COMMENT ON A ENVISAGÉ LES REU6I0NS
poser l'Évangile, à Texemple des premiers panégyristes, les saint Clément, lesEusëbe, qai instituaient une sorte de procès entre le Christianisme et le Paganisme , sommant la raison humaine de condamner l'un ou l'autre ; dans cette alternative, il ne restait que Tanathème. Aujourd'hui, le procès achevé , il est permis sans danger de rendre justice aux religions tombées , d'en relever l'esprit, de les considérer comipe l'Ancien Testament du monde profane, véritables préparations (^) pour se rap« prêcher de la loi nouvelle. Toute prophétie n'est pas ren* fermée dans Jérusalem. Le même esprit qui éclate dans les visions du Mosaïsme s'agite , s'efforce , balbutie sous les visions des Gentils. Les lions couronnés de Persépolis, les sphinx d'Egypte, prophétisent comme les dragons d'Isaïe ; et le monde ancien estla figure du nouveau, non seulement chez les Hébreux , mais aussi chez les peuples profanes. Dans le polythéisme, l'homme avide de Dieu, après l'avoir divisé, croit le ressaisir tout entier dans les veines des métaux, dans le sillon des flots, dans l'éclair de la flamme, dans l'horreur des forêts. Tout lui est autel , offrande , sanctuaire. Chaque sommet lui est un Sinaï et la nature est sa Bible, Peu à peu il regarde avec curiosité l'univers , et n'y trouvant que des membres épars, son délire s'accroît. Une sorte dé fureur l'attache à sa proie invisible ; il ébranle , il renverse le temple pour atteindre le dieu. Plus tard , il fouillera dans son intelligence. Il amoncellera autour de lui ses propres
(*J C'est même à cette conclusion qu'aboutit l'opinion de saint Clément , que la philosophie a été pour les païens un moyen de préparation, comme la loi pour les Hébreux , w; ô v^pioç t^T; £Çpx(o(ç. Stromat., Hb. ii. p. 282.
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ruines < mettant, sa dernière espérance à chercher soua ses cendres cette unité perdue, ce grand tout sans partage , dont il. a rompu Talliance. Telle est la progression cachée sous le vertige apparent des religions antiques.- Le moyen , en eftet , d'admettre que des sociétés aient vécu brillantes pendant des milliers d'années , et qu'elles n'aient été fondées que sur la recherche du vide ! Quoi! ces empires qui ont fatigué la terre de leur longue existence , si solidement assis que Ton ne découvre près» que aucun changement dans la lente succession des siè'* clés qu'ils ont parcourus, ces États imn;iensei3 par la durée comme par l'étendue ne renfermeraient que le néant dans leur seia! Et le dogme social qui les a fait vivre, qui leur a donné. une éternité terrestre, ce dogme ne contiendrait pas une parcelle de la vérité suprême qui seule communique la vie, la grandeur et la durée! Au cœur de ces civilisations composées d'hommes semblables à nous , il n'y aurait eu que l'éternel ver rongeur, le serpent impi^r, retiré daqs le fond des temples pour dévorer la substance de l'État ! Et le principe étemel du bien ne surgirait nulle parti Non! cela n'est pas; cela n^a pas pu être. Un rayon de l'éternelle vérité a jailli à travers le soupirail de ces temples monstrueux ; et ce rayon , tout faible, tout brisé qu'il était, a suffi pour donner à ces cités éparses , à ces sociétés formées de races ennemies , la consistance du granit pendant près de yingt siècles. Quand je n'aurais d'autre gage de la vérité de ce qui précède que la grandeur de ces empires , je me dirais que le régime du faux absolu -n'a pu prévaloir si longtemps sur la terre. Je chercherais si le fondement de ces sociétés n'est pas, au contraire, quelques débris de vé-
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rites primitives, de dçgme miiversel. Je m'attaefaerais à ces éclatants débris comme au signe inaliénable de la fraternité , de Tunité originelle des traditions et des gén nérations humaines. Plus s'accroîtrait pour moi le nom* bre de ces dogmes primitifs, plus aussi s'agrandirait, a mes yeux , la famille des peuples a«sia autour du iBême foyer ; surtout , je me garderais de répéter que les institutions religieuses ne sont rien qu'imposture ,* puisque j'aurais admis d'avance que les premiers instituteurs de9 peuples , pour entraîner le monde , ont eu. d'abord foi en eux-mêmes. Le mensonge tout seul, que produit-ilt ne le savons-nous pas 1 Qui doute encore qu'il n'est de masqua si pesant que ne soulève la postérité curieuse?. Aveo un peu de fraude, on prend pour. un inoment la place tf un autre au soUil. Mais on ne soulève.pas les mpnts. On ne bàtitpas les temples d'Egypte, les cathédrales du moyen âge , ni on n'établit le dogme qui soutient non seulement les édifices de pierre, mais tout l'édifice social du genre humain .
