‹ Le génie des religionsChapitre 19 sur 75 · DES REVOLUTIONS RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

DES REVOLUTIONS RELIGIEUSES

Si , au contraire , il abandonne le réel pour se livrer sanà réserve à Tidéal , il tombe dans le vide. Entre ces deux extrémités se trouvent une fotrie de nuances qui consti^ tuent les différents degrés du vrai, du faux, du mauvais et du pire. Toute œuvre belle est véritablement morale, parce qu^elle exprime l'harmonie du monde et de s€m au* teur. Elle^st dans l'équilibre des choses , dans le plan de la Providence , dans les conditions de la justice éternelle, ou plutôt elle est un abrégé de l'ordre g'énéral.

Il suit encore de là que les arts ne sont point , comme on le répète souvent , des vhjets de caprice et de fantai^ sie ; qu'ils ont , au contraire , plus de réalité qu'aucune des occupations du monde. En effet , je tiens pour réel tout ce qui est vrai, pour chimérique tout ce qui est faux. Le positif est probablement , dans vo^e opinion , ce qui ne défaille point , cequi ne périt pai^ ; et / à 06 titre, -je ne connais rien de plus positif que rétemel. Mais Tim* mortel , ce grand mot , est-il fait pour cette créature que Ton appelle l'homme? Oui, il est fait pour lui , et c'est à cela que je voulais arriver. N'avez -vous jamais été frappé de penser que cet être fragile produit de ses niains fragiles des choses qui ne passent pas , qu'il va mourir demain , et qu'il laissera après lui un livre écrit sur l'écorce d'un arbre , une statue , moins que cela , une toile éphémère , et ni les années ni les siècles n'effaceront les lignes de ce livre ; et les empires passeront auprès de ce piédestal , et cette statue restera inébranlable , ou si elle est renversée, ceux qui viendront bientôt la redresseront, et cette toile que peut déchirer un souffle survivra elfemême à plus d'une race d'hommes! Pourquoi cette immutabilité , si ce n'est parce que , entre toutes les pensées

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éphémères de son temps, Tàrtiste s'est attaché à lùie idée impérissable , souverainement positive , c'ést-à-dire à quelque chose de divin, qui , comiifê un piédestal indestructible , soutient son œuvre et Télève au-dessus des atteintes de la durée. Touts'altèjre, tout succombe, tout meurt, excepté elle , qui , même ensevelie , reste belle d'une beauté incorruptible, comme les mathématiques restent vraies d'une vérité éternellement immuable , qui peut être enfouie. ou voilée, mais non vieillir ni changer. Le spectateur mobile disparaît ; Tart , fondé sur Téternel, subsiste. En faut-il des exemples^ Us sont partout. La Grèce antique est brisée en pièces , et la statue de sa Niobé-est encore à cette heure debout comme une veuve sur un sépulcre. L'empire romain , où est-il t Dans la poussière de la <ïampagne de Rome ; et la statue du Gladiateur mourant lui survit , qui , de ses lèvres de marbre , sourit à cette disparition de tous les spectateurs du cirque.

Si lart a pour but la beauté souveraine , il faut encore admettre que , malgré la contrariété des temps , des cfvilisations., des religions , le même idéal' plane sur toute l'humanité. Voilà, en effet, cequi explique comment le Paganisme nous révolte par ses doctrines , et tout en« semble nous^ subjugue par ses œuvres. Les divinités du passé nous font pitié , leurs temples nous ravissent ; contradiction qui devient bien plus choquante, si l'on ajoute que les artistes du moyen âge, c'est-à-dire les- hommes les plus pieux , les plus crédules, les plus enivrés de la foi chrétienne , loin d'éprouver aucune répugnance pour les statues et les images païennes , en ont fait l'objet d'une étude assidue. Quoi ! des chrétiens du xiv* siècïe

