RELIGION DES PATRIARCHES
L*histoire des religions étant la généalogie de l'Eternel dans les Bornes du temps , il serait impossible d'en saisir les commencements, si cette difficulté ne rentrait dans celle de savoir quel monument contient l'expression de la société la plus ancienne. Ramenée à ces termes, la question est résolue, puisque nulle part, ni dans les hymnes des Grecs, ni dans le Zend-Avesta des Persans , ni même dans les livres de Moïse j^) , l'homme et la nature ne paraissent si nouveaux que dans les Védas C) des Indiens ; ces chants , dont les critiques les plus exigeants (*) bornent l'antiquité à quatorze cents ans avant le Christ , font revivre l'époque patriarchale , qui dans la Bible est plutôt indiquée que remplie par les noms et les vestiges des tribus "d'Abraham.
A quel âge , en effet , à quel ordre moral correspon-
(*) Dans la Genèse, on connaît déjà l'argent monnayé et Yècnture. Genèse, c. XXIV, v. 16.^ De Wette, AltTestam. p. 184, 185. (*) Rig-Veda-Sanhita, liber primus, edidit Frid. Roisen, 1838. (•) Colebrooke, Asiat. Res. t. VII.
dent ces hymnes? A la condition la plus simple dont au«. cune tradition donne l'idée : véritables prémices du monde social ; point de corps^le nation » -point d'état / de peuple, de gouvernement visible , mais des tribus , des ehefs de famille entourés de leurs troupeaux , cherchant de cime en cime sur les Alpes indiennes l'herbe la plus nouvelle, sans autres richesses que celles qu'ils peuvent emporter sur leurs chariots ('); allumant le feu sur les hauts lieux en frottant l'une contre l'autre deux branches sèches P) , puis brûlant, pour se frayer un chemin ou se préparer une den^eure, les forêts vierges ; sans oulture, sans propriété fixe, sans temple, sans domicile ^.marquant chaque sta*tion par un cantique et une pierre sacrée (^) , déjà livrés à !• guerre qui a pour objet (1) d'occuper un pâturage, de défendre , d'attaquer, d'augmenter le troupeau , auquel d'ailleurs tout se rapporte, comme à la source de vie , prière, industrie, poésie, croyances.: en un mot, les premiers rayons du soleil baignant sur un sOmimet d'Asie la première société vagissante et suspendue encore à la mamelle de la vache nourricière ( ') , tel est le tableau que présente chacun de ces hynfmes de porteurs. J»f 'est-ce pas aussi l'idée ^ue l'on peut se former du genre de vie des patriarches errant avec le feu du sacrifice sur les sommets de la Mésopotamie! ^
Plus cette condition est primitive , plus il importe de voir comment a jailli la révélation en ce moment duquel
(M Rig-Veda-Sanhita, p. 263.
(•) Rig-Veda, p. 18, 136, 138, 199.
(•j Rig-Ved.a, p, 45. •
(*) Rig-Veda, p. 232.
(*) Vaccis insignes. Nos participes reddevaccarum. Lacté plehaa facite yaccas. Yacca? uberil^us nos alentes.
ont dépendu toue les autres. A cet âge , l'antiquité est partout sen^lable; rhumanité vit dans la tribu.
Lés* modernes ont plus d'une fois imaginé l'hymne de l'homme naissant; reste à voir jusqu'à quel point cette invention ressemble à la réalité. Buffon surtout a essayé de retrouver dans la nature qtielque image de ce berceau; et personne n'est , en effet , rentré plus avant que lui dans ces temps sans mémoire. Pour expliquer la première révélation du monde sensible , il suppose , il décrit le'premier réveil du premier homme : ses yeux s'ouvrent ; il se lève, il s'approche d'un arbre , puis du fruit, puis il entend le fruit qui tombe. II acquiert ainsi l'un après l'autre le sens du toucher j de l'ouïe , de l'odorat ; et bientôt rassasié de cette scienôe précoce, il retombe dans l'antique sommeil , image de la mort pour laquelle il est fait^ Rien ne manque à cette progression^ue d'avoir été continuée. L'homme physique est né ; l'homme moral sommeille encore. Qui lui ouvrira les yeux de Tesprit? Il a Gueilll ^ fruit terrestre ; mais le fruit de l'âme , où le cueillera- t-ii? Le goût du eiel, du divin, comment le connaîtra-t-il?, A quel arbre infini ira-t-il Tassôuvir? Ici la iraditbn orientale achève d'elle-même le tableau commencé par rhistorieh de la nature.
