‹ Le génie de TaciteChapitre 24 sur 69 · XIII, 46; XIV, I · texte numérisé non relu

XIII, 46; XIV, I

femme, ou mieux le même personnage dénaturé, irréel, plus ou moins accusé, sous divers noms de femme.

Que si nous analysons les caractères d'hommes peints dans les Annales, si, confiants dans la véracité, la pénétration d'esprit et la science psychologique de Fauteur, nous rapprochons les unes des autres, pour les mieux saisir par contraste, les grandes figures auxquelles il a attribué les rôles de premier plan, nous sommes réduits à constater que toutes sont aussi les décalques d'un type unique. Il y a dans les Annales un seul personnage, et, qu'il s'appelle Tibère, Séjan, Pison, Sénèque ou encore le Sénat romain, il se comporte toujours de la même façon. C'est un personnage sans réelle complexité, dont les actes démentent sans cesse les paroles ; c'est l'hypocrite, qui proteste le plus souvent de son dévouement envers un antagoniste dont il ourdit la perte. Celui-là est toujours en scène et il réapparaît identique à lui-même dans tous les rôles. Sans parler de Tibère, la duplicité incarnée, quelle série d'hypocrites que Pison, Tami de Germanicus, qui le fatigue de persécutions secrètes, l'épie et cherche à Tempoisonner ! Séjan, qui flatte les défiances de Tibère pour mieux tramer sa mort ! le Sénat romain, haineux des Césars, qui se ravale aux plus viles adulations ! Sénèque, qui prêche la vertu et le renoncement aux biens de la terre tout en corrompant ses élèves et en accumulant des richesses immenses par captation, faux témoignages et trahisons de tout genre 1 Analysez et comparez ces soi-disant portraits historiques,

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vous reconnaîtrez qu'ils sont tout en surface. Le poète, auquel on se plaît à reconnaître un grand sens psychologique, n'a pas fouillé des âmes réelles, mais a toujours promené en scène le même masque. Il n'a jamais imaginé que des actes de fausseté. Il s'est constamment efforcé de créer des intrigues et d'imputer à ses personnages des actes malfaisants, contradictoires aux sentiments qu'ils manifesteraient.

Je feignais d'accorder tout à l'heure que, dans les Annales yle caractère de Néron était en opposition complète avec celui de Tibère; que le vieillard, circonspect et fourbe, était essentiellement différent de rimpulsif fougueux qui affirme outrageusement son immoralité. En réalité, les deux Césars créés par le poète ne diffèrent guère l'un de l'autre; ils sont de même essence, ce sont deux exemplaires de la même image. Néron n'agit pas d'une autre façon que Tibère. Il commet invariablement, lui aussi, des actes de duplicité. Comme le successeur d'Auguste et comme Auguste lui-même, il joue la comédie, simule, dissimule, trompe son entourage. Comme eux, il a été conçu hypocrite et menteur, parce que sous les traits du personnage faux, il se prêtait à souhait au petit jeu des intrigues, des fourberies, des impostures de toutes sortes dont est tissée, dans les Annales, la fabulation de presque tous les contes.

Cela empêche-t-il qu'à l'occasion, de par la volonté du poète, qui a forcément songé aux propulsions d'une nature jeune, Néron ait des mouvements irrépressibles? Du tout. Quand, par exemple, emporté par la fureur, il tue Poppée,

sa femme adorée et sur le point d'être mère, en lui assénant un coup de pied, ou lorsqu'au milieu de sies amis, formant cercle, il épouse Pythagoras, il n'est rien moins qu'un homme astucieux.

