PAR L'OCÉAN
Des siècles sans noms se sont écoulés ; le dieu naissant est déjà suranné ; le premier culte s*efface. Appelé chaque jour par l'ancien hymne, le soleil, Hiérophante fidèle, a conduit, sans tarder, les processions des astres nomades dans les chemins de l'Ether, et cependant tout a changé de face, La vie patriarcale disparaît ; les peuples , las d'errer, s'arrêtent" dans la demeure qu'ils ont choisie. Plus de pasteurs sans domicile , à travers de vagiies pâturages , mais des royaumes (i) formés par l'unité de croyance, des rois consacrés dans ces Etats fixes , des Nemrods indiens, qui conquièrent la terre pour la donner
(*) Colebrooke, On the Vedas, p. 38.
aux prêtres (i) ; dans les forêts encore émues du bruit du char des vents, çà et là (qui le croirait) , des solitaires , des ascètes (2) , qui , las de la figure de ce monde à peine entrevu , «e retirent au fond de Thébaîdes primitives; des anachorètes , fils du chaos , qui en contemplent le dernier travail ; à la place du sacrifice tout pastoral du lait , du beurre , du miel , le sacrifice du cheval des races guerrières ; puis bientôt , presquç sans nulle transition , le sacrifiée mystique (3) de l'homme intérieur par le sacerdoce; le dieu des pasteurs éclipsé , absorbé , remplacé par le dieu des prêtres, lui-même sacrificateur et victime (*) tout ensemble : telle estlarévolutionquivientdese consommer. Par quels changements â-t-elle été préparée? Autant les monuments en sont authentiques , autant les origines en sont cachées , puisque c'est le génie de l'Orient d'attribuer à toutes les variations religieuses la même antiquité; soit désir de les couvrir du même prestige, soit impuissance réelle de distinguer les temps dans un passé trop uniforme. Les Védas renferment sous le même titre l'époque des patriarches et celle des théologiens , comme la Bible confond , dans le Pentateuque , les traditions de Moïse avec celles des Lévites.
Apr^'s le ravissement causé par la création, devait naître le besoin de l'expliquer. L'hymne fait place au système , la prière au précepte ; le culte du berger est relevé , interprété , transfiguré par le prêtre. Ce qui était instinct, poésie chez l'un, devient, chez l'autre, ré-
(M Yadjour-Veda. Colebrooke.p. 75.
(«) Rig-Veda. Colebrooke, p. ?8.
(•) Sama-Veda. Colebrooke, p. 88.
(*) Rig-Veda. Colebrooke. p. 35.
flexion , doctrine. L'homme , ce sophiste suprême , s'est déjà dégoûté de la naïveté de ses pères : des croyances si simples ne suffisent plus à l'ambition de ce nouveau-né ; ce passé d'un jour commence à l'ennuyer; s'il ne peut le renier, il faut qu'il le transforme. Il se met à raffiner sur lé nom ^u dieu (*) des patriarches ; la faim , la soif, qui tourmentaient le pâtre , sont aujourd'hui la soif de l'esprit (2) , la faim de l'intelligence ; cette pâture grossière , dont il était si avide, est maintenant le fruit des œuvres. Pour concilier ses croyances d'hier avec sa science nouvelle , il étend incessamment le sens naturel au moyen du sens mystique ; il ne sent plus, il médite. Grâce au don de subtilité native, la vie humaine commence à s'enchaînet, la contradiction à disparaître ; l'esprit se substitue à la lettre. C'est l'origine de la doctrine incommunicable de tous les sacerdoces.
En voyant, dans les religions, le dogme de l'ascétisme succéder sitôt aux dieux affamés (^) de Tépoque précédente, et la terre partagée entre des ermites , des ascètes, des cénobites (*) , qui cherchent des retraites inaccessibles , afin de mieux se dérober à la nature même, il semble que l'homme , en entrant dans le monde , efiFrayé du don de^a vie, la repousse, se hâte de fuir par delà le chaos, pour se recueillir et se rejeter dans l'esprit incréé ; il ouvre , à peine né , un gouffre d'abstraction ; il s'y
(^) Colebrooke, p. 50.
f'j Aitareya. Colebrooke, p. 53.
(»j La faim et la soif s'adressent à l'esprit. Aitareya-Upaniscliad. Colebrooke, p. i9, Ullam quafitatemnon habehat nisi/amem. Oupnekhat. Anquetil-Duperron, t. I,p. 101.
(*) Moundaka-Oupanichat.' Extrait de l'Atharva-Véda , p. Poley. p. 6, V. 11.