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étudier, palper, imiter des idoles retrouvées dans Florence ou dans Pise! les vénérer comme des œuvres sacrées! les inaugurer au fond des temples de l'Invisible ! Oui , sans doute ; car ils retrouvaientdans ces formes exquises de Tantiquité les rayons égarés de rétemelle beauté qu*ils poursuivaient eux-mêmes à la kieur de la révéla* tion. DaLs le vrai , les écoles grecques et celles du moyen âge n'ont été en guerre que dans Tesprit des théoriciens de- nos jours; voyez, aa contraire, parquets sentiments elles s'alliaient, et combien elles étaient d'intelligence. Les artistes grecs s'étaient élevés au-destsus de leur culte ; des hauteurs du Pagani&ij:ie,ils avaient entrevu la lueur du Christianisme;, au milieu même de la sensualité païenne, ils avaient annoncé par avance le miracle de la beauté spirituelle. Ainsi ils tendaient les bras à l'avenir, et ces prophètes de ciyilisation ont été les médiateurs naturels des peuples et des cultes. N'est-jl pas vrai que Virgile , à peine paaen , donne la main à Dante , que Sophocle mène à Racine \ N'est-il pas vrai que Phidias et PJaton se retrouvent , sous d'autres noms , dans l'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange? Et malgré la différence des temps et des lieux, malgré la contrariété des. religions , qui semble devoir tout rqmpre , d'où vient due , loin de s'exclure, de se repousser, de se renier, ces hommes s'attirent , s'appellent , s'embrassent à travers l'étendue des siècles \ Vous en savez l,a raison : c'est que tous puisaient leur éclat dans une même source de lumière , leurs beautés particuhères dans une même beauté suprême, leurs poçmes dans une même source de poésie ; que , séparés et ennemis par tout le reste, ils étaient entrés dans le même règne de l'immuable , où ils se sentaient tous fils

du même père , je v>ea?f dire du même dieu de l'art , de la beauté et de rharmonie.

Parvenus à ces termes , nous pouvons déjà , en nous y arrêtant , répondre à cette étonnante question , souvent élevée de nos jours : <« L'art-est-ii mort ? la poésie est-elle mortel ** Je sais assez que beaucoup de gens écrivent , publient que c est fait également de lun et de l'autre ; à quoi j'ajoute qi;'aprës avoir passé ma vie à examiner les peuples étrangers , je n'ai trouvé que parmi nous Texpression de ce sentiment de défaillance. Partout ail* leurs ces théories de mort passeraient pour insensées. Quoil la poésie est morte , Tart est mort! Certes , voilà une grande nouvelle, et qui vaut bien celle de la mort d'un prince on d'^un roi de la terre, si, comme je l'ima* gine , l'art est d'aussi bonne lignée qu'aucun d'entre eux. Eh! qui donc a vu, qui donc a fait ses funérailles! Etaient-^ce Goethe et Schiller, Chateaubriand et Byron , qui hier menaient le deuil î J'ai peine à croire que ceux qui portent ce message en connaissent toute la grandeur ; car enfin save2^ous les conditions qu'il faudrait rassembler pour qu'il fût vrai? La première serait que ce pays lui-même fiit près de sa ruine et qu'il portât toutes les marques d'une décrépitude prématurée. Est-ce là ce que vous pensez de ce pays? Encore cette mort de TEtat ne nous suffirait pas; il n'est pas. si facile qu'on le croit de corriger le monde de son antique passion pour la beauté. Il faudrait de plus que Dieu eût disparu de la nature et de la conscience des hommes , comme un prêtre se retire du temple quand le culte est achevé. Est-ce là ce que vous pensez de Dieu? Oh! si tout cela est vrai, si tous les cœurs sont vides, même de regretà et de désirs , s'il n'y

