L ÉPOPÉE INDIENNE
Parcourez r Angleterre , rÂIIemagne , la France; partout , avec des visages divers , vous trouverez haletant et vivant d'une même oinbre de vie , les hommes attachés, non au présent , mais à l'attente d'une chose qu'ils ne savent comment nommer. Virgile, Homère, Dante, Shak* speare , ne suffisent plus pour repaître ces esprits magnifiques. Il faudrait, disent-ils , de nouvelles sources d'eau vive pour nous assouvir dans notre désert moral. Et voilà qu'en effet soudainement jaillit du rocher un flot d'inspi* ration qu'aucune génération n'a encore détourné à son profit ; voilà que des noms jusqu'ici ignorés sont prononcés, des langues, des religions perdues sont découvertes, des dieux retrouvés. Une poésie inconnue , la poésie indienne , commence à se révéler. Par delà l'Homère grec, un Homère indien se montre à l'extrémité des temps , puisque les critiques les pluô modérés placent sa naissance mille ans avant le Christ. Hâtons-nous donc de nous tourner de ce côté; voyons ce jjue peuvent être une Odyssée, une Iliade au bord du Gange. Qu'avons-nous de commun avec ce génie que le temps et l'espace ont mis si loin de nous ! Que fàut-il en espérer pour l'avenir t Quel bon ou mauvais augure en tirer 1 Virgile et Homère ont prêté quelque chose de leur vie au siècle de Léon X et de Louis. XIV. Quel siècle ndtra au souffle de cet Homère du golfe de Golconde 1
L'Inde, comme la Grèce, a deux épopées principales. Sous les titres du Ramayana et du Mahabharata , elle a son Iliade et son Odyssée. Si l'étendue des œuvres fusait seule leur importance, cette littérature serait, sans contestation, la première de toutes, puisque le moindre de ces poèmes renferme ou moins trente mille vers. Le
tiers du Ramayana a été publié dès 1800 à Sérampbre ; mais , dans le trajet des Indes en Europe , le vaisseau qui portait une' partie de cette cargaison fit naufrage. Le premier et le troisième volume parvinrent seuls en An-* gleterre. Il y a quelques années , Willielm Schlegel ^ persuadé sans doute que la question littéraire de notre temps est celle de la renaissance orientale, a entre^ pris une édition complète des deux épopées. Cette publia cation n'est point termixiée , en sorte que, dans Tétat actuel de la critique » ces grandes masses de poésie sont encore en.partie inconnues. Colosses de Tbèbes enseve** lis jttsqu au front dans les sables , on n'aperçoit que leura diadèmes. Cependant les fragments mis à découvert suffisent pour déterminer le genre et le caractère de Tensem-t ble, de .même que» sur une partie d'un animal perdu, les naturalistes recomposent le tout vivant dont elle a été détachée.
La forme de ces compositions exclut l'idée d'une analyse littérale. S'il fallait ici marquer le caractère du poëme d' Arioste , vainement voudrait-on suivre un à uix tous les pas de ce génie capricieux. A peine entré dans le la^byrinthe encbanté , on perdrait le fil qui échappe sou^ vent au poëte lui-même. Or le sentier vagabond d'Arioste est une voie droite et classique auprès de celle du poëte indien. Pénétrerons-nous donc au hasard dans cettQ immense forêt vierge , et suivrons-nous tous les sentiers que ^los yeux rencontreronti Bientôt nous serions égarés sans espoir, s'il est vrai que Ton ne peut mieux expliquer l'exubérance de ces poëmes qu'en la comparant à cell^ de cet arbre indien dont les branches, en retombant à terre , s'y attachent , s'y divisent, s'enracinent, pous-
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sent des rejetons qui deviennent eux-mêmes des arbres, lesquels se ramifient de nouveau, et, germant, se re-» produisant , se multipliant ainsi en chaque endroit, forment une forêt qui n'est , pour ainsi dire , qu'une seule plante d'où s'exhalent toutes les harmoiaies d'un même continent, parfums vivants , murmures, bourdonnements de la nature des tropiques. Où est le germe , où sont les branches , où est le tronc de cet arbre infini 1 De même , dans ces épopées, chaque incident tend à devenir un poëme. Que ferons-nous pour ne pas nous perdre dans cette immensité 1 nous imiterons les Européens quand ils veulent s'établir au sein des forêts vierges dés grandes Indes; Ils se hâtent d'y tracer de longues voies droites qui abou* tissent à des points déjà connus. J'établirai ainsi plusieurs divisions dans l'examen de ces épopées encore immacu'» lées comme les savanes et les forêts où le condor et le boa ont seuls jusqu'à présent fait leur séjour. Je cherche-» rai les rapports de cette poésie avec son auteur, avec la religion nationale, avec la nature asiatique, avec les in-* stitutions civiles et l'histoire des Indes en général.
