I. LA DÉCADENCE DU DROIT DIVIN
La France avait perdu jusqu'au souvenir des efforts tentés au moyen âge pour arracher son histoire à la double fatalité du fédéralisme féodal et de l'unité monarchique, pour engager ses destinées dans la voie de la liberté et de l'égalité. Tous les subsides qu'il plaisait à ses maîtres de lui réclamer, elle les soldait sans en vérifier l'emploi ni même en surveiller la répartition. Par suite du déplorable établissement des années permanentes opprimée à l'intérieur, elle était sans cesse lancée au dehors dans des guerres iniques et ruineuses. Depuis près de deux cents ans, elle n'avait {dus même été admise à déposer au pied du trône ses très-humbles et très-respectueuses doléances; il lui restait à peine la faculté servile d'adorer la main di- ^e qui la flagellait. La France avait cessé de vivre politiquement.
Ce n'était pas de son sein que, vers la fin du dix-
septième siècle, s'échappaient les Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté * . C'étaient des proscrits qui, emportant le droit avec eux, en appelaient de la tyrannie nationale aux États-Généraux. C'étaient nos ennemis, enfin victorieux, qui prétendaient imposer à notre despote le devoir de nous rendre libres, pour se mettre eux-mêmes à l'abri de ses violences militaires et de ses manquements de foi. En vain Sidney et Jurieu proclamaient-ils qu' « il y a un contrat primitif entre le prince et le peuple, » en vain les deux chambres du parlement britannique, appliquant ce principe nouveau, substituaient-elles un roi appelé à un roi légitime. Les Français comprenaient encore moins la révolution politique de l'Angleterre qu'ils n'avaient compris la révolution religieuse et nationale de la Hollande.
En cessant de convoquer les a États libres et généraux, » et sous prétexte d'accomplir la grande œuvre de l'unité française, c'est-à-dire de leur toute-puissance, nos souverains n'avaient pas manqué de supprimer la plupart des États provinciaux. Les pays
< Ces quinze mémoires anonymes sur le gouvernement de Louis XfV, imprimés à Tétranger, en 1690, sont, avec les fameux ouvrages de Vauban, de Bois-Guillebert et de Fénelon, les signes delà réaction qui s'opère contre le gouvernement absolu.' — Voir A. Thierry, Histoire du Tiers ' État, p. 214, J. Michelet, Louis XIV et la Révocation, p. 421-422. 496 et suivantes. — Si Ton vent retrouver la préparation de la Révolution française jusque dans les révolutions directement issues de la Réforme, ce qui dépasse le cadre que je me suis tracé, il faut lire les livres de Quinet et de Michelet sur le seizième siècle, Histoire de France, Mamix de Sainte -Àldegonde, etc., le second chapitre de Y Es s ai sur la Révolution, de M. P. Lanfrey, le travail de V. ChaufTour-Kestner, sur VEsprit démocratique du protestantisme français, dans la Libre Recherche, décembre 1859, etc.