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a plus de culte intérieur, plus de patrie , plus de cité , plus de foyers, plus de famille, plus de France , alors, oui , ils ont raison : Tart et te poésie sont dans le même sépulcre que l'Etat! Le beau moral n*est plus qu'un leurre, et vous tous qui tentez encore d'en retrouver les vestiges, ou parle pinceau , ou par le ciseau . ou par là' prose , ou par les vers , écrivains , artistes^ sculpteurs , peintres, vous êtes les plus insensés des hommes; égarés' pour toujours , sans espoir de retrouver votre chemin , il ne vous rçste qu'4 vous asseoir à coté les uns des autres , sans plus ri^n imaginer, sans plus rien oser ; ca^ il n'est point de peinture du vide , point d'architecture du néant, point de poésie de ce qui n'est pas, et la mort toute seule est incapable d'enfanter même un rêve dans* le tombeau. Mais, au contraire, si tout ce que je' viens de dire est faux, s'il n'est pas vrai que cette société soit morte , s'il n'est pas vrai que Dieu ait déserté le monde , tout est sauvé; l'infini nous reste; que nous faut-il de plus! Au lieu d'être des insensés , ceux dont je parlais tout à l'heure, et qui tentent d*entretenir parmi nous lareligion de la beauté , ceux-là ontpoulr èuK l'éternelle raison. Ne nous hâtons donc pas de désespérer de l'avenir. Si la vie nous échappe , gardons-nous d'en rnédire. Surtout ne frustrons pas d'avance les nouveaux-nés dans leurs berceaux.. Qu'ils grandissent! ils feront ce que nous n'avons pas su faire.

Je reviens. Si tous les' artistes de l'humanité tendent au même but, cette alliance est surtout évidente dans ceux qui appartiennent au même ordre de civilisation. Quelle que soit la difl'érence.des procédés^ des instruments, des moyens d'exécution, tous s'attachent danâ le

même temps à Timitation du même modèle. Ne me deiilandez pas ici la définition du beau abstrait et souverain; j attendrais, pour répondre, que roh m'eût donné celle de l'infini, de l'absolu, du vrai suprême; Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'idéal des artistes n'est point une abstraction née<}ans- les écoles de philosophie : c'est un dogme vivant, un rayon de la révélation. universelle, un objet de foi, une tradition léguée par les ancêtres, et que la liberté de l'art corrige, embellit, ou dénature. En un mot, le culte, la religion nationale, voilà la forme visible de ce modèle invisible. Pour rendre cette vérité plus palpable, je chercherai un exemple, nun^pas dans l'antiquité, mais dans les monuments qui nous entourent. Élevons devant nous, par la pensée, une cathédrale. Un -nombre prodigieux d'artistes ont concouru à l'achever. Tous, sans se connaître, ont exprimé, par des nioyenâ différents, une même idée. Le premier art, celui qui soutient tous les autres, est l'architecture. Quel en est le caractère? Cette vaste nef, avec ses deux chapelles latérales en forme de croix, et qui figure le corps du Christ dans le sépulcre, ce mystère, ces demi^ténèbres, cette tour principale, qui, image du pouvoir spirituel, monte dans' la nue, n'est-ce pas là l'édifice, non de la chair, mais de l'esprit ? Approchons. L'architecte n'a pas tout fait. Des statues habitent dans ces niches, peuple de pierre né pour ce monument. La pensée écrite dans les voûtes et les piliers reparaît plus visible dans les traits, l'attitude, même dans les plie des vêtements de ces personnages. Rois, évêques, empereurs, qui lisent éternellement sur leurs livres de pierre, dans tous le même esprit rayonne. Quelle macération ! quelle humilité 1 quel ascétisme ! Une seule âme