D'abord , je veux savoir quelle a été la condition du poëte lui-même. Son- nom est Valmiki , et notre siècle ne passera pas sans que ce nom soit inscrit à côté de ceux d'Homère , de Dante et de Shakspeare ; car Valmiki est de la famille de ceux qui résument toute une civilisation.. Comment a-t-il vécu 1 comment a-t-il composé son ouvrage 1 Ces questions sont résolues par le fait , dès le début du Ramayana. Cette épopée, comme celle de Dante, met d'abord en scène la personne du poëte. Retiré sous les ombrages d'une forêt sacrée, dès les. premiers vers il se prépare par une longue purification.
à recevoir l'inspiration divine. Tout annonce en lui un homme de la caste des prêtres , qui épure son esprit pour le rendre digne dé produire le poëme national des 'Indes. Son sanctuaire est dans le fond des vallées. II fait ses ablutions dans les eaux divines du Tomosa. Ses disciples lui apportent au bord du fleuve ses vêtements religieux, et quand il sort des flots , son esprit sans tache est prêt à reproduire fidèlement les images impérissables que les dieux voudront y imprimer» Qui ne voit le sens profond caché dans ce début t Où est Thomme qui , avant d'accomplir sa tâche, n*a besoin d*une ablution intérieure? Où est celui qui ne s*est baigné dans le flot des douleurs humaines avant de recevoir, selon Vexpression orientale, la seconde vie, c'est-à-dire celle de Tinspiration 1 Où est le philosophe , l'artiste , qui n'a une fois au moins lavé la poussière de ses rêves au bord des lacs immaculés et rafraîchi son front dans 1 ' abîme insondable! Tout poëte , avant de commencer son œuvre , ne se recueille* t4I pas dans le secret des forêts, ou dans le secret de son cœur: Byron dans la mer des Cyclades, loin des bruits de l'Angleterre; Chateaubriand dans les forêts de l'Amérique du Nord ; avant eux, Camoëns,'dans la solitude de TO* céan ; Milton, dans la solitude des ténèbres ; Dante, dans la solitude plus aveugle de l'exil? Les peintres du moyen âge, plus poètes encore quepeintres, s'agenouillaient. avant de prendre leurs pinceaux, et ils commençaient par adorer en eux-mêmes l'image qu'ils allaient représenter. C'est-à-dire que nul n'entre dans le royaume de la poésie, de la philosophie , de la raison , sans passer par une épreuve quelconque , et cette idée est inscrite en traits ineffaçables au seuil de l'épopée indienne.
