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126 DES BEUGIONS INDIENNES.

plonge, Achille enfant , dans les eaux d'un Styx spirituel; et cette métaphysique, cette subtilité dès le berceau, sont telles, qu'on refuserait obstinément d'y ajouter foi , si , d'une part , les monuments écrits n'excluaient pas le doute; si , de l'autre, la plupart des sociétés ne présentaient , dès l'origine , un caractère semblable. Quelles sont, en effet» les premières questions que le genre humain s'est posées? Précisément les plus grandes, les plus difficiles , celles qui , aujourd'hui encore , cou« vrent tous les bruits de la terre. D'où est sorti cet univers qui l'a précédé d'un jour? Povirquoi la création at-elle commencé? D'où vient-elle? où va-t-elle? Quia fait la lumière? qui a fait la nuit? Stupeur, étonnement , inextinguible curiosité , qui se retrouvent , presque dans les mêmes termes, au début des Yédas de l'Inde, du Zend-Avesta des Mèdes, des Eddas des Scandinaves. L'homme tiré du néant se retourne , il regarde en arrière ; il voit sur la face de la nature déserte la trace d'un dieu disparu. A cette vue, il se trouble, il s*agite, il se met à la recherche de l'invisible^ le voilà sans retour égaré dans l'infini. x

D'ailleurs , si les deux époques de ces premiers cultes se distinguent aussi clairement que l'instinct et la réflexion , elles sont encore marquées dans l'Inde par des traits particuliers : les lieux mêmes diffèrent ; une scène nouvelle s'ouvre pour un dieu nouveau. Ce ne sont plus les steppes, les lieux élevés, où l'eau trop rare manquait sans cesse aux troupeaux, où la découverte d'une source, la possession (') d'une citerne, étaient un événement ce-*

(*) Rig-Veda. Rosen, p. 213. Le» Marutes font entrer les vaches dans Teau jusqu'au genou. P. 72.

lébré dans les hymnes , où une soif brûlante tourmentait le berger et le dieu. Au contraire , l'image continuelle des flots annonce un changement de demeure : le peuple des patriarches est évidemment descendu des monts. L'immense mer s*étend , pour la première fois , sous le regard de l'homme; il boit avidement des yeux l'espace sans bornes; et à la révélation par la luuiière sur les hauts lieux , s'ajoute , près des golfes , la révélation de l'infini par l'Océan. La mer primitive, non encore profanée par la rame ; un désert vivant, qui rejette lui-même toute souillure, que jamais nul voyageur n'a parcouru; un ciel terrestre qui se confond par delà tout l'horizon avec l'incorruptible éther; un Être incommensurable, à l'haleine de géant , qui tour à tour gronde , murmure , so tait, se meut, s'iaquiète, s'apaise, s'endort, et semble créer en rêvant. Quel mystère nouveau ! quel étrange envoyé du Créateur ! quelle source intarissable de formes, de signes, d'embU mes divins ! Comment cette immensité paresseuse, ciel et terre tout ensemble , moitié dormante , moitié veillante, bercée sur elle-même, toujours ancienne, toujours changeante, dont la forme n'est qu'illusion, vagues, ondes , écume , bulles d'eau , comment cette immensité ne révélerait-elle pas une figure nouvelle de l'infini? En effet , le dieu nouveau naît de son sein , et toutes les bar-» monies de Brahma sont avec l'Océan ; lui-même s'appelle le premier né des eaux (i) ; il flotte depuis l'éternité dans

(M Narayana.— Mon origine estau milieu de l'Océan. Colebrooke, p. 33,48,75.— Son cœur est au milieu des eaux, p. 139, Mundum ejus, mundum aquœ. Oupnekhat, t. II, p. 400. — Quidquid existit aqua est-. Id. Tout ce qui existe est semblable à une bulle d'eau , p. 3Ô4, et ailleurs, 1. 1, p. 13. p. 100; t. II, p. 14,251, 253. — Ses yeux sont comme le nymphœa, et son nom est Orient. Sancara. Windisch-

le calice humide d'un lotus ; ses yeux sont tels que le nyraphsea. Ame , parfum de l'Océan , sa parole , exhalée du milieu de la mer sans rives , passe comme la brise f ]; elle est recueillie d'abord par trois solitaires (*), enfants des eaux. Sa pensée f) , illusion flottante , sirène éternelle , se balance sur les ondes éternellement pacifiques , et l'œuf du monde surnage comme la couvée d'un invisible alcyon. Ces harmonies sont plus frappantes encore si on les compare à celles du culte précédent ^ car, dans la première révélation , l'infini jaillissait , éclatait plus prompt que le rayon de Taurore; actif, diligent, instantané , comme l'esprit de la lumière : dans la seconde , le dieu encore humide des flots a, pour ainsi parler, le naturel indolent de l'océan de Golconde : loin d'être dévoré de la soif d'Indra , il se suflit à lui-même , toujours comblé, toujours rassasié , principe de tout , mê!é à tout, comme le sel à l'eau marine (<) .