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respire dans les formes de la sculpture et dans celles de rarchiteçture. Ce n'est pas assez. La maison de Tlnvisible n'est pas seulement ùnè œuvre d'architectes et de statuaires ; le^ peintres y ont aussi mis la main. Elle est revêtue intérieurement des fresques du treiziè^ïe et du quatorzième siècle. Ce seront ou les vitraux du Nord, on les mosaïques des Byzantins, ou plutôt les peintures de Giotto, de Buifalmacco, d'Orcagna, de Fiesole, dans les églises de Toscane. Là encore quelque culte de la passion du Golgotha ! quel règne de l'esprit ! quel dépouillement de la matière et du corpà! On ne saurait, il semble^ s'insinuer plus avant dans l'empire des âmes , et cepen^ dant je n'ai point achever La merveille est loîh d'être accomplie. La cathédrale est muette, elle va parler; la musique va couronner les autres arts. Des chants «^élèveront du milieu du silence deis voûtes. Quels seroht-ilst Le chant grégorien, le Dies irœ, le Te Deum; et l'expression de ces mélodies liturgiques est tellement conforme à celle du monument, que vous diriez que ces^ chants s'exhalent des lèvres des statues et des figures rayonnantes sur les vitraux et les fresques, comme un grand chœur d'êtres surnaturels. Tant il est vrai qtife le même modèle invisible est apparu à tous les artistes qui ont donné \% vie à cet ensemble, architectes, statuaires, peintres, musiciens, et ce modèle est le Christ lui-même.

Qu'ai -je voulu dire par là? N'ai -je voulu qu'amuser un moment votre imagination ? Loin de là, j'ai voulu établir que l'idéal q«i règne sur toute une civilisation est la religion, que c'est elle qui donne à tous les arts d'une même société le même air de famille- et d'alliance, en sorte qu'un seul d'entre eux étant connu, on pourrait, en quel*

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que manière, retrouver tous les autres. D*où résulte cette loi généipale, que les révolutions dans les arts sont déterminées^'par les révolutions dans les religions. Voulez-vous donc savoir en Combien d'époques se partage l'histoire des arts) commencez par chercher combien il y a eu d'époque^ dans l'histoire des cultes, et vous aurez vous-même répondu. Autant de fois a changé la figure sous laquelle l'homme s'est représenté la pensée de Dieu, autant de fois a changé son idéal dans les œuvres d'imitation. Sur ce principe, les mêmes variations que nous Qvons reconnues plus haut dans les religions nous serviront non seulement à marquer les phases des révolutions dans les arts, mais à déterminer la nature de chacun 4'eux.

Remarquez , avant tout, la différence de la foi et de la poésie, du culte et de l'art. Ce- dernier, enr réalisant- par des formes palpables l'idée de Dieu, telle qu'elle est conçue par les peuples ou imposée par la tradition, l'altère et la transforme inévitablement. D'abord il se contente de copier les types consacrés par le sacerdoce. Il fait en quelque manière partie de la liturgie. Nulle liberté, nulle invention dans, le choix ni dans la forme des objets représentés ; plus, la foi est profonde, plus l'artiste est asservi. Cependant peu à peu l'imagination se substitue à. la Coutume. Les formes se perfectionnent en acquérant plus de liberté. Le génie individuel se crée dans le sanctuaire même une. croyance particulière ; il change, il innove à son gré; il suit, au lieu de la voie des ancêtres, cellequ'il se fraie lui-même ; du sein des religions positives, il aspire à la religion absolue; en sorte que l'on peut établir que Tart ne grandit

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qu'aux dépens de la tradition, et que, né du culte, mais inclinant à Thérésie, il tend lui-même à détruire son berceau.