DES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES RÉVOLUTIONS SOCIALES.
Un premier regard jeté sur le Paganisme en général ne laisse voir qu'un inextricable chaos de fables , de croyances dans lesquelles il semble impossible de démêUr ni progrès ni déclin, malgré l'a succession des téfrips'. Images d'une éternité morte , des srtraulacres imuiuables font croire à l'immutabilité des doctri'.es ; voilà pourquoi
on a presque toujours tenté de ramener les religions antiques à un même ordre d'interprétations et d'idées , sans s'apercevoir que le système varie d'âge en âge , que rhistoire des cieux a ses époques comme l'histoire du globe; que lé changement des dynasties divines implique nécessairement une révolution dans les idées humaines ; que souvent même les dieux , sans changer de visage , diangent d* esprit et de nature ; qu'en un mot, malgré la permanence des noms , rien ne ressemble moins au dogme d'une société vieillie , que le dogme d une société naissante. Retrouver lès variations du Paganisme , ce serait découvrir la cause suprême des variations de la vie so* ciale dans toute l'antiquité.
* Malgré les différences des rites, je ne puis voir dans les cultes principaux d'Orient qu'une seule et même religion partagée en autant de sectes que d'empires; le même dogme leur communique à tous le même génie. Le miracle permanent de la nature vivante, représenté sous des emblèmes sacrés ; la vie de l'univers circulant dans les veines des dieux ; la fête de la création reproduite dans la liturgie du ^enre humain ; la naissance, la mort, le renouvellement des choses ; cette trinité visible devenant l'un des mystères du sacerdoce, surtout l'incarna-* tion des immortels sous la figure du monde, telle est la constitution originaire du Paganisme. Considérez tour à tour la Perse, l'Inde, la Chaldée, laPhénicie, TÊgypte^ Vous serez étonné de n*avoir pas changé de dogme. Echos les uns des autres, les Védas du Gange, les cantiques de la Médie, les hymnes de Thèbes forment un même chœur dans le temple de l'Asie. Tous les empires s*agenouillent devant le même univers. Sous des noms différents,
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Mithra, Indra , Osiris, le même soleil, œil du monde, les éblouit de son regard, et partout les étoiles du même ciel répandent ensemble leurs rayons dans les mêmes symboles. Conformité dans le dogme, qui se retrouve dans les constitutions politiques, puisque le panthéisme est entré partout en Asie, dans le gouvernement par rétablissement de la royauté théocràiique, dans les lois civiles par la confusion du droit privé avec le droit divin. Le dieu étant tout, il faut qu il possède tout. Le roi, son représentant, est seul propriétaire (^) de la contrée ; l'humanité n'a que l'usufruit de la t^erre (lont le dieu a la souveraineté inaliénable. C'est la première forme du droit dérivée de la première institution des cultes.
Si la Grèce a porté le schisme dans la tradition, ce n'est pas que ses dieux n'aient été originairement de la même nature que ceux d'Orient. La grande âme du monde vivait dans le sein azuré de son Jupiter; il tenait dans sa main la chaîne des êtres, comme le Brahma de l'Inde. De la flûte de Pan s'exhalaft l'harnionie universelle ; elle avait sept tuyauxpour marquer l'accord des sept planètes. Les immortels jouaient en naissant avec des astres d'or. Sur le mont Œta, les danses circulaires des prêtres figuraient l'orbe invisible des étoiles ; et l'orgie de Bacchus marchait vêtue dé la robe traînante d'Asie. Cependant, malgré tant de conformités extérieures, on appliquait peu à peu un sens tout nouveau à d'antiques symboles. Jusque là, l'homme n'avait adoré que la nature : il va commencer à s'adorer lui-même. C'est le rite de la Grèce, qui se personnifie de mille manières sous la figure dés Olym-
(») Genèse, c. xlviii, v. 22, Niebuhr, Hist. rom., t. III, p. 131.
