L'INVENTION DANS LES ANNALES IV. LES DRAMES DU PALAIS
Hypocrite et lâche, Tibère est, dans les Annales, Tennemi de tout ce qui respire autour de lui. Une idée Tobsède : conserver le pouvoir; une crainte l'affole : céder la place à un rival. Par jalousie, il tue ses plus proches parents dont l'ambition lui est suspecte. Maître de soi, enfermé dans son mutisme, dissimulant avec un art consommé ses sentiments et ses pensées, il atteint à la réalisation de ses désirs par de savantes lenteurs. Et sa vie interminable se passe à méditer le mal et à l'accomplir.
Tout autre est Néron, dont la dernière partie des Annales évoque si magistralement le souvenir. Néron, c'est — il n'est guère possible de le définir— un fou furieux, le plus cynique des scélérats, une brute sadique. Poppée, qu'il adoré, est enceinte : il la tue d'un coup de pied dans le ventre. Sa mère rhi quiète : il tente de la noyer. Assassinée, il
l'admire nue. Rome lui déplaît, il l'anéantit dans les flammes. Il souille et empoisonne son jeune frère Brilannicus, fait accuser faussement d'adultère sa femme Octavie, tue Sénèque, son vieux précepteur et, après une fête de nuit dans les jardins de Tigellinus, il reçoit le voile des épouses et se donne à Pythagoras.
Tibère, c'est la raison calme au service du plus clairvoyant égoïsme; Néron, la sensibilité exaspérée par les instincts les plus pervers. Ces hommes exécrables sont aussi dissemblables que possible, alors même qu'ils appartiennent, l'un comme l'autre, à la catégorie des monstres.
A première vue, on est tenté dédire que Tacite, qui a buriné ces portraits si différents des deux Césars, s'est efforcé de prendre contact avec la réalité de l'Histoire. Il semble, en effet, qu'il a emprunté à celle-ci les traits distinctifs de leurs grandes figures, et qu'il a copié exactement ses modèles avec cette belle conscience d'art qui nimbe de tout l'éclat de la vérité une reproduction réaliste.
En fait, il n'en est rien. Ici encore, l'apparence est trompeuse et elle a trompé. Tacite a créé le personnage de Tibère et celui de Néron en obéissant, avant tout, aux lois de son génie, qui devait accuser, ici comme ailleurs, la profonde originalité de son idéalisme.
Le hasard nous a conservé presque intacte la partie des Aniiales qui raconte la vie de ces deux empereurs. Comparons leurs actes, rapprochons les uns des autres les événements qui singularisent leur histoire dans la composition
<ie Tacite, puis présentons les réflexions qu'impose à Tesprit leur étude critique. Notons toutefois, à la suite des écrivains du premier siècle, -que Germanicus, neveu affectionné de Tibère, mourut au cours d'une mission en Orient, ■empoisonné, a-t-on cru, par son ennemi Pison (i); •que six ans avant la mort de Tibère, qui vieillissait à Capri, Séjan, comblé de ses faveurs, tenta un coup d'Etat qui provoqua sa chute et sa condamnation à mort (2) ; enfin, qu'après la disparition de Néron, ses ennemis acharnés écrivirent (3) qu^il avait empoisonné son frère Britannicus,
(i) Germanicus mort, on soupçonna Pison de l'avoir empoisonné, ainsi qu'en témoigne ce passage de Pline TAncien {H. AT., XI, 71) : <t Negatur [cor] cremari posse in lis, qui cardiaco morbo obierint : negatur et veneno interenitis. Certe exstat oratio Vitellii, qua reum Pisonem ejus sceleris coarguit, hoc usus argumente : palamque testatus, non potuisse ob venenum cor Germanici Caesaris cremari. Contra génère morbi defensus est Piso. » (Cf. Flavius Josèphe, Ant. J^ud., XVlîhc. 2, 5.)
(2) V. ci-dessus p. 180, n. i.