Gela posé, la première époque des religions commence en Orient avec Thistoire civile des peuples de la haute Asie : panthéisme visible, infini matériel, culte de la na^ ture, du Dieu-univers, de la création qui n-'a point encore éprouvé la souveraineté de Thomme. Par quelle sorte d art visible cette forme de religion pourra-t-elle «tre représentée? Il faudrait découvrir un art qui pût s élever à une certaine perfection sans que la figure de l'homme y laissât son enjpreinte. Eln est-il de isemblable! Un seul, l'architecture.. En effet, ni les^colonnes, ni les frontons, ni les portiques, ne sont formés sur le modèle de la figure humaine. Les chapitc^aux rappelleront'peutêtre l'épanouissement des palmiers et des acanthes ; les obélisques, les pics de granit de la vallée d'Egypte. Mais, dans toutes ces choses, c'est la nature toute seule, géologique ou végétale^ qui pose devant l'artiste ; ce n'est pas l'humanité, absente encore de ses œuvres. Joignez à cela que de tous les arts, Tarchitecture est celui qui est le mieux approprié au génie d'une société formée en castes. Le plus souvent,- il est l'œuvre de, générations continues, non celle d'un individu. Tout jun peuple met la main aux pyramides ; personne n'y laisse son nom ; et par cette double raison» tirée de la constitution religieuse et civile, le génie de l'Orient sera représenté par l'architecture. C'est en Orient que cet art atteindra d'abord, avant tous les autres, un genre de sublimité qui hier encore faisait battre des mains l'armée française dans les ruines de Thèbes.

La seconde révolution dans l'histoire de$ religions a éclaté en Grèce. C'est alors que l'humanité, pour la première fois, s'est, adorée ell^-même. .Quel art reproduira cette phase nouvelle dans l'idée de Dieu? Quel est celui qui saura faire l'apothéose dé la créature et mettre l'humanité sur le piéde^taH Ai -je besoin de m'expliquer davantagelCe sera la statuaire; Voilà quel sera^l'art de la Grèce, celui qui n appartiendra véritablement qu'à elle ; mais de cettç origine même naîtront les lois principales qui devront le régir. Si la statuaire est dans son principe l'apothéose de Thomme, si, elle représente le genre humain qui a pris l'OIynipe pour piédestal, n'est-ce pas une conséquence nécessaire. de diviniser son modèle, de le dépouiller de tout ce qu'il a de changeant, d'éphémère, de mortel ? Assurément. Il faut qu'il .soit soustrait à toutes les circonstances variables du temps et du lieu, c'est dire en d'a^^tres ternies que la statuaire .représentera r humanité nue et a bstraite. Elle la revêtira du divin comme d'un manteau. Elle s'attachera à exprimer l'esprit de toute une vie, plutôt qu'un accident particulier. L'objet de son imitation sera Thomme immortalisé et qui^ dans son orgueil, a bu déjà le breuvage olympien. Elle voudra pour ses. personnages au moins des. demi- dieux, quand ce ne seront pas des dieux. En un mot, toute statuaire est une apothéose. Art païen, c'est par le Paganisme qu'il atteindra toute sa hauteur.

Chez les Romains, la religion étant, à quelques égards, la même que chez les Grecs, l'art y fut aussi le même en apparence. Seulement il a fléchi, parce que l'idéal avait fléchi avant lui. A l'adoration, de rhumanité sur l'Olympe ils avaient substitué le culte de la cité poli*

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tique. Aussi, les arts dans lesquels ils ont été véritablement inveTiteurs sont ceux qui ont servi à décorer la ville, non pas de statues el de temples, mais de portes, de voies', de cplonnes triomphales, monuments qui marquaient l'apothéose de la cité, et qui faisaient de Ronrïe la ville éternelle ou la démeure des dieux terrestres."

Avec le Christianisme, une nouvelle révolution religieuse est consommée ; cette révolution en fait éclater une autre dans les arts ; elle produit même, en quelque manière, un art nouveau. L'humanité, jusque-là divinisée par les Grecs, abdique devant le Créateur;, elle ne règne plus sous les traits de Jupiter. La sensualité païenne est condamnée ; le crucifix est Temblèjne de ce nouvel idéal, et un art moins sensuel, puisqu'il ne relève que du sens de la vue, devient, par "excellence; celui des temps chrétiens : c'est la.peinture. Que reste-t-il de l'apothéose de rhomine? {^es personnages n'sçparaissent plus exha.ussés sur un piédestal supérieur à tout l'univers visible. Ils ne vivent pas dans une éternelle immobilité, ni dans lé repos céleste de l'empyrée. Au contraire, ils sont en proie à toutes les agitations de la vie terrestre, environnés -de tous les détails qui déterminent le mieux rimpression du temps et du lieu ; l'homme n'est plus considéré ^abstraite-

ment ; c'est un certain homme dans un moment particulier. De là vient que tout ce qui sert à fixer le caractère individuel est du domaine de cet art, le costume, la couleur, le ton des objets ; et la personne divine et humain», après avoir été consacrée par le Christianisme, a fondé ainsi chez les modernes le règne de la peinture.