Mais ces actes de brutalité sont aussi contradictoires au caractère essentiel que lui a conféré le poète que le sont à la nature impénétrable de Tibère ses éclats intempestifs et sa confession scandaleuse (i). Ce sont des renversements scéniques dont l'explication est fort simple. La recherche des images antithétiques étant le principe de ses créations, Tacite, pour se ménager un effet de contraste, s'est plu de temps à autre à présenter son personnage dissimulé sous les traits de l'impudent scélérat. Après avoir multiplié les scènes où il apparaîtrait hypocrite, il l'a chargé de découvrir lui-même la laideur de son âme, l'a amené brusquement à la rampe et lui a fait commettre, sans plus de mystère, quelque cynique forfait. Nonobstant, s'il a prêté à Néron, comme à Tibère, de ces actions scandaleuses, il n'en est pas moins vrai qu'il a évoqué la figure du jeune César comme celle du vieillard de Capri, sous les traits préconçus, dramatiquement expressifs du personnage faux, et qu'il a attribué au premier comme au second, presque invariablement, des actes de simulation. Ainsi, aux funérailles de Claude, Néron débite comme étant de son cru une oraison funèbre que lui a composée Sénèque (2). La présence de sa mère

(i) Ann. VI, 6.

(2) Ann. XIII, 3.

rirrite, il voudrait Téloigner. Que fait-il? Il la comble de flatteries, de caresses, de dons. Il lui témoigne une affection sans bornes, prétexte qu'elle a. besoin de repos, parvient ainsi à l'écarter et, après la rupture, l'attire dans un piège en simu* lant une réconciliation (i). Pour supprimer Britannicus, il trompe sa confiance ; à table, au lieu d'une boisson rafraîchissante, il lui fait présenter une coupe empoisonnée (2). Il exècre son précepteur Sénèque ; cependant, il feint de ne pouvoir se séparer de lui, le supplie de ne pas l'abandonner, tombe dans ses bras en pleurant; et, quand le vieux philçsophe se croit en sûreté dans la solitude, il reçoit de son perfide élève l'ordre de mourir (3). Son épouse Octavie le gêne : il engage Anicetus à se déclarer faussement son amant (4). On le soupçonne d'avoir mis le feu à Rome : il impute mensongèrement ce crime aux premiers chrétiens (5). Enfin, après le meurtre d'Agrippine, il accuse sa mère, dans T^ne lettre au Sénat, d'avoir voulu attenter à ses jours. Il est vrai que Sénèque^ auteur caché de la missive — c'est toujours Tacite qui invente, — joue au parricide le mauvais tour de le dénoncer entre les lignes (6).

Je n'ajouterai pas d'autres exemples. Ce que j'ai

(i)i4««. XIV, 4.

(2) Ann.Xllh 16.

(3) Ann. XIV, 52-56; XV, 6i.

(4)y4««. XIV.62.

(5) Ann. XV, 44.

(6) Ann. XIV, 11. La tradition attribuait à Sénèque la rédaction du message que Néron adressa au Sénat pour Tinformer du décè» de sa mère Cf. Quintilien, Orat. inst., VIII, 5.

dit suffit, je crois, à établir que Tacite a conçu le roman de Néron sur le même plan que celui de Tibère. Les mêmes épisodes de meurtres et de conspirations lui ont servi à composer l'histoire de ces deux personnages dont les figures sont des créations identiques. On aura constaté aussi qu'au -cours de son travail d'invention, l'artiste a exploité plusieurs fois la même idée, employé le même détail; bref, que le mécanisme de sa pensée lui a imposé de revenir à des conceptions déjà utilisées.

Cela dit, essayons de découvrir les caractères -communs de toutes ces inventions poétiques -et de dégager le principe de leur formation. Peut-être trouverons-nous logique et simple la •création d'une œuvre géniale dans laquelle tant d'extravagances ont été amalgamées.

Faits historiques indiscutables : Séjan, le philosophe Sénèque et le poète Lucain, ennemis de Tibère et de Néron dans les A ftuales, devaient leur haute fortune à l'amitié de ces princes. Séjan, ministre de Tibère, partagea avec lui la direction des affaires publiques jusqu'au jour tardif où, pour des raisons que nous ignorons, il tenta un coup d'Etat et mourut assassiné. Sénèque, pré- -cepteur et conseiller de Néron, fut comblé de ses largesses. Lucain, rappelé d'Athènes par Néron, son ami, qui souffrait de son absence, lui témoigna sa gratitude et son admiration en lui dédiant la Pharsale.