(3) Flavius Josèphe (^«/. Jud.^ XX, c. 8, 2) affirme, pour les avoir lus, que les écrivains de l'époque de Néron, imputèrent des crimes à celui-ci après sa mort. « Je n'entrerai pas dans ce détail, dit-il, parce qu'il ne manque pas d'historiens qui ont décrit les actions de ce prince. Les uns ont parlé en sa faveur parce qu'il leur avait fait du bien ; les autres ont déchiré sa mémoire d'une manière
-outrageuse, par haine, sans craindre, non plus que les premiers, de blesser la vérité. Mais je ne m'en étonne pas. Ceux qui ont écrit l'histoire des empereurs précédents ont agi de même, bien •que, venus longtemps après eux, ils ne pussent avoir sujet de les aimer ou de les haïr. Pour moi, résolu à ne m'éloigner jamais de la vérité, je me con^nterai de toucher seulement, en passant, ce -qui regarde mon sujet. » Et, sans prendre la peine de ruiner ou de •confirmer les allégations de ces historiens qui avaient audacieu-
assassiné sa mère Agrippine, tué son épouse^ Octavie et plusieurs personnes très illustres ert accusant celles-ci d'avoir conspiré contre lui.
Que se passet-il au palais de Tibère? L'empereur, attentif et soupçonneux, prend ombrage des
sèment menti, Flavius Josèphe écrit, d'après eux, qu* a un despremiers actes de Néron après avoir été élevé à la souverainepuissance fut de faire empoisonner secrètement Britannicus. Quelques années après, il fit tuer ouvertement sa propre mère et la récompensa ainsi de lui avoir donné non seulement la vie, mais Tempire sur la plus grande partie du monde. Il fit aussi mourir Octavie, sa femme, fille de l'empereur Claude, et plusieurs personnes très illustres en les accusant d'avoir conspiré contre lui. » Pline l'Ancien, ennemi passionné de Néron, ne dit nulle part qu'il aurait empoisonné Britannicus, assommé Poppée, tué sa femme Octavie, assassiné Sénèque, empoisonné Burrus, tué Lucain, ^Enneus Mella, Thraseas, Fétfone, bref, tous ses proches et tous ses familiers qui, dans le roman des Antiales, sont sacrifiés à sa haine monstrueuse. Un seul mot sous la plume de Pline (H. N., XXII, 46) fait allusion au prétendu parricide, c Quo facto illa [Agrippina] terris venenum alterum, sihique ante omnes, Neronem suum dédit. » Dans son traité Orat, Instit., VIII, 5, Quintilien cite à titre d'exemples littéraires deux phrases de lettres, authentiques ou apocryphes, qui témoignent de sa croyance au parricide, si elles ne prouvent rien par elles-mêmes. Les voici : «... et insigniter Africanus apud Neronem de morte matris; Rogant te, Ca-say, Galliœ tuœ, utfeJicitatem tuam fortiter feras.ri Et plus loin : « Qualis est Senecae in eo scripto, quod Nero ad senatum misit occisa matre, quum se periclitatum videri vellet, Salvum vie esse adJiuc 7iec credo, nec gatideo. a Sur la foi des écrivains hostiles à Néron, le poète S.tace (Silv., II, 7) croyait également au parricide. Sur cette donnée du parricide, Tacite a conçu tout son roman d' Agrippine, les vaines prétentions politiques de cette femme, son éloignement de la cour, l'accusation calomnieusedont elle aurait été l'objet, les deux attentats contre sa vie, sa fin* tragique. Suétone {A^ero, 33 et 34) résume ces contes des Annales^
succès militaires de son neveu Germanicus. Il luf semble que le jeune prince pourrait un jour ambitionner sa place, et, obsédé de cette crainte, il songe à le supprimer. Il le rappelle de Tarmée^ du Rhin, prétextant que la situation troublée de rOrient requiert sa présence, et il lui enjoint de se rendre en Syrie, où Pison, son ami, leprécède avec des ordres secrets. Pison épietous les actes de Germanicus, contrecarre ses volontés, le fatigue de mille vexations, si bien quele malheureux prince tombe malade, languit, finit par mourir, en déclarant à ses amis qu'il se croit empoisonné. Tibère a été obéi (i).