Le premier peuple sort de son premier sommeil, c'està-dire l'ancienne, Tétefrielle nuit se dissipe; l'aube luit sur l'univers; et il faut s'être approché des rivages de l'Orient pour savoir comment ^lle frappe , enveloppe , inonde, investit toutes choses. Dans nos climats, c'est à peine si l'on peut se représenter ce miracle de la lumière naissante. Cependant, si, malgré cette différence , malgré l'expérience du monde , nul ne peut encore assister indif-
féremment à ce prodige de chaque jour, à cet instant su* prême où la nature ensevelie est rendue à la vie , quelle dut être l'impression du premier rayon de la première aurore sur le premier homme ? Il aperçoit à cette lueur immaculée la création immaculée comme elle. L^univers, pour la première fois , lui est montré , dévoilé , révélé. Comment cç rayon matinal, précurseur, ne serait-il pns pour lui le premier envoyé de l'invisible lumière , l'organe du Créateur qui arrive et fouille jusqu'en son cœur pour en guérir la plaie (') , la figure de la parole visible qui, par delà tout horizon, jaillit du sein de rÉtemelt En ce moment est née la tradition , le souvenir de la con* versation de l'homme et de Dieu , le principe de toute la société orientale , laquelle repose , en effet , sur l'idée de la révélation du monde physique et spirituel par la lumière.
Telle est l'impression générale que laissent les hymnes indiens, anniversaire du premier matin du monde civil. Vous sentez par degrés l'aube visible éveiller, exciter, provoquer l'aube .de la pensée, et ce premier ravissement à la vue de l'univers devenir le fond et l'âme du premier culte. Aussi la plupart de ces cantiques célèbrent , dans une foule innombrable de nuances (^j, comme autant de génies précurseurs ,, la nuit qui s'efface d'intelligence avec l'aube qui pâlit , le crépuscule qui se colore , les heures vermeilles, puis les librations incertaines, les titillements (^, les oscillations de l'aurore, jusqu'à ce que le
(*] Adscendens in sublime cœlutn, cordis morbum meum, sol, paUoremque dele. Rig-Veda, p. 98.
(•/ Nox et aurora eadem mente sociatne. Uig-Veda, p. 2J3. t* Itenim iterumqiienasoens.
di€U entier, plënier, jaillisse avec le regard dévorant du premier soleil d'Asie; en sorte que cette théodicée de la nature connmence d abord à poindre, puis s'accroît à vue d'oeil , se dilate , et remplit à la fin tout l'espace en même temps que le rayonnement de la lumière elle-même. - D'abord passent confusément dans la nuit des dieux vages, inférieurs , les génie» des vents sur les sommets des montagnes , les aveugles Marutes , humides de gouttes de pluie. (*)• Vous les entendez qui mugissent dans Tombre sur leurs chars attelés de biches tachetées. Ils marchent comme des hommes enivrés. La terre tremble. Ils pressent dans la tourmente les flancs des nues (^ comme la mamelle des vaches. Ils bondissent comme les chevreaux. L'hommey impatient du jour, les invoque ; il appelle les tempêtes, pourvu qu'elles viennent du ciel, non de la terre f).
. A leur soufQe , le foyer s'est allumé de deux branches heurtées l'une contre l'autre. Il s'est montré, il a souri, il a jailli, le feu, le céleste Agnis (*), le précurseur, le messager des dieux, le purificateur, le gardien diligent des sacrifices , le père de la foudre. Il est arrivé sur son char traîné par des chevaux rouges. Une forêt lui est donné en i^acrifice. Il consume, avec sa pâture préparée, la chevelure (^) de la terre ; et les flammes hennissantes , au vol tortueux , ouvrent une large voie à son char. Sa voix ressemble au mugissement du taureau. Il éloigne les oiseaux
1») Rig-Veda, p. 71, 72, 74, 170.