Dans les Annales, cependant, Séjan, dès son entrée en scène, apparaît fourbe, astucieux, et animé d'une haine scélérate contre son bien-

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faiteur. Sénèque et Lucain trament la perte de Néron, et le jeune César, d'un geste théâtral, leur intime Tordre de mourir. Ne semble-t-il pas que, dans une pensée d'art, Tacite ait converti en ennemis perfides des Césars leurs plus chers amis et que, par antithèse poétique, il ait imaginé les sentiments de ces personnages en contradiction avec la réalité?

Autre fait indiscutable : la constitution impériale, instaurée par Auguste, assurait la légitime et tranquille possession du pouvoir à ses successeurs, auxquels, par fiction légale, le Sénat avait délégué son autorité politique. La personne du prince était déclarée inviolable. Premier magistrat de Tempire, il exerçait ses fonctions en toute sécurité, sous la protection des lois. Cependant, Tidée qui domine tout le développement des Annales est la crainte éprouvée par César — qu'il s'appelle Tibère ou Néron — de devoir céder à autrui une part quelconque du pouvoir qu'il détient. Le prince vit dans l'inquiétude perpétuelle que son autorité soit contestée. Il appréhende qu'un rival imaginaire n'ambitionne de gouverner en son lieu et place. Maître du monde, il redoute ses parents, ses amis. La terreur de perdre la situation qu'il occupe l'affole et le pousse à exterminer tous ceux qui vivent à ses côtés. C'est-à-dire qu'en opposition à la réelle sécurité du prince et à l'intangible fixitéîde ses pouvoirs, le poète a créé la fiction de ses inquiétudes chimériques, l'idée fausse de l'instabilité de sa situation. Il a pris comme point de départ de sa conception romanesque le contre-pied de la réalité vraisemblable.

Enfin, c'est une loi de la vie que les membres les plus proches d'une même famille sont attirés les uns vers les autres par une sympathie instinctive. Dans Tordre naturel des choses, parents et enfants se portent une affection réciproque, l'épouse aime son mari, le frère tient son frère pour ami. Cependant dans les drames du palais qui nous occupent, opposition constante des faits à ces lois de la vie affective. Les personnages qui y jouent un rôle se haïssent jusqu'à la mort. Le père jalouse son fils, le fils exècre sa mère, le mari répudie ou torture sa femme, lami intrigue contre son ami. Une antipathie féroce précipite les uns sur les autres tous ceux que mettent en continuels rapports les liens du cœur ou du sang. A cette règle, point d'exception, à moins que le poète n'ait une raison d'art de déroger à son principe. Et pourquoi en est-il ainsi? Pourquoi cette substitution idéale, essentiellement fausse, de la répulsion haineuse aux sentiments de naturelle affection? Pourquoi, dans les Annales y les puissants maîtres du monde nous sont-ils dépeints sous les traits de trembleurs affolés, qui massacrent, l'un après l'autre, tous leurs familiers? Est-ce que Tacite, subissant la loi de son génie, n'aurait pas dénaturé consciemment la réalité des choses pour avoir les idées-mère et les détails d'exécution d'histoires tragiques très impressionnantes? N'aurait-il pas pris le contrepied de la réalité vraisemblable pour inventer des types monstrueux et les jeter dans des drames extraordinaires? En un mot, ne se peut-il pas que suggestionné d'ailleurs, çà et là, par une tradition

historique calomnieuse, Tauteur des Annales .ait systématiquement taillé dans Pabsurde la scélératesse de ses Césars? C'est l'explication qui s'impose à l'esprit si l'on se rappelle que le poète a demandé à des suppositions dérisoires la matière de ses séances du Sénat, les détails de mise en scène de ses révoltes, de ses expéditions militaires, de ses procès de lèse-majesté, et c'est aussi la vérité que Ton découvre si on prend la peine d'étudier ces drames mystérieux du palais, qui s'enchaînent avec une logique admirable dans son roman fantastique.