Ce caractère originel achève de se montrer dans le tableau de la création , qui naît d'une rêverie de l'infini au murmure des ondes éternelles ; les pensées de celte grande âme (*) de l'océan intelligible se soulèvent, se déroulent, s'affaissent l'une dans l'autre; sans activité, sans

mann, 157.— Comme l'eau ne touche pas les feuilles du nympbeea, ainsi le péché n'eilleure pas te saint, p. 16.— Comme les fleuves qui se précipitent dans l'Océan y perdent leur nom et leur forme, ainsi le sage, délivré de son nom et de sa forme, va s'engloutir dans l'être souverain, p. 118. Goërres, p. 78. — Creuzer, Religiops, trad. par M. Guipniaut, p. 1:^9, 223.

(*) Colebrooke, Hymne à la parole, p. 33.

(«) Colebnwkc, p. 'Jii.

(») Oupnekhat, t. II, p. 219.

1^1 Sancara. Windischmann, p. 183.

{») Mahan atma, magna anima.

volonté , accablé d'une langueur infinie , Tesprit des eaux se réveille à demi; ses doux yeux de lotus s'ouvrent à la lumière , et dans ce premier regard (<) jeté sur lui-même, il produit' tous les types de l'univers visible ; puis il s'assoupit de nouveau , il défaille , et l'univers retombe dans le. néant. C'est ainsi , par une contemplation intime, à la manière d'un prêtre dans son ermitage , et au milieu des ablutions , que le grand cénobite , l'ancêtre des esprits , ptoduit du dedans au dehors le monde des corps sur le moule de l'âme. Qu'il y a loin de là au Dieu de la Bible, appelant la création du néant, comme un émir dans le désert appelle son serviteur à l'entrée de sa tente! Il n'y a point àefiat lux dans la Genèse indienne ; et Jehovah, qui a tant de ressemblance avec Indra , le dieu spontané de la lumière, n'en a plus aucune avec Brahma. Car le génie hindou excelle surtout à montrer la méditation du Solitaire {*) des mondes avant qu'il ait produit son œuvre. Cette conversation de l'infini avec lui-même , monologue de l'esprit dans l'abîme incréé , parole de l'intelligence pure au milieu du silence du non-être , ouvre cette Genèse de cénobites qui anticipe d'un jour sur la Genèse de Moïse ; vous assistez aux délibérations de l'auteur des choses ; je crois entendre le dernier retentissement de l'éfernité sur les rives du temps , écho de la voix qui a précédé le monde.

« f) Au commencement 5 il n'y avait ni être, ni non- " être ; ni ciel , ni terre ; nul n'était enveloppé dans la fé • »» licite d'un autre; il n'y avait ni eau profonde, ni abîme;

|M Lois de Manou, liv. i, st. 52,

\}) Mouni. Cplebrooke, p. 34.— Creuzer, Religions, p. 225.

(') Rig-Veda. Colebrooke, p. 33.

130 ))BS iŒUGIONS INDIJ^NNBS.

rf la mort n'était pas, ni l'immortalité. Mais Lui (<) vi- » vaitsans respirer, seul avec lui-même. »

Cette solitude infinie est suivie d'une tristesse infinie et , en quelque manière , de la première passion de TÉ* ternel; il interroge, il demande : Qui suis-je (s)? Mais nul ne répond , et une sublime horreur le saisit , égaré seul , sans compagnon , par delà les bornes de toute vie, dans Tabîme de Tétber.

« Régardant autour de lui, l'esprit ne vit rien que >' lui-même , et il eut peur ; c'est pourquoi aujourd'hui » l'homme a peur quand il est seul. Cependant il pensa : " Il n'est rien hors de moi ; qui craindrais-je t... et cette » terreur s'éloigna de lui; mais il ne sentit aucune joie, » et c'est pourquoi l'homme est triste quand il est seul. •»

A la terreur succède le désir. Le grand Solitaire, l'ascète par excellence , souhaite l'existence d'un autre que lui-même; et ce désir, à peine né, devient le germe des choses. Le dieu se fait homme (^j sous la figure du monde; le soleil est son regard, les vents son souffle, les rayons sa chevelure , la terre ses pieds , les saints livres ouverts ($) sa parole. Première incarnation.