Cependant, Tibère reste inquiet. Germanicus^ supprimé, il redoute l'ambition politique de sa veuve Agrippine et celle de ses petits-neveux Drusus et Néron, encore adolescents. Séjan, son» ministre, qui a deviné son angoisse et qui a intérêt à flatter ses soupçons, excite contre ses proches
(i) A rencontre de ce que dit Tacite. Velléius Paterculus (Hist.. rom., II, 129) nous atteste l'amour de Tibère pour son neveu, et Flavius Josèphe {Ant. Jud,, XVIII, c. 6, 6) nous apprend que, retiré à Capri, Tibère était lié d'amitié avec Antonia, mère de' Geitoanicus. En eût-il été de la sorte si, comme Tacite l'insinue, Tibère avait ordonné le meurtre du jeune prince ou s'il avait été le bourreau d' Agrippine et de ses enfants? Sénèque {Consoîatio ad' Marc, XV; Quœst.natur.,1, i) et Flavius Josèphe (i4«/.7Mi., XVIII, 3) lie font pas la moindre allusion au prétendu crime de Tibère.' Aussi bien, avant la revision de ses biographies, Suétone avait écrit que Germanicus était mort d'une maladie de langueur (Caîig., i). Toute l'histoire dramatique de Germanicus, dans les- Annaîes, est un conte inventé par Tacite que Suétone a reproduit: dans Tib,, 52, et Calig., i, 2, 3, 6.
«a défiance et sa jalousie (i). Et Tibère, que la présence de sa mère incommode, ne souffre pas -qu'on lui décerne des honneurs, de crainte que l'adulation publique n'éveille en elle des prétentions d'impératrice (2). Jaloux de la popularité de son fils, il l'envoie présider les jeux du cirque, dans l'espoir que Drusus, prenant plaisir au sang versé, révélerait à la foule ses mauvais instincts (3). Mais sa mère meurt accablée d'années (4). Drusus disparaît dans la force de Tâge, empoisonné, a-t-on dit, par son père lui-même (5). Agrippine •et ses enfants, tenus en suspicion, ne tarderont pas à être anéantis. Alors seulement, libéré
(i) Velléius Paterculus [Histoire romaine, II, i3o, termine son .éloge de Tibère par ces mots : « Hélas I ces trois dernières années [28-30 après J.-C] ont déchiré son âme. Sa belle-fille, son petitfils l'ont désolé, indigné, fait rougir. Tous ces chagrins se sont accius par le malheur de perdre sa mère, princesse accomplie, etc. » Cette phrase énigmatique se rapporte-t-elle, comme le veulent les commentateurs des Annales, aux peisécutions dirigées par Tibère contre Agrippine et ses enfants.^ Mais Agrippine n'était pas la belle-fille de Tibère. £lle était sa nièce. Elle n'avait pas un fils ; elle en avait trois : Drusus, Néron et Caius, qui succéda à Tibère. Il ne peut être question ici que de Livie, femme •de Drusus (cf. Pline, H. N., XXIX, 8). Ce passage de Velléius ferait-il allusion à l'histoire absurde contée par Tacite des intrigues nouées par Séjan et Livie pour renverser Tibère? Impossible, puisque Velléius, dans les pages précédentes, décerne à Séjan les plus grands éloges. Il faut se résoudre à ignorer ce -que cache cette phrase laconique et se défendre surtout de naines suppositions.
(2) Ann. I, 14; III, 64; IV, 57; V, 2.
(3) Ann. I, 76.
(4) Ann. V, I.
43J A^n, IV, II.
de ses terreurs, n'apercevant plus parmi les membres de sa famille de rivaux qui pourraient le précipiter du trône, Tibère respire (i).