piens. En leur attribiiant ses propres actions^ elleles fait complices detsoh passé. Époques à demi Oubliées J génie particulier des races et des tribus, origines, guerres, alliances, tout ce qu'a renfermé la vie sociale dans des temps privés de mémoire, est résumé dans les vies olympiennes, qui se grossissent de chacun des nuages de la tradition. En même temps que les travaux d'Hercule représentent ceux du soleil dans les douze demeures de l'année, ils figurent les travaux de la race des Doriens dans leurs demeures changeantes» depuis laThrace jusqu'au Péloponèse. Au lieu des pensées immuables de la nature, les pensées capricieuses des peuples remplissent, assiègent, informent peu à peu l'âme des Olympiens. Le dieu vit du sduiBe de l'homme ; 6'est-à-dire que le principe delà religion a changé; Forgueil humain s'est relevé, le dogme de l'incarnation, sur-lequel reposait tout l'Orient, a disparu. Ce n'est plus la Divinité qui descend sur la terre et qui prend par pitié le visage de l'homme ; c*est l'homme que Tessoir de sa pensée élève jusqu'à la région suprême. Du milieu du vil troupeau des êtres, le pasteur Ganymède est emporté au sein de l'infini par l'aigle souverain ; le genre humain boit le nectar ; il s*enivre ; sa volonté devient sa loi, l'héroïsme son dogme. Et comment cette révolution dans les croyances n'aurait-elle pas produit une ère nouvelle dans la société civile ? Le peuple, après s'être couronné sur l'Olympe, pouvait-il chercher ailleurs qu'en lui-même la source légitime de la puissance, de Tautorité, du droit! Il ne dépend plus, il ne relève plus que de lui-même ; par où l'on voit le rapport de ces religions nouvelles avec la forme politique du monde grec et romain. Appliqué à la vie sociale, le système
DSS luhrOLUTlOKS SËUGIBUSËS. 83
d'apotWose des races ou de l'humanité tout entière avait pour conséquence évidente le gouvernement de Thumanité par elle-mêine on par les raoes .consacrées, ce qui n*est- riea autre chose que le système de la démocratie ou de l'aristocratie, tant de la Grèce que de l'Italie. La théocratie ^t remplacée par la république. Athènes et B/ome jaillissent tout armées, comme Minerve, du front du genre humain déifié.
Cependant, il reste au Paganisme une troisième révo* lution à subir : elle arrive du temps d'Alexandre ; Évhémère y attache son nom. Le sen9 primitif des dogmes achevant de se perdre de plus en plus, on vit paraître cette doctrine toute nouvelle :Qaë les dieux ne représentaient ni la nature ni Tlmiiianité ; qu ils avaient été jadii» des roiâ« des tyrans^ ^ui plus tard avaient ^é exaltés par la servitude des peuples. Cela admis, que rebtait«-il de l'iostitaiion primitive du Paganisme t Rien,évidemmeTit. L'homme avait bien pu s'incliner devant l'emblème dt dieu-univers ; mais» au lieu d'un Brahma, distributeur de l'existenoe, d'im Jupiter, artisan des mondef^, d'une Isis^ revêtue de l'azur des cieux étoUéà, lorsqu'il ne vit {dus que des rois de Crète ou de Libye, tout fut fini. Leculte^ devenu mercenaire, disparut des es{»its ; la facilité avec laquelle se répandit la doctrine nouvelle montre assez combien étaient éteiut^ les croyances passées ; trois siècles avant Tavénement du Christianisme, le Paga^ nisme avait cessé de vivre.