Il remplit ainsi de lui-même le non-être. Pour combler sa propre solitude , il parcourt tous les degrés de l'exis*-

(1) Littéralement , cela respirait sans haleine, seul avec elle («a pensée).

(■) Aitareya. Colebrooke, p', 50.

I») Yadjour-Veda. Colebrooke, p. 64.

(*) Yadjour-Veda. Colebrooke, p. 64. Oupanichat, extrait de V\r tharva'-Veda , p. Poley, p. 8,

(") Vox aperti'Vedœ; ventus ejus spiritus est, cor universum, a pedibus ejus terra. Is enim internus omnium creaturarum animus est. Sancara. Windischmann, p. 144.

tence, depuis rinfiniment grand jusqu'à Tinfifiiment petit. Toujours se poursuivant, toujours se dérobant à ses propres étreintes , il forme de sa propre substance chaque couple de créature , depuis Téléphant jusqu'aux fourmis et aux plus petits insectes (*) , tombant toujours plus bas, plus il s'efforce de s'atteindre, de se retrouver, de se ressaisir lui-même tout entier , dans l'unité de l'esprit incréé ; première idée de la chute originelle.

De plus , pour se produire dans le monde visible , il a dû se diviser, se limiter f). Cet océan sans bords s'est donné un rivage ; ce coursier céleste (^) s'est imposé un frein ; cette âme sans parties s'est partagée entre les diverses formes de créatures , comme les membres de la vache consacrée sur Tautel des pasteurs ; d'où l'idée que le monde est un sacrifice permanent de l'Éternel [*). L'infini souffre dans les bornes du fini ; l'Esprit a sa passion dans Jes liens du corps. L'ancien des êtres s'offre à Itti-mème chaque jour en oblation. Première forme du sacrifice mystique dans lequel le dieu (^) est à la fois le sacrificateur et ht victime.

Enfin , si cet Esprit , principe de tout , explique la vie de l'univers , reste à expliquer la mort. De là , en face du dieu créateur, il en estiin autre qui détruit tout ce que fait le premier. Du culte des patriarches et des guerriers,

iM Coiebrooke, p. 64.

(*) Rig-Veda. Colebrooke^p. 33. Sancara.— WindischmanD, p. 145. Totum universum cum equo divino comparatur.

l*) Aswamed'ha. Colebrooke, p. 61.

(*3 Colebrooke, p. 35.

('] ". Quel fut le séjour de cette victime divine que les dieux sacrifièrent! quelle était sa forme! quelle fut Toblation! quelle la prière! " Rig-Veda. Colebrooke, p. 35.

il a gardé le sentiment de la faim et de la soif; il dévore ce qu'il produit, armé de dents dévorantes, ce Saturne indien se repaît de lui-même. Par lui, les feuilles se dessèchent , la jeunesse .devient vieillesse , le fleuve s'engloutit dans la mer, Tannée épuisée achève sa carrière dans l'automne. S'il était livré à lui-même , le monde serait bientôt anéanti ; mais une troisième personne du même infini est le dieu réparateur, médiateur, qui se transforme incessamment pour tout réparer à mesure que le dieu de mort se transforme pour tout anéantir. Ainsi , création , destruction „ renaissance (^) , trois formes de l'existence universelle , représentées dans rinde par les trois personnes du même être : Brahma , Siva, Vichnou; dans l'Egypte, par Oçiris^ Typhon, Orus; en Perse, par Ormuzd, Ahriman, Mitbra; en Occident, par Uranus , Saturne, Jupiter ; partout les trois dynasties souveraines , emblèmes de la même nature , éternellement ancienne , éternellement mou« ran te , éternellement renaissante. Première forme de la Trinité : c'est le trépied sur lequel sont assises toutes les religions de Vantiquité. Cette division se répète chez les modernes : Jéhovah crée le monde des sens, le Christ l'abolit, l'Esprit le répare en l'expliquant.

Incarnation , chute, sacrifice du dieu , trinité , ce sont là les vestiges de ce christianisme primitif, qui, conservés en traits frappants dans l'ancien culte dé l'Inde, se retrouvent partout de même au cœur de l'Asie. Par où se confirme ce qui a été précédemment avancé , que l'Evan-

(*) « Il n'y a que trois dieux , »♦ Tisha eva devatah. Colebrooke, p. 269, p. 57, p. III. B. Burnouf. Préface au Bhagavata-Purana, p. 30.