(») Kig-Veda. Nubem mulgent, \S2.
(») Rig-Veda, 72.
(*) Ignia. Rig-Veda, p. 84, 140, 143, 1 19.
(■) Lacérât comam terrae, p. 134.
DE LA RÉVÉLATION PAR LA Lt'MlEHE. 111
de proie et les bandes de loups qui traversent les grandes eaux ; puis il disparaît rassasié ; il s'éloigne sans bruit ; il se retire invisible Jans la demeure des dieux.
Mais, les étoiles se sont levées. Le feu a réveillé (') de bonne heure les deux gémeaux , les Asvins , gardiens du seuil céleste. Plus rapide que la pensée de l'homme, leur char appuie l'une de ses roues dans le firmament, l'autre sur les cimes inhabitées de la terre. Ils lancent dans la nuit leurs traits au but. Appelés par la prière nocturne , ils descendent des hauteurs du ciel ; ils viennent s'asseoir au foyer du pâtre sur la triple natte consacrée. Avec leur nourriture matinale, ils reçoivent le doux breuvage (2J et l'offrande de l'hymne ; en récompense , ils font germer l'orge , sourciller l'eau vive sous l'ongle de leurs chevaux ; ils ouvrent les établés avant l'aube » rassasient les troupeaux , remplissent de lait blanc les mamelles de la vache noire , empêchent qu elle ne s'écarte dans la nuit , ou la ramènent lorsqu'elle est égarée dans le fond des cavernes (31.
Aux Asvins ont succédé les Aubes (4) ; déjà elles ont attelé leurs vaches rousses , qui ne sont jointes au timon que par la pensée du conducteur du char. Les Aurores, toutes pareilles ont enfanté (^l le monde en manifestant la lumière. Elles ornent tout , comme le guerrier orne l'armure. Les enchanteresses montent, s'élèvent, grandissent;
{•) AsviNA piBATAM MADUU. — Asvini, bibite dulce, p. 24.
(*; Rig-Veda, p. 127, 257. — La légende des troupeaux de Cacus se retrouve dans les Védas. (Voy. p. 17).
(^ Rig-Veda, p. 92, 93, 95, 184, 236. — Creuzer, Symbolik, 3« édition, p. 516, 591.
') Rig-Veda. Génitrices mundi.
elles ont ouvert en souriant les portes de la lumière ; elles ont dispersé le troupeau des rayons dans les pâturages. Comme des chasseresses, elles ont mis en fuite les ténèbres ; les oiseaux , les quadrupèdes ont suivi leurs pas. Levez-vous ! Tesprit de vie est arrivé. Exsurgite ! vitalis apiritiis advenit. L'Aurore a donné aux esprits la conscience (») ; elle a apporté les discours sincères , dévoilé les fautes cachées , révélé le monde comme un trésor enfoui.
Enfin, les Aubes éternelles ont disparu à leur tour; les étoiles se sont enfuies comme des voleurs (2). La lumière sans voile, le soleil, le jour d'Orient , Indra f), qui donne une forme à ce qui manque de forme ; Indra , le voyageur céleste (1), l'archer nomade, à la chevelure d!or, a vaincu les ténèbres; il les a lui-même ensevelies dans sa splendeur. 11 est monté au plus haut du ciel ; Farmée des rayons (*) incréés, les rois de l'air, les anges indiens le précèdent. Ses chevaux aux flancs roux , aux pieds blancs , au front armé de floches, se sont purifiés dans la rosée ; il se rassasie des sucs et des prémices de la nature. Les prières affluent dans son sein , comme les eaux (^ dans le lac. Tout pâlit devant lui ; quand il a paru , on ne peut adresser de cantiques à aucun autre. En lui est l'unique puissance , Tunique sagesse (') Plus
(*) Fecerunt Aurorœ mentes conscias.
(•) Fures veluti.
t»/ Rig-Veda, p. 10, 48, 9Q, 97, 103.
(^) Viiitor in cœlo. Fulgidum jubar.
1^1 RaiHorum prodiit ugmen.
(«I Rig-Veda, p. 103.