De plus, le Christiïtnisme a sinon créé, au moins- ré\(olc Je gcnic de la musique , le plus spirituel dos arts , puis-

qu on dirait qu'il arrive jusqu'à l'âme, comme la voix du Dieu-Esprit, sans l'intermédiaire des sens. Lç Protestantisme, qui , dès l'origine, a exclu du temple les autres arts , a conservé et développé ce dernier. C'est; au Veste, celui qui de tous peut le mieux se passer d'une croyance formelle et d'un symbole fixé par la tradition. Son époque de perfection n'est pas celle de la foi; c'est l'époque de la philosophie. Mozart et Beethoven sont les contemporains de Kant et de Hegel.

Enfin , au faîte des arts s'éjève la poésie , qui jusqu'à un certain point les embrasse tous. Elle est architecture , car elle construit et édifie ; sculpture et peinture , car elle met en relief et montre aux yeux de la pensée le monde intelligible ; surtout elle est musique et harmonie , et c'est là son essence. Avec elle s'achève l'échdle de la beauté visible. Si l'on veut monter plus haut, on demande à l'art ce que la morale et la religion peuvent, seules donner. Dans cette oonfusion se trouve l'abîme , avec lui le vertige. Toute poésie qui veut dépasser ses limites naturelles défaille dans le vide; franchissant le dogme , elle tombe dans le rêve. Après le développement régulier de la poésie grecque dans Athènes , la ville delà beauté, vient le développement extrême et anormal dans Alexandrie, la ville du mysticisme.

Non seulement la poésie a des rapports généraux avec tous les autres arts : elle se divise en plusieurs genres , qui ont chacun une analogie particulière avec l'architecture, la sculpture et la peinture. Premièrement , sous la forme la plus instinctive, elle est lyrique. C'est le premier cri de l'humanité éveillée dans l'infini. Ejle chante l'Éternel à l'exclusion du temps , le Dieu sans la créa-

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ture, l'être en soi plutôt qvte les êtres en particulier. C'est par là que toute la civilisation commence ; poésie du temple et de la cathédrale , la seule que voulut admettre Platon dans sa république , elle s'assortit à Tarchitecture religieuse. Ses stances s'élèvent comme des colonnes sacrées. Elle est faite pour retentir dans le sanctuaire ; c'est là qu'elle est^à sa pla<;e et qu'elle a toute sa valeur. Ce poëme est celui de l'ordre sacerdotal ; là où la théocratie a manqué , comme dans Rome , ^ette poésie de l'hymne a été artificielle, ou n'a pas même essayé de paraître.

En second lieu , la poésie est épique. EUe érige l'homme sur le piédestal; elle Tadore à demi. Qu'est-ce à dire , si ce. n'est quelle considère ses personnages au même point de vue que la statuaire 1 Elle les grandit et les exhausse , eHe leur donne douze coudées. Aussi la plupart des lois de l'une s'appliquent à. l'autre. Il ne suffit pas à Tépopée que ses personnages soient grands; aidée du roCTveilleux, elle en a fait des demi-dieux. Comme, au reste , ce genre de poésie vit surtout de souvenirs , il nait principalement dans les époques fécondes en traditions de famille. Or , quel genre d'esprit perpétue le mieux ces traditions? N'est-ce pas Tesprit aristocratique? Aussi , examinez l'un après l'autre tous les héros de l'épopée ht^roïque, vous n'en trouverez pas un seul, qui n'appartienne à la caste militaire ou noble. Achille, Énée, le Cid, Arthus , Charlemagne , aucun d'eux n'est sorti de la classe inférieure du peuple. L'épopée héroïque a été le chant de la classe militaire des Indiens , des Grecs , de la féodalité chrétienne. C'est le poëme naturel de toute aristocratie.