DE lA GENESE INDIENNE. 133

gile n*est pas seulement prophétisé par la Bible, mais qu'il est déjà annoncé, préparé, figuré par l'Ancieii Testament , non seulement des Hébreux , mais du genre humain tout entier ; qu'ainsi Tarbre spirituel qui ombrage aujourd'hui le monde est déjà enveloppé du premier germe semé dans le sillon du chaos. Je vois la vie re« ligieuse , comme la vie organique , se dilater en une succession indéfinie de forines qui se contiennent , s'engendrent, s'annoncent les unes tes autres. Au delà du sacrifice de l'Evangile, j'aperçois un autre sacrifice; par delà le calvaire de Judée, un calvaire plus lointain ; pat delà les prophètes de l'ancienne Alliance, d'autres prophètes plus anciens ; puis , aux derniers confins de la tradition , les patriarches déjà remplis de jours , qui reçoivent sur le premier Thabor le premier Testament de l'Étemel.

Au reste , le trait dominant et presque exclusif de cette première philosophie religieuse , c'est le sentiment de l'Être , un, souverain, inaliénable, duquel tout émane, et dans lequel rentrent ces personnes divines,' réunies aussitôt que séparées. Immense affirmation de la vie universelle , qui n'a été proclamée avec autant dé solennité par aucun autre peuple. Cette conscience profonde de l'Être en soi, de l'absolu , de l'infini, «st la première pierre de fondation (') de la société civile , et la question de savoir par où doit commencer l'histoire des religions est ici résolue pour la seconde fois. A l'origine des révolutions humaines, l'Inde a fait plus haut que

(*) « Le sage voit cet être mystérieux dans lequel l'univers existe perpétuellement, reposant sur cet unique appui. » Yadjour-Veda. Colebrooke, p. 57.

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personne ce que Ton peut appeler la déclaration des droits de l'Être; c'est là véritablement ce qui marque sa fonction dans Thistoire, tous les dogmes n'étant qu'une conséquence de ce premier credo de l'humanité en la vie infinie. Je ne sache pas dans l'antiquité un cultequi ne soit implicitement contenu dans cette profession de foi du dieu en lui-même :

" Rien n'est plus grand que. moi. Comme les perles sont suspendues aux colliers, touis les êtres dépendent de moi ; je suis la lumière dans le soleil , la prière dans les livres sacrés , le parfum dans les fleurs, l'éclat dans la lumière, la vie en toutes choses , et l'éternelle semence de l'univers. Je suis l'esprit de la création, son commencement, son milieu et sa fin. Dans chaque espèce je suis la plus noble : entre les astres je suis le soleil ; entre les éléments , le feu; entre les monts , l'Hymalaya ; entre les eaux , l'Océan ; entre les fleuves , le Gange ; entre les serpents, l'étemel serpent qui se noue autour du monde ; parmi les chevaux , je suis celui qui est né de l'écume de la mer ; parmi les conducteurs des chars , je suis le conducteur des chœurs célestes ; et parmi les paroles, je suis la parole divine (^). »♦

Ce Moi divin , cette société de l'infini avec lui-même , voilà évidemment le fondement , la racine de toute vie , de toute histoire , de toute religion , de toute société particulière , puisque cette conscience de l*Éternel n'est rien que la plénitude de la durée , et qu'il est impossible de creuser plus avant sans tomber dans le vide. Cette unité suprême absorbant tout , la pluralité des dieux n*existe

(*) Bhagavad-Gita.

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pas encore ; ils dorment mêlés et confondus dans le sein mystérieux de la grande âme. L'homme , penché sur l'océan de l'Être, n'a point vu encore le peuple des fantômes, Sirènes, Avatars, sortir du fond des ondes. La Vénus indienne elle-même ne s'est point soulevée de Técume des flots du Bengale. L'Esprit seul en a ridé la surface. Comment cet abîme d'idéalité va-t-il se peupler des formes de la mythologie l Comment de l'unité n^tra le polythéisme l Comment l'éternel Solitaire aura-t-il pour cortège la tourbe bruyante des divinités corporelles qui rempliront bientôt l'imagination de l'Inde? Que feront ces dieux enfants , qui, nés de. vierges (*)., ornés de turbans et de pierreries, vont s'éveiller sous .l'aile des oiseaux frissonnants au premier souffle du mar tin? C'est là une nouvelle époque dans la Genèse des religions. Le grand lis des eaux qui renfermait dans son calice la première âme des choses , s'est épanoui au sor leil des patriarches , et ses semences , dispersées par le$ vents , ont fait partout germer les dieux. Le flot de l'Être se précipite de sa souroç , la vie se divise , l'abstraction se personnifie ; le passé commence à s'accumuler, et peut déjà se raconter. Il est temps de quitter l'hymne pour le récit, les Védas pour les épopées, l'Orphée de l'Inde pour son Homère.

(*) Harivamça. Langlois, 1. 1, p. 269.

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