1^1 Kig-Vcda. Unicum est Indrœ robur, unica sapientia, p. 110. Omnia révélante.
grand que le ciel, plus grand que la terre, c est lui qui a ouvert les profondeurs des monts , et posé les fondements de l'espace céleste ; avec lui , la lumière des lu* mières est née, le monde manifesté, le dieu glorifié, la première révélation consommée.
Tel est le Jéhovah des patriarches indiens : il se détache du sein des Aurores , comme Jéhovah du milieu des Elohim (*), sur la montagne sainte. Sa voix gronde dans le tonnerre; il pousse les nues comme des armées. On croit entendre quelquefois Taccent des cantiques de Moïse ou des plus anciens psaumes (^j : *< Je chanterai la vie- » toire d'Indra , celle qu'hier a remportée l'archer ; il a » frappé Ahin , il a partagé les ondes , il a frappé la pren miëre des nuées. » La pluie si précieuse à des tribus de bergers est l'eiTet de sa victoire sur le génie ennemi qui flétrit l'herbe des pâturages. Indra aiguise ses traits comme le. taureau ses cornes ; il poursuit des flèches de son carquois f ) le dieu dévorant , desséchant ; il délivre dans les cataractes du ciel les eaux mugissantes , comme les vaches dans l'étable. Lé spectacle fréquent de la tourmente sur une montagne d'Asie s'associant ainsi à l'idée de combat , le Sébaoth indien s'environne de ses phalanges célestes ; et de la nue déchirée sort à grands flots le démon pluvieux (4) de ce culte de bergers.
(*) Herder, Geist der Ebraischen Poésie, t. I, p. 43, 44, 81, 168.— Strauss, Die christliche Glaabenslehre, p. 410. In dem mit Jèhovali selbst identificirten Engel mehrerer Theophanien. Genèse, cap. II, XI, XIII, XXXI.
(*} Rig-Veda, p. 54. Altitonans, 117.
i») Rig-Veda, p. 54.
(*j Pluvius Indras. Jupiter pluvius , o,ui$p(ov Aîa. Rig-Veda, 123. Orphica, 19. — Goërres, Mythengeschichte , 1. 1, p. 131. — Creuzer, Symbolik, 3* édition, p. 522, 5'4S.
Au reste , l'alliance d'Indra et de Jéhovah vient surtout de ce que l'un et l'autre sont supérieurs à la création. Comme Torbe delà roue du chariot contient les rayons (^), de même Indra embrasse l'enceinte de cet univers; il s'étend par delà la clameur des hommes dans le combat^ par delà les fleuves , par delà les monts, par delà toute créature (^). II a fait la terre à Timage de sa puissance , il enveloppe de son immensité (^ Tair, Téther, le ciel; seul il a fondé les choses qui existent hors de lui. Ce langage diffëre-t*il beaucoup de celui de la Bible! N'est-ce pas la première unité du Dieu des patriarches! Et ne. semble-t-il pas que Ton voie se confondre à lorigine de l'histdire, dans la splendeur du foyer d'Abraham, les cultes qui , plus tard , se sont partagés et divisés comme la parole humaine? Vous sentez dans ces hymnes , avec la simplicité grossière de la vie de bergers , la fraîcheur de la rosée du premier jour du monde, avant qu'elle ait été foulée par aucune créature , ni desséchée par les heures et les pensées brûlantes ; surtout vous respirez l'air puissant des sommets de la terre. Une sublimité naturelle se communique à tout, agrandit tout; jamais aspirations semblables ne sortirent d'une terre de plaine. La rareté des objets , leur grandeur, leur monotonie même , l'immensité de l'horizon , une perspective qu'on ne peut méconnaître, la tourmente , le soleil levant, le feu, le troupeau répandu dans les vastes pâturages aux contins des régions tempérées , le silence ou plutôt Tabsence de
(M Rig-Veda. RadioB Tûied veluti orbis, ita Indras illa omnia amplectitur.
(*) Rig-Veda,p. 223.