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Au contraire , le poëme dramatique est l'œuvre de la démocratie. Partout le drame a grandi avec elle. Le théâtre se développe en Grèce dans la démocratie des Ioniens plutôt que dans l'aristocratie des Doriens. Chez les modernes , il éclate , non pas au sein de la race féodale , mais dans la suprême égalité de l'Eglise. Les mystères se jouent d'abord dans les cathédrales. Composée pourries barons, l'épopée du moyen âge a surtout été chantée et paalmodiée dans les cliâteauxforts. Le drame a toujours été fait pour le peuple. En Orient, chez les Hindous, on l'excluait durangdes livres sacrés.EnOccident,iln y apointde drame véritable tant que durent les institutions du moyen âge. Ce poënle n'^st arrivé à sa perfection que depuis deux siècles , c'est-à-dire depuis l'émancipation de la démocratie. Au reste » si le drame a quelque analogie avec l'un des arts dont j'ai parlé plus haut , évidemment son alliance est avec la pehiture ; ni la comédie, ni lia tragédie ne changent leurs personnages en demi-dieux , à Tiinitation de. la statuaire et-de l'épopée. Elles leur laissent leur génie personnel , souvent même leur laideur ou physique ou morale ; en sorte que la peinture est un drame muet, comme le poëme dramatique est une peinture vivante.

Architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, tels sont les degrés par lesquels il est donné à l'imagination humaine de tendre jusqu'à l'immortelle beauté. C'est là l'échelle de Jacob sur laquelle s'élèvent constamment les rêves de l'esprit de l'homme. D'un côté , elle s'appuie sur la terre; de l'autre , elle touche au ciel. Mais sont-ce là , en effet , tous les arts par lesquels on peut gravir vers la beauté? Je crains bien d'avoir omis le premier et le plus important de tous. Les modernes n'y pensent

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guère dans leurs théories : les anciens n'avaient garde de l'oublier jamais. Et cet art souverain , quel peut, il être , si ce n'est celui de la s.agesse,^de la justice , de la vertu , ou, pour tout comprendre'4 la fois, l'art de la vie? En effet, toute vie hugciaine. n'est- elle' pas en soi une œuvre d*art? Chaque homme en naissant n'apporte-t-il pas dans son cœur un certain idéal de beauté morale qu'il doit peu à peu révéler, exprimer, réaliser par ses œuvres? Je ne cacherai pas la moitié de -ma pensée ; oui , il y a du Phidias dans chacun de nous , parce qu'il y a du Phidias dans toute créature morale.. Oui , chaque homme est un sculpteur qui doit cordger'sort marbre ou son limon jusqu'à ce qu'il' ait fait sortir de la masse cpnfuse de ses instincts grossiers une personne intelligerfte et libre. Le juste , c'est-à-dire celui qui règle ses actiojis sur un modèle divin , celui qui sait , quand il le faut, dépouiller la vie mortelle , comme le sculpteur dépouille le marbre , pour atteindre la statue intérieure^ Socrate buvant la ciguë , saint Louis sur le lit de cendre , Jeanne d'Are dans la mêlée; qui nommerai-je encore? Napoléon, ditesvous? non pas Napoléon empereur, mais Napoléon sur le pont d' Arcole ^ en un mot , quelque nom que voiis leur donniez, le héros et le saint, voilà le dernier terme et le comble de la beauté sur terre. Voilà le poëme, le tableau, r harmonie par excellence ; car c'est une harmo- . nie vivante , un poëme vivant. L'œuvre et l'ouvrier sont intimement unis et confondus; il n'y a rien au delà, si ce n'est Dieu lui-même^

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