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La scène suivante achève de donner à ce début toute sa valeur. A peine le poëte indien s'est-il préparé par la prière et la macération , à peine est-il parvenu à Tétat de sainteté , que le dieu suprême Brahma descend des hauteurs jdu ciel, et vient le visiter dans sa hutte de feuillage. Valmiki le reconnaît à travers ses traits mortels. Il se prosterne pour l'adorer ; puis, lui présentant un siège fait de bois de sandal , après lui avoir lavé les pieds , il l'invoque par le salut étemel. ,Le dieu lui ordonne alors de chanter Rama , le héros de la caste guerrière : « Achève, lui dit-il f le poëme divin de Rama. Aussi longtemps que les monts s'appuieront sur leurs bases , et que les fleuves poursuivront leur cours , le Ramay ana sera répété par la bouche des hommes , et tant que le Ramayana durera , mes mondes infinis te serviront d'asile. »
Que peut être \tne œuvre ainsi imposée par la religion, si ce n'est un acte du culte , une épopée sacerdotalel Tel sera, en effet , le caractère de cet ouvrage. Mélange du prophète et du guerrier , il tiendra du Coran et de l'Iliade. Ce qui manque aux civilisations grecque, romaine , moderne , un poëme épique né de l'inspiration de la caste des prêtres sera l'attribut particulier de la civilisation indienne. Dans l'Iliade, qui est voisine de cette antiquité, combien le principe de l'inspiration n'est-il pas différent ! Homère est entièrement affranchi du génie du sacerdoce. C'est un vieillard qui va librement de ville en ville , non un prêtre attaché à un sanctuaire r « Chante, déesse» la colère d'Achille, » voilà ses premiers mots. C'est lui qui commande et s'impose à son dieu ; c'est lui qui l'aiguillonne. 11 règne dans son œuvre , et , par ce début , on sent déjà que l'art grec a conquis une pleine indépen-
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dance. II dispose à son gré des événements et des traditions ; il les change comme il lui plaît. Les cieux mêmes lui sont soumis, car il les orne à sa fantaisie ; et toujours orthodoxe, pourvu qu'elle soit belle, sa croyance renfermée déjà un septicisme prématuré. Dans l'épopée indienne , au contraire , le poëte est soumis en esclave au dieu qui le visite et lui prescrit son œuvre , comme un rituel liturgique. Il se prosterne la face contre terre au seuil de son poëme ; le caractère du génie oriental est ainsi représenté dans ce premier dialogue de Valmiki et de Brahma • du poëte et du dieu ; ou plutôt il n'y a ici ni poëte, ni artiste, ni poëme, piais un dieu, un prêtre, un sanctuaire, une cérémonie solennelle, l'offrande de la parole harmonieuse ; car ces épopées sont placées au rang des livreâ sacrés : elles sont pour les Indiens ce que le Coran est pour les mabométans, l'Evangile pour les chrétiens. C'est sur ces livres ouverts que se prêtent . les serments dans les actes de la vie civile et politique ; et ce caractère, sacré peut-il être exprimé avec plus de force que dans les vers suivants : «< Celui qui lira le récit des actions de Rama sera délivré de tous ses péchés ; il sera exempt de tout malheur dans la personne de son fils , de son petit-fils. Heureux qui, écoutant le Ramayana, l'a compris jusqu'à la fin ! heureux qui seulement l'a lu jusqu'à la moitié I II donne la sages^e au prêtre, au noble une noblesse nouvelle , la richesse au commerçant , et si , par hasard, un esclave l'écoute , il est lui-même anobli (^) .
Après que Valmiki a reçu ainsi Tordre du ciel, ne pensez pas qu'il se jette soudainement au milieu des évé-
'(^) on retrouve une promesse semblable dans le poëme tout chfétteoiie Tjiurel.