(*) Magnitudine tua omnino istud universum amplecteris, p. 54. |04, 122. — Decoravit cœlum stellis, 136.
la société civile , tout vous ramène à l'impression du premier ranz des vaches des premiers pasteurs ou Armaillis sur les pentes des Alpes indiennes : société , langue , poésie nourrie de lait. Au milieu de ce spectacle^ le sentiment qui frappe le plus , qui revient le plus fréquemment, est celui de la communion du genre humain dans le sein de l'indéfectible lumière. Les tribus nomades n'ont entre elles encore, il semble, d'autre société que cette i Impression commune de la même aurore qui leur com-r munique à toutes , au même instant, la même lueur intérieure ; c'est aussi le lien des vivants et des morts : « Us sont morts ceux qui ont vu l'aurore d'hier ; nous la voyons aujourd'hui; ceux-là aussi mourront qui verront T aurore de demain (^). »» Les peuples , les familles éloignées, les générations se sentaient vivre d'une vie commune , puisée au même rayon (^) . Même aube , même âme* pour tous, même humanité; ce fut la première alliance. Ajoutez que la langue- de ces hymnes , mêlée d'éclat et dç douceur, comme le soleil sur la rosée, semblé elle-même la langue emmiellée de l'Aurore; et ce qui. achève de confirmer encore le sentiment de la communion de tous les hommes dans ce premier culte, c'est la facilité de reconnaître au fond de cette langue patriarcale les mots principaux, f) de nos langues modernes,
(M Rig-Veda, p. 235.
(•) Rig-Veda. Isti profecto iidem sunt radii sohs quibusfinem patres nostri assecuti sunt, p. 224.
i*) Je ne cite ici que quelques unes des fo'rmules qui reviennent le plus fréquemment : Agne devan vaha, ignisdeos vehe. — Tiuh NAH VAHATAM , ter nobis vehite. — Tvam nah adya, tu nobis hodie. -r- Trayas trinsatam vaha , très triginta vehe. — • Mata devan am , mater deorum. — Pita dyauh , pater dies. — Sapta wat
comme autant de perles au fond d'une mer transparente. D aulre part , la sublimité d'Indra n'exclut pas les habitudes de la vie des bergers. A la magnificence de cette théologie de la nature se joint la liturgie d'un peuple encore enfant ; car ce même dieu que quelques traits ont placé à côté de celui de la Bible est encore enveloppé dans retable sous les langes des pasteurs. Ils se réjouit au milieu du coeur de Thomme , comme la vache dans le pâturage (i). Lorsqu'il grandit le plus , il n'est pas le roi, le souverain des peuples; c'est encore un dieu patriarcal, père de la famille , de la tribu (2). Il a faim , il a soif d'une soif éternelle dans son ciel brûlant (^). On l'attire principalement par la promesse d'un abondant breuvage. Le berger le convie familièrement à son offrande journalière de lait, de beurre, de miel. Il s'assied près du foyer, pendant que ses chevaux ailés sont appelés à l'abreuvoir (*). D'ailleurs, lorsqu'il parait, la rosée des nuits a déjà commencé à étancher sa soif. Les torrents, les fleuves , les lacs , lui ont versé sa libation (<) dans la coupe du monde. De ses lèvres ardentes il a effleuré les rameaux humides des forêts ; et toujours plus insatiable , il boit encore les breuvages consentes dans les vases. Il semble même qu'il n'ait fait l'univers que pour s'en re-
Tiuuuiii, septem matiibus. — T]SRA.h devih sidântu , tresdeœ sedant. — Ubha pibatam, ambo bibite. — Pita iva nah srinuhi, peter ut nos audi, etc., etc.
(^) Gaude nostro in corde, vaccœ velut inter gramina. Rig-veda, p 181.
(■) Pita iva, pater ut.
1^) Consumptor libaminls.
(M Bibere sine rapidos equos hic.
\^) Rig-Veda. Aquarum in prœceps ruentiura instar erant libamlna, p. 114,187.
DE LA Ré\ËL.\T10N PAR LA LUMIERE. 117
paître ('). L'idée de ce ciel embrasé, de ce dieu éternellement insatiable dans les déserts du firmament , jointe à celle de la faim chez des tribus toujours inquiètes de trouver leur pâture , à la manière des oiseaux de proie : voilà la première cause de la libation, de Toffrande, du sacrifice auxquels il semble impossible de découvrir dans cet âge nul fondement mystique (»). Dans Timmortalité même, elles ne convoitent que la pâture du dieu.