Rome surtout adopta sans réserve le dogme d'Ëvhé». mère , et c'est chez elle que ce nouveau paganisme a fait une société nouvelle. Dans le vrai, Rome n'a jamais adoré que Rome, emprisonnant, enchaînant dans le Ca-
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pitole , Gomme autant d*otagos sacrés , tous les dieux de Tunivers. S^arés de leurs peuples 9 de leurs pays , des cieux qui les avaient fait naître, véritables spectres aux* quels personne n'attachait plus aucune idée, ils ne servaient qu'à consacrer le triomphe de la ville étemelle. Ce fut bien pis sous les empereurs : alors on vit la doctrine d'Evhéroëre passer dans les lois, dans les mœurs, c est-à-dire, le despotisme dans le ciel sanctionner le despotisme sur la terre. Une suite d'hommes placés au faîte du monde civil , les Césars , grands-prêtres de la théologie nouvelle , se proclament dieux de la descendance légitime des Osiris ou des Jupiter; et en faisant leur apothéose, ils n'étaient rien que des logiciensrqui s'appliquaient les doctrines de leur temps en matière de religion , puisque le peuple les plaçait dans le ciel quand ils omettaient de s'y fânger eux-mêmes. N'est-ce pas la conclusion de la plupart des vies des Césars dans Suétonel II fut mis au rang des dieux., «« non pas de bouche seulement, mais par la persuasion du peuple , n non ore modoj sed ei persttasione vulgi (^). Le Paganisme est-il assez dénaturé! De chute en chute, le dieu est devenu empereur. Comment s'appelle-t-ill II s'appelle César; puis , tombant toujours plus bas , il s'appelle Caligula , Claude, Néron.
Cependant , au milieu de cette décadence de l'instituation religieuse, l'homme, à plusieurs égards, s'enrichit des dépouilles du dieu; la part de l'autel devient de plus en plus petite. La terre , le domaine sacré , est de plus en plus partagée, sécularisée. Au droit diviit a succédé le droit privé; au prêtre le jurisconsulte. Le propriétaire,
(*) Suétone, lit), t, p. 138. ^
DES KÉYOtiUTIONS RBLIGIBUSBS. 85
qui, erï Orient, était Brahma ouOdris, est maintenant le père de fataille ^ Tindividu. L'homftie s'étant délivré de ses dieux , et se trouvant par hasard seul et sans con* trôle dans l'univers, en profite pour s'arroger par le stoïcisme l'indépendance absolue dans 1& inonde moral , par la loi civile la souveraineté pléhière sur les choses. C'est là l'esprit du droit romain.
Le premier effet ia Christianisme, en ramenant Dieu dans le monde, sera de rétablir, par les biens de rÉglisé, un d(»nainé sacré. Dieu reprendra possession du globe; t'homme rentrera sous son vasselage; il lui fera derechef hommage-lige de sa personne. La terre redevenue sainte, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs la. donnera au prince ; le prince la transmettra au vassal ; et ce sentiment de hiérarchie , de dépendance de l'infini , se mêlant à toutes les relations de la nquvdle société ,' servira de sanction au système des fiefs , que Ton ne parviendra jamais à expliquer entièrement, si l'on^ne commence par rattacher ainsi les révolutions idu droit d^ propriété aux révolutions mêmes^de la loi religieuse.
Veut'On savœr quelle fut , à la nouvelle du Christianisme, la dernière tentative des religions païennes! Si ces cultes eussent pu conserver l'administration du monde, je suis persuadé que c'eût été par le moyen qu'ils essayèrent. Au bruit de la doctrine qui ravivait les irtorts, le Paganisme lui-même se ranima comme un affreux La2are. Il jeta encore dans son agonie une lueur extraordinaire ; voyant de quel côté penchait le monde , il consuma sa dernière heure à se transfigurer. Chose incroyable ! ce corps délabré essaya de lutter de jeunesse , de spiritualité, d'idéalité y de pureté, avec la parole nouvelle. Cet effort
83 P^ Uh TRADITION,
fut souiçnu daçs Alçx^^drie par les plus nobles intelli-» gences , les Porphyre , les Proclus , les Plotin , les Julien ; car la philosophie sentait qu'elle avait frappé trop fort la foi antique ; pour sajuver 1^ religion , elle lui prêtait sea doctrines; de là ces dieux. des corps qui. soudain se coh* vertissent en dieux, de lesprit , emblèmes da la métaphysique la plus subtile. Le Paganisme ainsi réparé , exalté, rentré dans l'école de Platon en même temps que les saints pères. P^ar cette conversion , il trompe un moment le monde , d'autant plus qu'à cette heure suprêiae , il ne se confiait pas aux dieux, exténués de la Grèce et d^ Rome. Mais il appelait du fond de l'Orient dçs divinité» ipoins connues , qui tenaient de l'éloignçment un reste de prestige. C'est pour cela que le Mithra des Persans, le dieu de la lumière, purificateur, rédempteur, médiateur. (car il portait tous les titres de la /oi nouvelle) , fut partout opposé dans rOccident au di^u de l'Evangile. Vêtu de la robe des Mèdes^ ^rmé du poignard sacré , ce Mithra fut véritablement le dernier lutteur qui combattit pour le monde profane. Les empereut^ ^ au nom 4e la vieille société , propagèrent son culte avec une ardeur désespérée ; sous un masque mystique , il se répandit dans les Gaules et dans l'Allemagne , partout affectant les formules du Christianisme ; mais il était trop tard ; il rencontra partout l'image des douze messagers de la Judée qui l'avaient devancé. Kn ce nioments ce dieu nourri de la lumière du çoleil persan disparut devant la lumière invisible du Christ: ce fut le dernier jour du Paganisme. Ces religions çn mourant s'étaient contreditesellesmêmes. EUesavaient voulu transformer leurs idées corporelles en une idéalité mystique : dans cette révolution , elles s'éyanouirent.