Or, Séjan, qui possède la confiance de l'empereur, médite depuis toujours de s'emparer du pouvoir. Fort de son hypocrisie, il a associé à ses projets politiques Livie, femme de l'héritier présomptif Drusus, qu'ils ont empoisonné ensemble (2). Il est parvenu à éloigner Tibère et à le reléguer à Capri (3), et, à présent, il dispose tout avant de courir les chances d'un criminel attentat. Déjà l'on se représente la révolution déchaînée, le palais impérial envahi, Tibère renversé du trône. Mais, au dernier" moment, tout se découvre : Tibère apprend par hasard les intentions secrètes de son ministre perfide ; sur l'heure
(i) Tout au contraire de ce que Tacite allègue, Velléius, Flavius Josèphe et Sénèque nous attestent que Tibère chérissait ses proches et que lui-même inspira de grandes affections. Il était aimé d'Auguste (cf. Vell.Paterc, H.r., II, i23.et Suétone, Tib., 21). Il vénérait sa mère Livie (cf. Vell. Paterc, loc. cit,, II, i3o); il affectionnait à ce point son fils Drusus qu'il ne put supporter la présence de ses amis après sa mort. (Cf. Flav. Josèphe, A. I., XVIII, 6, I, et Vell. Paterc, loc. cit., II, i3o). Il chérissait Germanicus (cf. Vell. Paterc, loc. cit., II, 129 et i3o) ; il chérissait Antonia, sa belle-sœur, mère de Germanicus, laquelle lui montra toujours un grand attachement (cf. Flav. Josèphe, A. y., XVIII, 6, 6) ; il chérissait son petit- fils Tibère, fils de Drusus et son petitneveu Caius, fils de Germanicus (cf. Flav. Josèphe, A. J., XVIII, 6, 6, sq.). Il avait la plus grande affection pour Séjan (cf. Flav. Josèphe, A. J., XVIII, 6, 6; Sénèque, De tranquillit. /mime^ c. II).
(2) Ann. IV, 3.8, lo, ii.
(3)Ann. IV, 41, 57-58.
et juste à temps, il les dénonce au Sénat; Séjan est arrêté, jugé, condamné, traîné en prison, mis à mort (i).
Alors le tyran ne se contient plus. De Capri, où il cache ses débauches et sa honte, Tibère
(i) Il est certain qu'en l'an 3i après J.-C, six ans avant la mort de Tibère qui vivait retiré à Capri, Séjan prépara un coupd'Etat, et qu'il fut victime de sa tentative criminelle. En effet, d'après Flavius Josèphe {Ant. y«i., XVIII. 6, 6), Séjan, <c que Tibère avait tout spécialement aimé et élevé à un haut degré de puissance, de complicité avec plusieurs sénateurs, plusieurs officiers et même des affranchis de Tibère, forma contre lui une grande conspiration. Seule,. Antonia [belle-sœur de Tibère, mère de Germanicus] fut cause qu'elle avorta. Ayant découvert le complot, elle en écrivit à l'instant tous les détails à Tibère et fit porter sa lettre à Capri pir Pallas, le plus fidèle de ses affranchis. A la suite de cette information, Tibère fit mourir Séjan et ses complices ». D'après Sénèque {De tranqniîlit. anim., ii), « le jour même que le Sénat avait escorté Séjan, le peuple le mit en pièces ». (Cf. le même, Co7isolatio ad Marc. , XXII, et Epist. ad Lucil., LV.) Sur ce fait historique du complot et du châtiment mérité de Séjan, Tacite a bâti son roman des perfidies et des crimes du grand ministre, devenu sous sa plume, comme tous les personnages des Annales, un monstrueux scélérat. {Y.Ann. IV, i, 3, I2, i5, 17-19. 54, 59-60, 67; V, 3; VI, 23, 25.) Nous avons perdu presque tout le cinquième livre des Annales, qui racontait la conjuration et la mort tragique de Séjan, mais par Suétone (T/6., 48, 55, 65) et Dion Cassius {Hist. rom., LVIII, 4-i3}, qui copient l'auteur des Annales, nous pouvons reconstituer à peu près le conte qne Tacite avait imaginé. D'après Suétone (T/ô., 61), Tibère aurait écrit dans ses Mémoires qu'il avait puni Séjan pour avoir découvert que la haine l'animait contre les enfants de Germanicus. On ne peut savoir si cette allégation est vraie ou si Suétone l'a empruntée au cinquième livre, aujourd'hui perdu, àes Annales. (Cf. ci-dessus, p. 24 et 46, n. 2 ) Les vers de Juvénal (X, 62-1 13) sont inspirés des Annales.
-envoie journellement au Sénat des ordres homicides. Agrippine, sa nièce, et ses petits-neveux, Néron et Drusus, succombent dans les tortures (i). Les suicides et les meurtres se multiplient à Rome pendant des années, jusqu'au jour où le monstrueux vieillard, qui ne consent pas à quitter la vie, meurt à l'âge de soixante-dix-huit ans, étouffé, de la main de Macron, sous des couvertures.