En effet, ces festins donnés par les patriarches au premier dieu sont bientôt suivis d'une prière intéressée (^j. Que veulent-ils? que demandent-ils? Tout ce qui se rapporte à la vie de bergers : la santé du corps, une arme, un domicile (car ils sont nomades), une nourriture assurée (^), de la pluie, une source, de Therbe haute dans un meilleur pâturage (*j, un chemin aisé dans la migration («), des chevaux rapides, des vaches remplies de lait, un abri contre la bête fauve, un remède contre la première morsure de l'âme, qui dévore sa proie comme le loup un cerf altéré (') ; quelquefois une sainte pensée, une méditation féconde ; puis, par un prompt retour, la prospérité de la tribu, le salut de la brebis, du bélier, des hommes,
(*] Rig-Veda, 187, 170. Ad cibum sacrifîcalem illi cadebant aquee.
(') Satiamlni dulci cibo, p. 170. Nostrse immortaUtatis causa, in cœlo cibos egregios largire nobis , p. 189. — Dans le Zend-Avesta, le sacrifice est déjà en partie spirituel. — Yaçna. Comm. Burnouf , p. 116, 333.
(*) Fruere iis, deinde consilium divitias nobis largiendi fac.
(^1 Fasce ventrem. Rig-Veda, p. 22, 263.
('; Rig'Veda, p. 81. Bono gramineitisignem ad locum duc nos.
(^) Rig-Veda, p. 215. Me çonficiunt œrumnie, lupus velut sitien-
tem cervum.
118 DEH RBLlUiONS INDIENNES.
des femmes, de la génisse. (i), surtout une longue vie. « Laisse-nous jouir de toute la durée de la vie. » C'est le cri de ces premiers hommes insatiables de jours, i* Ne la* tranche pas par le milieu, puisque après avoir fait la vieillesse de nos corps, tu nous as donné des fils pour nous nourrir. »♦ Ce désir de vivre longuement (2) est encore un des traits par lesquels les patriarches indiens se confondent avec les patriarches hébreux. Le monde civil commence par une assemblée de vieillards^ de même que la terre encore nouvelle apparaît déjà chargée de chênes centenaires. Dans tout cela, où sont Tascétisme, Tesprit d'expiation, de sacrifice, qui deviendront plus tard le principe de l'Orient en général, et de l'Inde en particulier?
Quoique ces hymnes semblent d'abord se confondre tous dans la même antiquité, je crois cependant entrevoir qu'ils appartiennent à des âges très différents ; et.Ie même esprit de critique qu'Ewald P) a appliqué de nos jours aux Psaumes, sera sans doute plus tard appliqué aux Védas. Dans ces religions agrestes, vous voyez déjà poindre les religions savantes qui leur succéderont, d'autres dieux à peine ébauchés (<), dynasties sacrées qui viennent d'éclore dans le calice des fleurs, fantômes de l'infini, premiers germes de la théogonie indienne, puis une trmité naissante; car Indra a troi^ têtes f). Lest
(*) Salutem tribuat equo, ovi, arieti, viris, mulieribus, vaccae. Rig-Veda, p. 82.
(*) Rig-Veda , p. 178, 239 et ailleurs. Ne nous afflige pas dans nos fils, notre neveu» notre allié, nos vaches ou nos chevaux.
I*) Ewald, DiepoetischenBiicherdes alten Bundes, 1835.
(*( Brabma, Crichna, Vichnou.
1') Triceps Indras.