DES RÉVOLtniONfi ItfiLi&ÏEUSES. 8?
Telles sont en abrégé les principales variaticms des ie-^ ligions antiques ,• en suiyant l'ordre des temp^. Premièrement, apothéose de la nature, c'est le paganisme d'Orient; secondement, apothéose de l'humanité , c'est le paganisme de la Grèce; troisièmement, apothéose de la cité , c est le paganisme de Rottie ; quatrièmement , apothéose de la philosophie , c'est le paganisme d'Âlexàndrie. • . . *
Il étaittenops que le Chriistianismë arrivât ; toutes les voies avaient été essayées dans la philosophie , la poésie, la science. Les intelligence» étaient à bout , les épteùveé finies, les mystères comblés. Après tant d'éfiorts, on avait embrassé une abstraction ; oh touchait au désespoir; il fallait ou mourir ou se tenouveler dans le sein de rEtemel. Le geiire humain ,. haletant > épuisé, dégoûté de lui-même, fit comme le disciple bieii-aimé; il pencha iatête^ et se reposai dans l'ample sein duChrist.
DES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES DANS LEURS RAPPORTS AVEC L'HISTOIRE DE L'ART.
Apres avoir déduit de la société religieuse les formes de la société politique, il reste à confirmer le même principe en l'étendant aux arts , dont ie lien avec les cultes est plus apparent encore.
Quel est, en effet, le but de Tatt? Je réponds': la beauté ; solution trop élémentaire , dites-vous -, et surtout trop antique. Essayons cependant dé nous y attacher ;
elle. peut nous mener plus loin qu'il ne paraît. Car, la beauté , où est-cUeî Dans une fleur, reprenez-vous , dans un rayon de soleil, dans le sourire d'une créature mor-telle. Oui,. sans doute, elle est dans toutes ces choses. Mais qu'elle y est incomplète , puisqu'elle y est périssable !' Au lieu de ces objets qui ne vivent qu'un jour, au lieu de cette lueur qiii n'a qu'une splendeur émpruntééi que serait-ce , si l'on rencontrait quelque part la fleur qui ne se fane jamais , le parfumqui ne se dissipe jamais, le sourire qui jamàis^rne se convertit en pleurs? Alors seulement , ne le pensez'^vous pas ? nous toucherions à la beauté , principe et fin de toutes les autres: Or, cette beauté,, qui se communique sans s*épuiser, cette splendeur souveraine, sans lever et sans coucher, sans jeunesse et sans vieillesse, quelle peut -elle -être, si ce n'est l'image même que vous vous faites de la perfection , que rien ne peut ni outrepasser ni altérer, c'est-àrdire l'idée par laquelle vous vous représentez Dieu lui-même ? Oui , n'allons pas plus loin ; le Dieu-Esprit, voilà l'éternel modèle qui , sous une forme ou sous une autre , pose éternellement devant la pensée de tout artiste qui mérite ce nom. Ce qui revient à dire que l'art a pour but de repré-* senter par des formes la beauté infinie , de saisir l'immuable dans l'éphémère , d'embrasser l'éternité dans le temps , de peindre l'invisiUe [iar le visible. Arrêtons-nous à cette idée ! et voyez combien de conséquences en. jaillissent comme d'un foyer ardent.