Que Tacite n'ait pas résisté à l'envie d'aller, à l'occasion, aussi loin qu'il était permis, dans l'invention de scènes scandaleuses, et que pour avoir celles-ci, il ait pris plaisir à imaginer des faits qui défieraient toutes les possibilités morales ou matérielles, point n'est besoin de le prouver. C'est bien au mépris de la vraisemblance que, dans les Annales, Agrippine, mère de Néron, au sortir d'un festin, se jette toute vêtue au milieu des flots pour échapper aux assassins et se sauve tranquillement à la nage (i) ; que la même Agrippine, jalouse de la jeune Actée, maîtresse de son fils, s'offre à celui-ci, à la fin d'un repas, devant son précepteur Sénèque (2); qu'elle encore, par impudeur cynique, se découvre, dans son lit, à la face de ses meurtriers (3); que Néron, épris de son

(i)^««. XIV, 5.

(2) Ann. XIV, 2.

{3)Ann. XIV, 8.

vpous^ Poppée, se livre à un homme au milieu ^ ua^ fête mondaine, aux regards de ses invités (i) ; que Tibère, vieux et cassé, éteint ses passions ardentes en souillant des enfants de citoyens libres. (2), ou que Messaline, pendant une visite de Claude aux travaux du port d'Ostie, à deux heures de Rome, se marie officiellement devant les pontifes, en grande cérémonie, avec son amant Silius (3). Ces sujets de tableaux impressionnants, le poète les a obtenus en imaginant ses personnages en train ou sur le point d'accomplir des actes antinaturels, contradictoires aux lois de la vie.

Mais il y mieux. Il se trouve que, selon le même principe, par amour de l'antithèse absurde, Tacite a invariablement conçu des types dont les actes démentiraient le caractère, qui auraient les vices opposés aux vertus de leur état ou des passions incompatibles avec leur âge ou avec leur sexe. Le soldat, il Ta représenté lâche ou mutin, le moraliste corrupteur, la femme dévorée d'ambition politique, le conspirateur pusillanime, le magistrat contempteur des lois, le vieillard voluptueux, l'homme vertueux scélérat, et, en vertu de cette tournure spéciale de son esprit qui lui faisait créer des disparates, imaginer les choses sous leur aspect opposé et les représenter à contre-sens, il a prêté aux personnages historiques qu'il mettait en scène des sentiments et des actes tout contraires à ceux

qu'appelait l'expression vraie ou vraisemblable de leur personnalité. Sénèque, le noble philosophe^ avait exalté la vertu et prêché le renoncement. Sénèque, dans les A finales, est un monstre d'immoralité, séducteur de jeunes filles, captateur de testaments, voleur, usurier, détenteur criminel d'une fortune scandaleuse (i). Tibère avait mis au service de la chose publique ses éminentes qualités^ d'administrateur ; il avait affermi par son prestige le régime nouveau instauré par Auguste; Tibère, dans les Annales, est devenu le plus exécrable ennemi de l'Etat, du droit et de la légalité qu'on se puisse figurer (2). A Néron, prince d'une beauté insigne, l'artiste, donne des amours ancillaires (3);; à l'impératrice mère Agrippine, des mœurs de fille publique (4); aux premiers chrétiens, apôtres de la bonté humaine, des âmes de scélérats et la haine de leurs semblables (5). A Claude, esprit très^ cultivé, qui avait acquis par l'étude une connaissance approfondie des choses de l'histoire et de la politique, une mentalité d'imbécile (6) ; à Néron encore, nature d'élite qui prisait au-dessus de tout les mérites de la haute culture et l'amour du Beau^ des prétentions ridicules de bas histrion (7).

Et c'est encore, en vertu du même principe que l'auteur des Annales s'est mis en mesure

(i)^««. XIII, 42.

(2) Voir ci-dessus, p. 75 et 76, n. 2.

(3)^««. XIII, 12; cf. XIII, 46; XIV, i5.

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