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nements de son poëme. Le génie ie FOrient ne procède pas avec cette impatience. Avant que l'action commence, il faut encore assister à Tune des scènes qui peignent le mieux la nature contemplative de l'Homère indien. Troublé par l'inspiration qui s'approche, accablé du fardeau de sa pensée , le poëte s'assied au pied d'un arbre séculaire. Là il rêve aux vertus, à la noblesse, à la beauté de son héros , et cette méditation est le sujet de son premier chant. Vous voyez ainsi par avance le plan entier de son poëme se dérouler au fond de sa pensée. Il aperçoit , dit-il , dans son esprit tout le sujet de l'historre de Rama, aussi distinctement que le fruit du dattier dans le creux de la main. Il mesure lentement dans son intelligence l'étendue de ce poëme , océan merveilleux rempli de toutes les perles des Védas. Cette scène, qui suit de près celle de l'apparition. du dieu, donne au début du Ramayana un caractère de contemplation et d'extase qui répond à tout ce que nous savons de la religion et des habitudes d'esprit du peuple indien. Le poëte voit des yeux de sa pensée son œuvre plus parfaite assurément qu'il ne la fera jamais : n'est-ce pas là, en effet, le moment le plus beau de tout ouvrage humaini Combien Homère est loin encore de cette idée ! Il est aussi impa« tient que le génie de l'Occident. Dès les premiers mots , il se précipite sur son sujet, comme un aigle de TOlympe qui s'abat sur un troupeau , tandis que Yalmiki plane d'abord dans la plus haute nue avant de descendre à Ta réalisation de son dessein. Longtemps il contemple l'idéal des événements et des choses qu'il décrira plus tard| création intérieure de figures que personne ne verra , d'harmonies que nulle oreille mortelle n'entendra; genèse
des formes impalpables, beautés, sommets inaccessibles, parfums non respires , lumière , strophes , voix dont le poëme ne sera que l'écho ou Tombre atténuée I Nousmêmes nous admirons dans les œuvres des poètes et des sculpteurs les personnages et les figures qu'ils ont créés. Que serait-ce donc si nous pouvions entrevoir ces images, ces êtres moraux, non point tels qu'ils ont été imparfait tement réalisés par des instruments incomplets, le ciseau, le pinceau , les langues humaines , mais tels qu'ils ont apparu, dans leur nudité idéale, à l'esprit de leurs auteurs ! Il n'est point d'artiste qui n'éprouve une douleur sincère en comparant à l'œuvre qu'il a rêvée celle qu'il a exécutée , et c'est la différence de ce modèle intérieur et du plan réalisé qui sert de préambule au Rainayana. Qui ne serait frappé de la grandeur de ces idées , ran-* gées ainsi qu'une avenue de -sphinx intelligents à l'entrée du monument t
Admis dans l'intimité du poëte du Gange , nous avons vu naître ses pensées , fantômes divins à peine revêtus de la parole. Reste à savoir comment , du fond de cette solitude, son œuvre, en ces temps reculés, a pu être répandue et conservée dans la mémoire des hommes. J'ai montré ailleurs (') de quelle manière une question semblable a renouvelé de nos jours la critique à l'égard d'Homère. Qui croirait que la plus grande lumière sur cette question nous vienne des bords du Gange ? C'est pourtant ce dont il est facile de se convaincre. Pour achever sa confession , Valmiki raconte en effet de quelle manière son ouvrage a été porté de bouche en bouche ; et l'on est étonné d'apprendre , dans ce récit , que des institutions
(*) De l'histoire de la poésie. Homère. V. Allemagne et Italie.
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poétiques, parfaitement analogues à celles de la Grèce héroïque et de l'Europe féodale, se retrouvent dans la presqu'île en deçà et au delà du Gange : des rapsodes qui chantent les fragments dupoëme national, des ménestrels qui sont eux-mêmes récompensés par les auditeurs , comme ceux du moyen âge., Il faut citer ici textuellement cette partie du Ramayana, qui fournit des points de comparaison si évidents entre des sociétés que tout d'ailleurs semblait séparer.
" Le poëme du Ran^ayaha étant achevé, Valmiki se demanda : Qui le fera connaître au monde? En ce moment, deux disciples se jétèreïit aux pieds du sage, tous deux illustres , à la^ voix mélodieuse , tous deux habitant un ermitage. Ayant regardé ces jeunes hommes ingénus , il leur dit , après avoir baisd leur frorrt : — Apprenez le poëme révélé ;.il donné la vertu et la richesse : plein de douceur lorsqu'il est adapté aux trois mesures du temps , plus doux s'il est marié au son des instruments, ou s 'il 'est chanté sur les sept cordes de la voix. L'oreille ravie, il excite l'amour, le courage., Tangoisse , la terreur. — Après avoir ainsi parlé , le sage enseigna aux deux jeunes homnnes tout le poëme de Rama. Dès qu'il l'eut confié à leur mémoire , il leur dit encore : — