‹ Le génie de TaciteChapitre 25 sur 69 · XV, 33;XVI · texte numérisé non relu

XV, 33;XVI

<le composer des drames d'une originalité saisissante, en transformant les Césars, leurs parents les plus proches et leurs amis les plus sûrs -en ennemis mortels. Dans sa pensée paradoxale, la haine allait mettre aux prises, dans des <luels tragiques, tous ceux qui avaient entretenu ensemble des rapports affectueux, et Tibère et Néron, protagonistes de mélodrames invraisemblables,, monstres de haine et de cruauté, allaient anéantir successivement les personnages qui avaient vécu dans leur intimité.

Ne tenons donc plus pour vrais ces meurtres, ces suicides, ces morts tragiques qui se succèdent dans les Annales avec une désespérante monotonie, mais constatons plutôt par l'analyse des crimes imputés à Tibère et à Néron que le poète les a imaginés d'une façon méthodique et en exécution d'un plan. Ce nous sera l'occasion de reconnaître que, sur le thème de l'extermination générale, Tacite a composé, des récits dramatiques, des tableaux opposés et des histoires facétieuses.

Son procédé d'invention, ici comme ailleurs, a été des plus simples. Il a créé des séries de victimes.

Pour terminer son roman de Tibère, bourreau lies siens, il a conduit au supplice ou à une mort volontaire, sur l'ordre du tyran ou par dégoût de ba tyrannie, non pas des personnages quelronques, mais — ce qui devait impressionner ^lavantage — la série de ses amis (i); en même

{i)Ann, VI, 9; VI, 10; VI, 26; VI, 29.

temps il a imaginé toute une suite d'arrestations sensationnelles et d'exécutions qu'il s'est eflforcé -de rendre, par le choix du détail, plus émouvantes les unes que les autres : T. Sabinus arrêté, con- -damné et exécuté le premier jour de Van (i); une vieille femme tuée pour avoir pleuré son fils (2) ; •C. Proculus appréhendé au moment où il célébrait ^on anniversaire et tué sans savoir pourquoi (3); Labéon, non poursuivi, se donnant la mort par •crainte du bourreau (4), et ainsi du reste.

De même, pour faire disparaître d'une façon tragique, victimes de la haine de Néron, tous les personnages qui avaient vécu dans son entourage ou illustré son règne, il a réparti dans le roman de •ce prince trois séries de meurtres et de suicides sensationnels. D'abord, dans sa pensée, Néron n'arriverait à épouser Poppée qu'après avoir anéanti ou écarté ses familiers. En conséquence, il a imaginé que le jeune prince, pour complaire à son amante, assassinerait sa mère Agrippine (5) ; xjue, sous prétexte de guérir d'un mal de gorge Burrus, préfet du prétoire, il lui badigeonnerait le palais avec du poison (6); qu'il destituerait son successeur Fénius Rufus immédiatement après l'avoir nommé (7); qu'il se séparerait avec des protestations d'amour de son odieux précepteur

(i) Ann. IV, 70.

(2) Ann. VI, 10.

<3) Ann. VI, i8.

(4) Ann, VI, 29.

(5)^«w. XIV, 8. Cf. XIV. I.

{^6) Ann. XIV. 5i.

<7)i4««.XIV, 5i; 57.

Sénèque (i) ; qu'il ferait massacrer deux person* nages inoffensifs -— toujours les personnages appariés — exilés au loin, Plautus et Sylla (2). et qu'enfin il divorcerait avec son épouse Octavie et la reléguerait dans une île (3). Vous refusez-vous à admettre que le poète, en inventant tous ces crimes, avait l'unique but de créer ici, comme il l'a fait ailleurs, des antécédents invraisemblables à l'accomplissement d'un acte réelj le mariage de Néron et de Poppée? Relisez tous ces récits, et remarquez qu'en application de ses procédés ordinaires, l'artiste les a composés de faits con* tradictoires, d'épisodes dédoublés et d'idées antithétiques.

Episodes dédoublés : Agrippine n'est tuée qu'après avoir échappé à Un premier attentat; Néron ne divorce avec Octavie qu'aprèà l'avoir une première fois répudiée (4).

(i)^«». XIV. 52-56.

(4) Contraint, par la loi de son imagination, à dédoubler et k apparier toutes ses représentations, le poète n'a jamais failli à cette règle de composition dramatique — que lui imposait le mouvement automatique de sa pensée — de donner une première esquisse de la scène qu'il allait raconter ou de développer celle-ci en deux tableaux. Les héros de ses contes ne réusissent jamais qu'à la reprise l'acte qu'ils se proposent d'accomplir; ils ne succombent jamais qu'après avoir échappé une première fois au danger qui les menaçait. Par exemple : Meurtre d* Agrippine, lo Néron tente d'abord de la noyer, mais elle se sauve à la nage (XVI, 5); 20 les assassins envahissent sa maison; elle est massacrée (XVI, 8). — Divorce de Néron et d*Octavie. i® Néron répudie Octavie sous prétexte de stérilité et l'exile; mais, en pré-

Faits contradictoires : Agrippine se refuse tout d*ab««A4^çrendre la mer, parce qu'elle soupçonne les intentions^cxiininelles de son fils, et un instant après, pleine de coofi^mce, elle monte sur le navire

sence des manifestations indignées dvt peuple, il la rappelle (XIV, 60); 2" il détermine Anicetus à se déclarer faussement son amant et la relègue dans une île (XIV, 62-63). — Meurtre de Bri^ tannicus. i® Ses précepteurs lui présentent d'abord une coupe empoisonnée; il échappe à la mort (XIII, i5); 2^ on lui présente une seconde fois un breuvage empoisonné; il meurt (XIII, 16). — Meurtre de Claude. 1° Agrippine lui sert des champignons empoisonnés ; il échappe à la mort (XII, 67); 2^ son médecin lui enfonce dans la gorge un poison subtil; il meurt (XII, 67). — Meurtre de Sénéque. lo Néron tente de l'empoisonner; le philosophe échappe à la mort (XV, 45) ; 2^ Néron lui enjoint de mourir; il s'ouvre les veines (XV, 61-64). — Mort de Tibère, lo On croit qu'il a rendu le dernier soupir : il reprend possession de ses sens (VI, 5o); 2" Macron entasse sur lui des coussins; il meurt étouffé (VI. 5o). — Mort de Germanicus. i» La maladie le jette sur son lit; il se rétablit (II, 69); 2° il a une rechute; il meurt (îl, 71-72). — Conjuration de Pison. 1° Proculus court au palais la dénoncer; il est convaincu d*imposture (XV, 5i); 2^ Milichus court au palais la dénoncer; elle est découverte (XV, 55). — Apparition de Néron sur la scène, i» Il se produit sur le théâtre de Naples avant d'affronter le public romain (XV, 33); 2» il chante, une fois, à Rome, au théâtre de Pompée (XVI, 4). — Retraite de Sénéque. lo Sénéque sollicite de Néron l'autorisation de se retirer de la cour; le prince refuse (XIV, 53-56); 2^ il demande à Néron l'autorisation de se retirer sur une terre éloignée ; le prince refuse (XV, 45). Le Royaume des Parthes sous Artahan, i<» Phraate, appuyé par Rome, s'avance jusqu'à la frontière du royaume des Parthes qu'il se propose de conquérir; il meurt au début de son entreprise (VI, 32); 20 Tiridate, appuyé par Rome, s'avance dans le royaume des Parthes; il s'en rend un instant maître (VI, 32, sq.)» — Imposture de Clemens, lo Clemens, esclave d' Agrippa Posthumus, tente de conduire son maître à l'armée du Rhin; son projet échoue. (II, 39); 2° il tente de se faire passer pour son maître; on s'empare

à soupape qui doit l'engloutir (i). Néron nomme préfet du prétoire, c'est-à-dire chef de la milice urbaine chargée de veiller sur sa personne, Fenius Rufus, qu'il exècre, et à peine nommé, il le destitue (2). Il supplie Sénéque, qu'il déteste.

de' sa personne (II, 40). — Les Bataves à Varmée de Germanicus. i» Pour se montrer habiles nageurs ils veulent passer FEms à la nage; plusieurs sont entraînés et se noyent (II, 8); 2» ils franchissent le Weser à la nage, à l'endroit le plus rapide (II, 11). — Révolte en Bretagne. !<> Les Bretons révoltés pillent et réduisent en cendres Camulodunum (XIV, 32); 2» ils marchent contre la gme légion qui est taillée en pièces (XIV, 3i). — Révolte en Thrace, lo Poppéus envoie contre les révoltés enfermés dans un fort l'élite de ses archers; ceux-ci sont repoussés (IV, 47) ; 20 il va camper lui-même devant la place, et s'en rend maître (IV, 49). — Episodes du roman d^Agrippine, 1° Agrippine, faussement accusée de complot, se justifie (XIII, 19-20); 2° Pallas et Burrhus, faussement accusés de complot, se justifient (XIII, 23). — Episodes du roman d'Ariaban. i^ Appelle parles Parthes pour prendre possession du trône, il est vaincu dans un premier combat (II, 3); 2° il répare ses forces et s'empare du trône {ib.). — Procès de Pison. lo Pison, accusé d'avoir empoisonné Germanicus se rend une première fois au Sénat; Tibère feint de prendre sa défense (III, 12-14); 2° il reparaît, une seconde fois, devant l'assemblée des Pères; il comprend que tout est perdu (III, i5). — Mésavetitures de Votion. 1° Eloigné du royaume d'Arménie, Vonon passe en Syrie (II, 2); 2° éloigné de la Syrie, il est relégué en Cilicie (TI, 4). — Inaugurât i 071 du canal construit far Claude entre le lac Fucin et le Liris. 1° A l'ouverture du canal on organise sur le lac un combat naval (XII, 5o); 2° on doit recommencer les travaux; après leur achèvement 00 organise sur les ponts un combat de gladiateurs (XII, 57). — Condatnnation de C. Sévérus. i» Il est relégué en Crète (IV, 21); 2° un nouvel arrêt le relègue sur le rocher de Sériphe (ib.), etc., etc.

(i)Ann. XIV, 4.

(2)Ann. XIV, 5i, 57.

de rester auprès de lui pour le guider si sa jeunesse s'égare, alors qu'il vient d'empoisonner Britannicus et d'assassiner Agrippine (i) I

Idées antithétiques : lorsque le poète s'avise, pour terminer cette première série d'attentats criminels, de sacrifier à la haine du jeune César deux personnages qu'il dit irréprochables, Sylla et Plautus, il compose deux scènes de meurtre opposées dans tous leurs détails (2). Il relègue Sylla à gauche, dans la Gaule narbonnaise, Plautus à droite, en Asie. Il représente celui-ci riche, celui-là pauvre. Sylla, sans rien soupçonner du sort qui l'attend, est tué au moment de se mettre à table. Plautus, au contraire, est prévenu par son beaupère et excité à la résistance. Contradiction imposée : les meurtriers le trouvent tout nu, insouciant, en train d'assouplir ses membres au soleil, et, parce que le poète se complaît toujours au détail absurde, le Sénat, après leur extermination, bannit de son sein ces deux innocents qu'il a jadis frappés d'exil!

Deuxième série de morts tragiques : celles de tous les personnages que Tacite a introduits, sans les faire agir d'ailleurs, dans son imaginaire conjuration de Pison. Celle-ci, nous l'avons observé, est une réplique de la conspiration de Séjan. Encore une fois, pour atteindre à l'effet dramatique, l'artiste a confié les rôles de conjurés aux amis les plus dévoués du prince et aux familiers

(i)Ann. XIV, 56.

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de sacour, et il a sacrifié à sa vengeance ceux-là ' mêmes qui se promettaient de l'anéantir. Or» une fois de plus, rèmarquez-Ie, pour imaginer ces meurtres et ces suicides qui tenninent, avec une série dé condamnations à Fexil, l'histoire vraiment fantastique de la conjuration, de Pison, le i)oëte a eu recours, comme toujours, à l'opposition systématique des idées. Il a créé par antithèse tous les détails d'exécution de ces contes qui ont parfois excité sa verve moqueuse. Ainsi, après la découverte du complot, les conjurés poussent Pison à risquer sa vie et à tenter un glorieux coup d'Etat. Mais Pison, chef de la conjuration, pusillanime et lâche, préfère disparsdtre d'une façon obscure et s'ouvre les veines (i). Le consul Latéranus est égorgé précipitamment; on ne lui laisse pas même le temps d'embrasser ses enfants (2). Tout au contraire, Sénèque, qui meurt après lui, est gratifié d'une agonie interminable (3). Sénèque, condamné à mort pour avoir dit à Pison : « Ma conservation est liée à la vôtre » s'ouvre, à mesure de son impatience, les veines des bras, des jarrets et des cuisses. Mais il est vieux, son sang coule avec une extrême lenteur, il ne parvient pas à mourir. Il demande donc un bain chaud, se fait transporter dans Téttive, où il meurt asphyxié. Et Tacite, qui s'amuse de ses inventions, imagine qu'avant de mourir, le richissime Sénèque joue

(i) Ann. XV. Sg.

(2) Ann. XV. 60.

{JJ j^^a. XV, 60-64,

à ses deux amis le bon tour de leur léguer, au lieu de la part d'héritage qu'ils attendent, « l'image de sa vie »! De son côté, sa jeune femme Pauline, qui ne voulait pas lui survivre, lui joue le bon tour de le laisser mourir seul, en passant dans une chambre voisine, où elle se referme les veines! Puis, d'autres exécutions antithétiques. Le commandant en chef Fenius Rufus subit Thumiliation <i'ètre garrotté par un simple soldat, sur l'ordre <ie Néron (i). Il meurt avec lâcheté, tandis que deux simples tribuns militaires, ses complices, ne craignent pas, en allant au supplice, d'insulter César. Le consul Vestinus soupe tranquillement chez lui, avec des amis : on cerne sa maison, -comme s'il fallait au plus tôt prévenir sa rébellion (2). Enfin, le poète Lucain, ami intime de Néron, meurt sur soh ordre d'une façon théâtrale -en récitant les vers de son poème La Pharsale, <iui exhalaient la plainte d'un soldat blessé (3).

Enfin, troisième et dernière série de meurtres et de suicides dramatiques, au terme de laquelle tous les personnages historiques de la cour ou du règne de Néron auront succombé : meurtre de Poppée, meurtre de Pétrone, meurtre de Thraséas, meurtre d'^nnéus Mêla, père de Lucain, etc.

Dans un moment de vivacité, Néron, qui aime toujours ardemment Poppée, alors enceinte, et

(i) Ann. XV, 66-68.

(2) Ann. XV, 68-69.

(3) Ann. XV, 70. Stace (Silv. II, 7) avait déjà accusé Néron <l* avoir provoqué la mort de Lucaiu.

►qui souhaite d*en avoir un enfant, la tue d'uct coap xde pied dans le ventre. Aussitôt le bruit se répand ^^ l'impératrice est morte empoisonnée — idée opposée, — et l'infanticide Néron de rappeler . au peuple que jadis son épouse avait donné le jour à une déesse (i).

Apfès» poursuites simultanées du vieux Cassius et dl\ jeune Silanus (2). L%n est déporté à gauche,. -en Sard^gne, Tautre à droite, en Apulie. Le pusillanime. Silanus, que ses amis invitent à s*ouvrir les veines 4 rapproche des meurtriers» dispute au contraire sa vie à ceux-ci en se défendant comme un lion* Puis Tacite s^amuse. II imagine le suicide collectif d'une belle-mèrej d'un père et de sa fiUe, qu'à force de malice il réussit à mettre. tout nus,, l'un devant l'autre, dans la même baignoire (3). Le Sénat entame le procès de ces malheureux après leurs funérailles, et Néron, amendant la sentence qui les condamnait à périr, exige qu'on leur laisse au moins le choix de leur mort I

Mais je fais grâce au lecteur des autres victimesde cette fastidieuse tuerie et je laisse au futur éditeur des Annales le soin de dégager toutes les idées antithétiques qui forment le tissu de cesfables tragiques. Il montrera, en rapprochant celles-ci, avec quelle simplicité habile l'artiste a développé son idée thématique de la monstruosité de Néron, et Ton constatera sans peine, la réappa-

(i) Ann. XVI, 6.

{2)Ann. XVI, 7^.

(3) Ann. XVI, lO-ii.

xition constante des mêmes idées fondamentales dans la pensée de Tacite, le recours aux mêmesprocédés d'invention, l'application, instinctive oa savante, des mêmes principes de compositions dramatique.

[a conclusion de ce long travail d'analyse, quelle est-elle? Ai-je réussi à démontrer que l'auteur des Annales n'a pas fait oeuvre d'histoire comme on se plaît depuis toujours à le déclarer, mais qu'il a déployé toutes les ressources de son génie dans la création d'un roman magnifique? Est-il désormais prouvé que Tacite n'avait ni l'intelligence du savant qui s'applique à ■découvrir des faits nouveaux, ni celle du penseur qui coordonne les faits acquis, mais qu'il tenait de la nature l'imagination du dramaturge, toujours •en quête d'idées expressives? Peut-être se refusera- 1- on longtemps encore à reconnaître, que les Annales, tenues jusqu'ici pour un livre de vérité ardente, sont l'œuvre d'un poète de génie qui a créé des fictions décevantes en pleine conscience de son imposture. Plutôt que de souscrire à un jugement aussi subversif, on préférera maintenir, en dépit des preuves, que Tacite a mis son grand talent d'homme de lettres au service d'une évocation du passé très consciencieuse et que, s'il a ■déformé quelquefois, en l'exagérant, la vérité historique, il serait ridicule, à coup sûr, de le lui reprocher : la fin supérieure que poursuivait l'artiste de dramatiser ses récits lui en donnait le droit. Mais, j'ose le dire, ceux ç\\i\ eoii!CYW^^\Qrc&. ^

penser de la sorte, méconnaîtront la réalité des choses. /

Le travail d'invention artistique 'dans les Annales est sensible à toute les lignes.

Le poète a inventé les débats oratoires qui auraient retenti sous les voûtes du palais sénatorial, en soumettant à la discussion des Pères conscrits une idée absurde ou une proposition illégale qu'un orateur était chargé de développer par des arguments captieux, un autre de réduire à néant et de faire rejeter.

Il a inventé les procès de majesté, qui auraient accaparé toute l'activité gouvernementale de Tibère et du Sénat asservi à ses ordres, en amenant à la barre une série de personnages idéalement apparentés les uns aux autres, c'est-à-dire détachés de groupes préconçus, en imaginant des scènes de prétoire mélodramatiques, des motifs d'accusation grotesques, des illégalités de procédure, des condamnations contradictoires ou facetieuses.

Il a inventé, sinon de toutes pièces, du moins à Taide de quelques indications, les histoires de guerre, de luttes politiques, de révoltes qui auraient sollicité l'intervention des armées romaines dans les provinces et au delà des frontières de Tempire, en imaginant des promenades de généraux à la tête de leurs troupes, des épisodes antithétiques d'expédition, des commencements de rébellion, des duels tragiques entre compétiteurs pour la conquête d'une couronne.

Enfin, sur la foi d'une tradition littéraire hostile aux Césars, qu'il a démesuréme,Tvl ^^^i^Née ^our

atteindre à des eflfets poétiques, il a inventé les drames sanglants qui se seraient déroulés dans le palais des empereurs, en conférant à ces personnages, divinisés par l'admiration du peuple, une scélératesse inconcevable, en leur attribuant par supposition absurde — consciemment absurde — ■des actes monstrueux, en demandant à son imagination paradoxale, rompue à la recherche des idées contradictoires, les traits opposés, discordants, de ces figures essentiellement fausses.

L^auteur des Annales n'est donc pas, comme on Ta cru jusqu'ici, un historien probe, le plus grave €t le plus attristé des penseurs antiques, une âme émue, ardente, noblement passionnée, mais un artiste de la plus déconcertante originalité, qui a mis ses admirables facultés de poète, la finesse de son esprit, son merveilleux talent d'écrivain au service d'une prestigieuse mystification. 11 donne à croire qu'il a consacré le meilleur de ses forces à fixer le souvenir d'un passé mémorable et qu'il a peiné dans la recherche de la vérité ; il n'avait que faire de la vérité. Elle aurait bridé sa fantaisie, «lie aurait paralysé son génie créateur. Il ne s* est soucié d'elle que pour avoir des idées de contes, imaginer les faussetés les plus audacieuses, tailler des fables tragiques ou des situations émouvantes dans l'invraisemblable et dans l'absurde.

La critique, il est vrai, s'est plu à lui reconnaître tous les mérites et toutes les qualités de l'historien. Elle a vanté et elle vante encore la grande patience qu'il a mise à accumuler les matériaux de ses Annales, son amour de l'exactitude et de la précision, la justesse et la fermeté de ses v\%^xs\Kciss>,

rélévation de sa pensée et cette pénétration d'es» prit étonnante qui lui aurait permis de reconstituer l'âme de ses personnages et. de découinrir dans le conflit de leurs sentiments. lés mobiles cachés de leurs sections restées incomjpréhensibles» La critique, il âmt bien le dire, a été induite en erreur. Séduite par la beauté littéraire des inventions du poète» et impressionnée par la gravité feinte de son éloquence» elle a méconnu le précepte socratique : • Souviens*toi d'être en défiance »» et elle a cru Tacite sur parole. Or, Tadte» dan^ les Annales, ne constate pas ; il crée. Il ne dit pas £st vérité ; il en impose. Il ne relate pas» avec prudenc^r des faits dont il aurait patiemment contrôlé l'exac-^ titude ; il.donne avec joie la vie de Tart à des idées dramatiques. Il ne s'efibrce pas de se tenir à égale distance de la faveur et de la haine et à rester impartial ; il s'ingénie au contraire à créer Tillusion de sa véracité et à ne pas éveiller dans l'esprit de ses lecteurs le soupçon d'imposture.

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