Voyons, d'autre part, quelle est la vie de Néron sous la plume de Tacite.
Néron arrive au trône à la faveur des intrigues de sa mère Agrippine. Cette femme ambitieuse, qui a précipité, par un crime, Tavènement de son fils dans l'espoir de régner elle-même, prétend accaparer le pouvoir, tenir en tutelle le jeune prince, diriger les affaires de l'Etat, être César. Mais Néron n'entend pas que l'exercice de son autorité lui soit disputé et, pour briser les prétentions de sa mère, il l'éloigné. Blessée, Agrippine menace son fils ingrat de faire proclamer en son lieu et place son frère Britannicus. Provocation fatale! A la pensée que son jeune frère pourrait lui ravir le pouvoir, Néron se jure à lui-même de l'exterminer, et, en effet, il l'empoisonne (2).
Mais l'inquiétude le torture. Plus que jamais
(i) Ann. VI, 23, 25 ; cf. Suétone, Tib., 54 ; Calig,, 7.
(2) Suivant l'auteur des Annales (XIII, i5-i6), Britannicus serait mort empoisonné l'an 55 de notre ère. Or, dans son traité De clementia (I, i), écrit l'an 56, Sénèque félicite Néron d'avoir passé la première année de son règne sans faire le moindre tort à qui que ce soit.
Tambition de sa mère lui paraît menaçantç. Ne pourrait- elle susciter une révolution, lui arracher le sceptre et assouvir enfin sa frénésie de domination? Anxiété intolérable! Instigué par son amante Poppée, Néron ne résiste pas davantage au désir de tuer sa mère, et pour être maître enfin d*un pouvoir sans entraves, après avoir vainement teiité de noyer Agrippirie, il donne Tordre de la massacrer.
Et voilà anéantis les plus proches parents du jeune prince, qui paraissaient à celui-ci des rivaux redoutables.
Or, à ce moment, dans l'ombre, une conspiration s'ourdit contre lui. Le poète Lucain, ami intime du jeune César, Sénèque le philosophe, précepteur et favori de Néron, d'autres familiers de la cour, s'engagent par serment à l'assassiner. Après de longues tergiversations, ils arrêtent enfin un plan d'exécution. Déjà l'arme est prête, le meurtrier désigné, le jour choisi... Au dernier moment, coup de théâtre! La veille même de l'attentat, la conspiration est découverte. Un traître révèle à Néron le projet, les complices. Miracle des dieux vigilants! César, sur le point d'être renversé du trône, échappe au danger qui le menaçait. Interrogatoire des accusés, dénégations mensongères, puis aveux des coupables, suicides tragiques ou morts violentes; — le règne de Néron se termine en mélodrame, comme celui de Tibère (i).
(i) La fin des Annales est perdue. Elle racontait la révolte de Vindex et le suicide de Néron tels que Tacite les avait imaginés.
Roman ou vérité, ces histoires de Tibère et de Néron se résument en quelques lignes. Détenteurs du pouvoir suprême, les deux Césars s'imaginent que l'ambition politique de leurs proches pourrait mettre en péril leur situation : ils lessuppriment. Quand ils se croient en sécurité et assurés de l'avenir, ils courent le danger d'être renversés du trône par la perfidie de leurs meilleurs amis. Mais, de part et d'autre, l'attentat avorte, on découvre les conspirations à temps;, les deux Césars gardent le sceptre et la vie.
Voilà, dégagées à dessein, les idées thématiques que développe la composition de chacun de ces règnes. De la sorte, il apparaîtra mieux, sous l'exécution du travail d'art, si le poète paraît avoir rapporté les faits propres de deux biographies originales ou si, au contraire, tenant compte de particularités accidentelles et de quelques données d'histoire vraies ou réputées telles, il a reproduit des conceptions romanesques enfantées par son génie. Le lecteur, je n'en doute pas, a déjà formulé l'observation qu'impose la simple confrontation des deux schémas. Les épisodes qui constituent l'histoire de Néron et ceux qui se succèdent dans l'histoire de Tibère sont les mêmes. Seuls, les noms des personnages ont changé, mais, dans ses grandes lignes, la composition dramatique du règne de l'un est une réplique de. la composition dramatique du règne de l'autre. Mêmes faits, même ordre dans leur succession, mêmes mobiles d'action, mêmes sujets de drame I
Ces similitudes, que prouvent-elles? Apparemment un fait simple. Les récits de Tacite, tenus
-pour la reproduction fidèle, le décalque de la réalité, ne sont autre chose que des créations d'art dont Tessentielle conformité révèle Torigine idéale.
Certes, il serait téméraire de convertir de prime abord en répliques d'idées de provenance poétique des analogies de faits qui pourraient résulter de fortuites coïncidences, comme il serait ridicule de prétendre qu'aucun fait historique ou aucune donnée de la tradition ne se retrouve à la base des conceptions dramatiques de l'artiste. Mais, en dehors de ces similitudes qui intéressent les grands épisodes des règnes de Tibère et de Néron, il y a d'autres répétitions de faits, d'autres allégations qui paraissent dédoublées. Elles sont même si nombreuses qu'elles accusent le parallélisme le plus étroit entre la première partie des Annales et la dernière.
Ainsi, Tibère doit le trône aux intrigues de sa mère Livie, à laquelle Auguste, par faiblesse amoureuse, ne pouvait rien refuser (i); Néron doit le trône aux intrigues de sa mère Agrippine, qui tenait enchaînée la volonté de Claude par le raffinement de ses vices (2). Agrippine est accusée d'avoir empoisonné Claude pour hâter le couronnement de son fils Néron (3); Livie est soupçonnée d'avoir empoisonné Auguste pour hâter Tavènement de son fils Tibère (4). Le règne de Néron s'ouvre par le meurtre d'un rival possible du jeune empereur :
(i) Ann. I, 3, 4; V, i.
(2) Ann, XII, 3, 7, Sg; XIV, 2.
(3) Ann. XII, 66, 67 ; cl. Pline, H..V., XX, 22; II, 23, 3. .(4) Ann. i, 5.
J. Silanus (i); Le règne de Tibère s'ouvre par le meurtre d'un rival possible de César : Postumus Agrippa (2). Tibère tue Germanicus, son neveu, à l'instigation de Livie, excitée contre Tépouse de rinfortuné prince (3); Néron tue Agrippine, à l'instigation de Poppée, son amante, excitée contre la vieille impératrice (4). Pour atteindre Germanicus, Tibère trompe sa confiance (5); pour atteindre Agrippine, Néron feint de se réconcilier avec ^Ue (6). Après l'anéantissement de leurs plus proches parents, suspectés de vouloir leur ravir la couronne, les deux empereurs sont néanmoins -exposés à perdre le pouvoir. L'un est tfahi par son favori Séjan, l'autre par son précepteur Sénèque, son ami Lucain et ses familiers. Les intentions secrètes de Séjan sont dévoilées la veille du jour où il allait les mettre à exécution (7) ; La conspiration de Sénèque et des autres est dénoncée la veille du jour où l'attentat contre le prince allait être perpétré (8). Tant que vécut Livie, Tibère, par crainte de sa mère, refréna ses cruels instincts (9); tant qu'Agrippine vécut, Néron, par crainte de sa mère, n'osa céder à ses passions brutales (10). Sur l'ordre de Néroîi,
(i) Anft. XIII, I. Cf. Pline. H. N. VII, ii.
(2) Ann. I, 6.
(3) ^«w. I, 33; II, 43, 82.
(4) Ann. XIV, I.
(5) Ann, II, 43.
(6) Ann. XIV, 4.
<7) Cf. Suétone, Tib. 65.
(8) Ann. XV, 55.
(9) Ann. V, 3; VI, 5i.
<io) Ann. XIV, i3.
Octavie, son épouse, est exilée dans une île où elle périt misérablement (i). Sur Tordre de Tibère, Julie, son épouse, est bannie honteusement; elle meurt dans une île, de misère et de faim (2).
Est-il besoin de multiplier ces exemples? On pourrait en dresser une liste très longue (3) et
(i) Ann. XIV, 63-64.
(2) Ann. T, 53.
