous Louis XIV, la proportion établie entre les deux classes représentées dans le syndicat fut changée : la petite fabrique n'eut plus que deux maîtres gardes et la grande, le corps des patrons, en compta quatre. Enfin, un arrêt du conseil d'État du roi, daté du 8 mai 1731, mit la communauté entière à la merci de l'infime minorité des capitalistes privilégiés : les chefs d'ateliers tra- Taillant pour le compte des marchands ne pouvaient

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avoir chez eux plus de quatre métiers, il était formellement interdit aux ouvriers, qui vendaient leurs produits sans intermédiaire, de posséder plus de deux métiers, de se faire aider par un compagnon et de former des apprentis.

L'industrie delà soie occupait alors environ 50,00* personnes, dont 8,000 compagnons , ouvriers à façons, employés tantôt chez un maître, tantôt chez un autre ; 800 maîtres-ouvriers, ayant chez eux des métiers qui battaient, soit pour leur compte, soit pour celui d'un négociant; 90 marchands, fournissant le salaire de la plupart des ouvriers et se livrant au commerce des étoffes.

En 1737, sur les plaintes universelles des victimes de la tyrannie du capital, Tarrêt de 1731 fut rapporté, mais le nouveau règlement, assez satisfaisant pour les maîtres-ouvriers, fut lui-même, au bout de quelques mois, considéré comme nul et non avenu. Divers arrêts royaux et arrêtés consulaires, de 1741 à 1744, rendirent insupportable la situation du plus grand nombre. Abusant de leur privilège exclusif, les marchands avaient tellement abaissé le prix de la main-d'œuvre, qu'un ouvrier capable et toujours occupé, moins les journées absorbées par les dimanches et fêtes obligatoires, ne pouvait pas arriver, quelles que fussent les privations qu'il s'imposât, à mettre, chaque année, son petit budget en équilibre ^ Plus il travaillait, plus il s'endettait, — de 250 livres

* Les Archives du Uhônej t. VI, p. 157-161, contiennent le budget détaillé d'un ouvrier en soie, en 1744. Ou le trouvera, comparé à celui de 1781, intercalé dans le Mémoire inédit^ publié à la fin de ce volume^ ÉclaircissemenU et pièces jtistifieatives, nr 10.

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