DE LA »i\lSLATION PAft LA LUMIERE. Il9
Asviiis (*) ont trois roues à leur char ; il y a pour eux trois places au foyer, trois autôls qui répondent à trois mondes ; ils viennent trois fois dans la nuit, trois fois dans le jour; ils arrosent trois fois de miel le sacrifice. D'ailleurs, Thomme vient de naître ; il ne sait encore où trouver sa pâture, et déjà il demande la pâture de son âme. Dans le demi-jour, dans le crépuscule de l'intelligence, il mêle, il confond incessamment la matière et l'esprit (^), et ses pensées-s'envolent au-devant de la félicité espérée, comme de jeunes oiseaux vers le nid (^J. Unité de Dieu, polythéisme, panthéisme, tout est contenu à la fois dans son premier culte, de même que l'enfant en ouvrant les yeux ne voit d'abord qu'un seul être qui les renferme tous. Voilà pourquoi ceschants de bergers nomades sont devenus le livre sacré par excellence, le principe de la liturgie et de la civilisation indiennes. Ils sont à l'égard de cette société dont ils renferment Tâme, ce que les cantiques de Moïse et de Déborah sont pour la société hébraïque ; tout repose sur eux, tradition, loi, coutume, institution (^| ; d'où il résulte que, malgré la simplicité qui en fait la vie, chaque époque les détournant du sens naturel pour en tirer une signification de plus en
(*) Rig-Veda, p. 62.
(») Rig-Veda. Sursùm mens nostra propter illius adventum erigltur hymno, p. 255. — Creuzer, SymboVtk, 3« édition, p. S\^, — Extraits du Spécimen de Rosen. — Méditons la lumière du soleil éclatant. Splendidi solis lucem meditamur*
(') Meœ cogitationes evolant ad ditissimse vitse impetratlonera aves veluti ad nidos. Rig-Veda, p. 40; —L'hymne est offert comme une nourriture. Cibum veluti offQFO hj'mnum , p. 121. Comp. Pindare, Neméennes, ode III.
(M Institutions de Manou, liv. I. — Sancara, sive de theologuineliis vedanticorum. F, H. Windiscbmann, p, 50,
plus spirituelle et mystique, ils ont semblé à la fin contenir la science suprême ; et plus«d*un écrivain de l'Occident les considère encore comme une œuvre laborieuse et métaphysique du sacerdoce ('). C*est ainsi que dans la Bible il est tel chant de pâtre pour demander une source ou de la pluie, qui, transformé par la théologie du moyen âge, est devenu l'emblème spirituel de la nouvelle al* liance. Le docteur s'est substitué au berger.
Si le culte des Yédas offre des ressemblances avec celui des Hébreux, il est presque entièrement semblable à celui des Persans : même image d'un dieu lutteur, guerrier, pour qui la création est le produit de la victoire ; même lumière qui remplit le berceau de ces deux peuples ; même foyer sacré, mêmes hymnes ; il n'est pas jusqu'aux noms et aux paroles liturgiques qui ne soient souvent les mêmes (^ dans les Yédas et dans le Zend-Avesta. J'ajoute que l'activité, l'énergie, le génie nomade et guerrier de ces premiers dieux indiens, surtout si on les compare à ceux qui ont succédé, montrent assez qu'ils sont les dieux d'un peuple montagnard tout ensemble pasteur et guer* rier('). Par intervalles seulement, et comme la tiède bouffée
iM Goërres commence l'histoire des religions indiennes par la métaphysique de l'Oupnekhat. C'est commencer l'histoire du Christianisme par la scolastique. Mythengeschichte , p. 71, 117, 129. •— Frid. Rosen Rig-Veda, Adnotationes, p. 35.
1*1 Les Asvins des Védas se retrouvent sous le même nom dans le Zend-Avesta. — As' pina ca yavanô, Asvinosque juvenes.— Bopp, Vergleichende Grammatik , p. 240. — Le sacrifice porte le même nom dans les deux langues : Yaçna dans le zend , Yadjka dans te sanscrit. — Burnouf, Comment, sur le Yaçna, p. 7, 79 342, 345,
(») Comp. les chants de guerre, p. 99, 208, 210, 211, 212, au psaume xviii. — Voy. Ewald, Die Psalmen, p. 51.
de Tair des plaines, un accent de langueur énerve Tac* cent agreste de leurs cantiques. « Que les vents nous soient doux! Que la nuit, le crépuscule, le ciçl, Tair, le roi des plantes, le soleil, les troupeaux, tout soit rempli de douceur I » Ce ton est si nouveau, qu'il semble qu'un changement de lieu ait pu seul produire ces changements dans les instincts. Les pasteurs, les Armatllin indiens descendent des hauts plateaux dans les basses vallées. A Indra va succéder BrahiQa. Le premier, toujours luttant, agissant (>), était celui de bergers nomades qui respiraient la vie puissante des montagnes. Le second est celui d'un peuple assis au fond des vallées, et que nourrissent de voluptés les tièdes parfums des nénuphars éclos dans les golfes de Golconde et du Bengale.