(3) Thrasylle prédit l'empire à Tibère (VI, 21); le fils de l'astrologue Thrasylle prédit l'empire à Néron (VI, 22), — Pour assurer l'avènement de son fils Tibère, Livie cache la mort d'Auguste (I, 5); pour assurer l'avènement de son fils Néron, Agrippine cache la mort de Claude (XII, 68). — Tibère est le modèle des princes au commencement de son règne (cf. IV, i); Néron est le modèle des princes au commencement de son règne (cf. XIII, 5, 1 1). — Tibère n'accepte pas le titre de Père de la Patrie que le peuple lui décerne et ne veut pas qu'on jure sur ses actes (I, 72); Néron n'accepte pas les statues d'or et d'argent que le Sénat lui décerne; il refuse le serment de L. Antistius sur ses actes (XIII, 10, II). — Indigné de partager le pouvoir avec sa mère Livie, Tibère s'éloigne d'elle (IV, 57); redoutant de partager le pouvoir avec sa mère Agrippine, Néron l'écarté de la cour (XIII, 18)» — La domination de Tibère ne devient violente et oppressive qu'au lendemain de la mort de sa mère i V, 3) ; après la mort d' Agrippine, Néron s'abandonne à toutes ses passions, qu'il avait jusqu'alors contenues par respect pour sa mère (XIV, i3). — Tibère ne rend pas les derniers devoirs à sa mère, il s'oppose formellement à l'apothéose (V, 2); Néron s'oppose à ce qu'on élève un mausolée sur la tombe de sa mère (XIV, 9). — Agrippine, femme de Germanicus, excite la jalousie de Tibère en exerçant les fonctions de général (I, 69); Agrippine, mère de Néron, prétend exercer à côté de son fils les fonctions déjuge (XIII, 5). — Dans une lettre au Sénat, Tibère s'efforce de rendre odieuse la mémoire de sa nièce Agrippine (VI, 25) ; dans une lettre au Sénat, Néron s'efforce de rendre odieuse la mémoire de sa mère Agrippine (XIV, II). — Le Sénat décrète qu'à l'anniversaire de la mort
montrer que non seulement dans l'invention des grands épisodes de son roman, mais encore et surtout dans le détail de l'exécution, Tacite, œuvrant en artiste, a utilisé les mêmes idées, reproduit les mêmes suppositions, imaginé les mêmes actes, inventé les mêmes mobiles d'action. En
d'Agrippine, femme de Germanicus, on consacrera, par reconnaissance aux dieux, une offrande à Jupiter (VI, 25; ; le Sénat décrète que l'anniversaire de la naissance d'Agrippine, mère de Néron, sera mis au nombre des jours néfastes (XIV, 12). — Tibère accuse faussement sa nièce Agrippine d'adultère avec Ciallus(VI, 25); Néron fait accuser faussement sa femme Octavie d'adultère avec Eucerus (XIV, 60). — Tibère s'excuse vis-à-vis du public de la simplicité des funérailles de Germanicus (III. 6) ; Néron s'excuse vis-à-vis du public de la précipitation des funérailles de Britannicus (XIII, 17). — Séjan, étudiant les défiances de Tibère, l'excite contre les fils de Germanicus, il est le conseiller de ses crimes (IV, 17; IV, i); Tigellin, étudiant les défiances de Néron, l'excite contre Plautus et Sylla, il est le conseiller de ses crimes (XIV, 57; XV, 61). — Tibère permet que la statue de Séjan soit placée dans le Forum (IV, 2); Néron ordonne que la statue de Tigellin soit placée dans le Forum (XV, 72). — Pour plaire à son amante Livie, Séjan répudie son épouse Apicata (IV, 3); pour plaire à son amante Poppée, Néron répudie son épouse Octavie (XIV, 60; XIV, i).
Lutorius Priscus lit un poème Antistius lit des vers sati-
sur la mort de Drusus devant riques contre Néron devant quelques amis. Il est accusé de une assemblée brillante. Il est lèse-majesté. Appelée en témoi- accusé de lèse-majesté. Appelé gnage, Vitellia déclare n'avoir en témoignage, Ostorius dérien entendu. Haterius Agrip- clare n'avoir rien entendu. Le pa, consul désigné, opine pour consul désigné J. Marullus . le dernier supplice. M. Lepidus opine pour le dernier supplice, s'insurge contre la sévérité de Thraséas s'insurge contre la cette condamnation (III, 49-5o). sévérité de cette condamnation (XIV, 48).