Premièrement , pour exister, lart n'a pas besoin de l'homme. Avant l'apparition du genre humain sur la terre, l'univers était un. grand ouvrage d'art qui publiait la gloire de son auteur. La beauté avait été réalisée et comme in-
DES RÉVOLUTIONS BEUGIEUSES. 89
carnée dans ^a nature naissante. Non , non , ne croyez pas que les premiers poëmes aient été ceux d'Homère ou de Moïse ; ne croyez pas .davantage que les premières sculptures aient été faites par une main mortelle. Le plus ancien , constructeur de temple est celui qui a bâti le monde. De même , voulez-vous savoir quels ont, été le premier poëme et la première peinture! Il est facile de le dire. Ce furent le preiùier leverdu soleil ausortir du chaos, le premier murmure de la mer en 8*inform&nt de ses ri« vages 9 le premier fjémisfiement des {orêts au toucher de la lumière immaculée ; ce fut aussi Técho de la parole encore vibrante de. la création. Voilà la première poésie, le premier tableau, dans lesquels a été peint l'Eternel. Nul peuple n'était encore dans le monde , l'idée d'art était déjà complète. L'ouvrage et l'ouvrier étaient en présence l'un de l'autre; et si ces sortes de .rapprochements n'étaient trop souvent arbitraires , on pourrait ajouter qu'il existait déjà une sorte d'image anticipée, de la division des arts ; que , dans ce sens , les chaînes des montagnes étaient l'architecture de la nature , les sommets et les pics sculptés par la foudre , sa statuaire; les ombres et la lumière , le jour et la nuit, sa peinture ; le bruit de la création- entière , son harmonie , et rensemble de tout celH , sa poésie. De ce qui précède jl résulte que ni la nature ni 4'art ne sont copiés l'un sur l'autre , puisque l'un et l'autre dérivent d'un même original , qui est Dieu.^Quel que soit l'objet qu'il veuille représenter, l'art le crée , pour ainsi dire, une seconde fois. Ni T architecture, ni la sculpture, ni la peinture , ne copient servilement une partie du monde extérieur. Ils ne reproduisent pas davantage l'image d'un homme en particulier: Quel est donc le modèle de
leur imitation { Je Tai déjà dit, le beau en soi, le vrai par excellence. Continuons , si Ton yeut , de les appeler arts d'imitation, mais . ajoutons qu'ils imitent rÉtemel. Par où Ton voit qu'il faut ranger les artistes en deux familles distinctes : les uns faits pour l'esclavage , qui copient les formes de l'univers , sanç y rien ajouter, sans y rien retrancher ; les autres (ils sont libres et souverains), qui imitant, non pas seulement le visage et le corps de la nature » mais, ses . procédés de formation et son intellî* gence * pour mieux rivaliser avec elle. On demandait à Raphaël oii il trouvait le modèle de ses vierges : « Dans une certaine idée , <» répondait-il ; et cette idée était le divin qu'il entrevoyait à travers les traits mortels dés femmes de Perouge et de Foligno.
De ce principe conclurons-nous que Tart se confond avec la philosophie? Nullement. Celle-ci peut oublier les formes.des objets pour ne s'occuper que des idées. L*artiste , au contraire , a deux mondes à régir, le réel et l'idéal ; il ne peut ni les détruire l'un par l'-autre, ni les résoYidre l'un dans l'autre. Il faut qu'il les laisse également subsister, et qu'il fasse sortir l'hannonie de leurs apparentes contradictions. Voilà le miracle qu'il doit constamment accomplir ; la gloire est à ce prix. Il aspire à l-infini; mais d'abord il faut qu'il s'enferme en des bernes précises , et la première chose qu'il apprend , est que- sa fotoe ne s'accroît qu'à la condition de se limiter elle-même. Tu niras pas plus loin , c'est la première leçon donnée par le Créateur à sa créature. Frappé de cette nécessité de se circonscrire , si l'artiste s'attache exclusivement au sentiment du fini , il ne garde plus que la forofie et le masque ; sous le masque est le néant.