De tout ce qui précède, il résulte que la première révélation de l'Orient, terre du soleil, se résume dans l'idée de lumière (2). Le premier rayon qui a déchiré la nue a réchauffé le genre humain, limon nouvellement pétri dans le chaos du monde civil. Cette lueur éclaire, consacre; couronne en un moment tous les hauts lieux. Quand le fond des vallées est encore dans l'ombre, elle révèle la terre par les cimes, la société par les dieux, l'Inde par l'Himalaya, la Judée par le Sinaï. la Perse par le Taurus, rionie par rida, laGrècepar l'Olympe. Lamême Aurore, frappant à la fois, comme un Memnon sonore, tous les
(*) Multaagenti. Rig-Veda, p. 211.
(*) Rig-Veda. Lumine révélât, p. 137. Sol orania revelans, 1.35. — Herder, Von Geist der Ebraischen Poésie , t; I , p. 62, t II , p. 81 . Aelteste Urkunde des MenschengescUiechts^ t. I, p. 28, 78. — Les symboles du temple de Jérusalem appartenaient en grande partie au culte de la lumière. — Vatke, Die Religion des Alt. Testaments, p. 324, 624.
peuples naissants, jaillit à la fors dans le sein emflammé d'Ormuzd, d'Osiris, d'Apollon; partout la terre amoureuse répond an premier regard du cîel, en semant la rosée des hymnes. Aux cantiques des tribus d'Abraham, sous Tazur de Chaldée, s'unissent les prières des Indiens, des Persans ; et au loin, dans l'Occident, avec le premier murmure des forêts, le tremblement des flûtes (') de la Grèce répond dans les hymnes d'Hon.ère aux hurlements des loups, aux rugissements des lions. Une même révélation s'exhale pour tous du sein des Aurores immuables dans le ciel immuable de l'Asie. Le soleil est l'œil de Mithra dans les Védas, l'œil d'Ormuzd dans le Zend- Avesta p; , Tœîl de Jupiter dans les Orphiques et dans Sophocle ; chez tous c'est le héros , l'Archer qui lamre ses traits au but f). Les dieux fraternisent dans le berceau , ou plutôt le même dieu se manifeste à tous sur les hauts lieux dans le buisson ardent. Les Elohim des Hébreux , les princes du ciel de Chaldée , les chérubins à Tépée de flamme qui gardent le seuil de l'azur étemel , les anges étincelants dés Persans se distinguent à peine de la famille des Aubes indiennes, des rois de l'air (^), qui apportent avec l'hymne matinal les contemplations pures. Par delà toute immensité , Indra , Jehovah habitent le même séjour ; la lumière est leur vêtement , leur envoyé, leur demeure , leur parole , leur être même ; en sorte que l'un et l'autre , aux confins de l'éther, au-dessus de la foule des patriarches éblouis et prosternés, se confondent,
(M Homeri hymni In matrem deorum.
(•) Rig-Veda, p. 240. — YaçîîA, p. 349
(*j Psaume ix , 6. Ewald , p. 105. Dans Job, l'a urore apparaît comme un héros qui disperse les malfaiteurs. (*) Aeris regibus. Rig-Veda, p. 225.
DE LA GKNÈSË 1NUIBNN£, 128
au sein d une même unité, dans le même torrent incréé d^ splendeur et de vie.
Parfum du monde naissant ! Rosée encore inviolée I Prémices des jours nouveaux! Montagne sainte, d'où découlaient les saints hymnes, oùêtes-vous 1 Quel chemin ramène à vous? Blancheur incorruptible! aube sacrée! lumière des lumières, je t'appelle comme t'appelaient nos pères. Ils t'ont vue dans ton éclat , et moi ne verrai» je que ton ombre? Lève-toi dans mon cœur, Aurore divine ! hâte-toi ! les heures se passent , la mort s'appro* che , l'immense nuit m'environne.