Tibère extermine tous les siens, son épouse Julie (I, 53),
pouvait-il être autrement? La puissance d'invention d'un artiste, fût-elle géniale, n'est pas illimitée.
En fait, Tacite a si peu pris contact avec la réalité historique, que, dans ces drames mystérieux du palais, il a fait jouer le même rôle à tous ses protagonistes et leur a composé le même caractère.
La psychologie de ses personnages — si tant est
son neveu Germanicus (III, 16), son fils Drusus (IV, 10), sa nièce Agrippine (VI, 25), son petit-neveu Drusus (VI. 23), sa petite-nièce Emilia Lepida (VI, 40); Néron extermine tous les siens, son frère Britannicus (XIII, 16), sa mère Agrippine (XIV, 8), ses deux femmes Octavie (XIV, 64) et Poppée (XVI, 6).— Tibère provoque la mort de ses amis Sextus Vestilius (VI, 9), Cocceius Nerva(VI, 26), Labeon (VI, 29); Néron provoque la mort de ses amis Sénèque (XV, 61), Lucain (XV, 70), Pétrone (XVI. 19), Pison (XV, 59), Plautius Lateranus (XV, 60). [Si l'on en juge par les fragments qui nous en restent, Tacite, dans son roman de Claude, avait également imaginé qu'il serait le bourreau de ses proches et de ses familiers. En effet, Claude provoque la mort de son futur gendre Junius Silanus (XII, 8) et de sa femme Messaline (XI, 38); il punit de mort ou d'exil les plus sages précepteurs de son fils (XII, 41); il exile Lollia Paullina (XII, 22) et Julie, fille de Drusus (XIV, 63)]. — Tibère s'oppose à ce que Falanius et Rubrius, accusés de lèsemajesté, soient mis en jugement (T, 78;; Néron s'oppose à ce que Nérulinus, accusé de concussion, soit mis en jugement (XIII, 48). — Tibère fait absoudre Apuleia Varilia, accusée de lèse-majesté (II, 5o); Néron fait absoudre S. Camerinus et P. Silvanus, accusés de concussion (XI II, 52). — Après le suicide de Libon, mis en accusation, Tibère déclare qu'il l'aurait gracié, bien qu'il fût coupable (II, 3i); après le suicide de Torquatus Silanus, mis en accusation, Néron déclare qu'il l'aurait gracié, bien qu'il fût coupable (XV, 35). — Avide des jardins de Lucullus, embellis par Valerius Asiaticus, Messaline fait accuser leurs propriétaires (XI, i); avide des jardins de Statilius Taurus, Agrippine le fait accuser (XII, 59), etc., etc.
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qu'on puisse parler ici de psychologie — ne varie pas. Vous trouverez, par exemple, dans l'entourage des Césars un seul type de femme, type conçu en antithèse de la réalité vraisemblable, aussi simple que faux, toujours le même sous divers noms. Les séduisantes créatures qui vivent au palais de Tibère et de Néron sont dominées par un sentiment tendre, très féminin : l'ambition politique, et, par amour du pouvoir, elles sont vicieuses. Auprès de Tibère, c'est sa mère, la criminelle Livié, l'épouse dépravée d'Auguste, qui parvient à assurer, par ses complaisances, l'avènement de son fils (i). Cest sa belle-fille, Livie, femme de l'héritier présomptif Drusus, que Séjan, dont elle devient l'amante, gagne à ses projets homicides par la promesse du mariage et de la couronne (2). C'est Agrippine, sa nièce, qui souffre d'avoir perdu, en la personne de Germanicus son mari, l'espoir de régner (3). Auprès de Néron, c'est Agrippine, sa mère, qui se prostitue à tout le monde pour parvenir et prétend disputer à son fils la possession du pouvoir (4); c'est Poppée enfin, qui se donne à Néron non par amour, mais dans l'espoir d'être élevée un jour, en l'épousant, au rang suprême d'impératrice (5).
Le poète a toujours mis en scène la même
(i) Ann.y^i; I, 3.
(2) Ann. IV, 3.
(3) Ann, IV. 53.
(4) Ann. XIY, 2; XII, 3, 7.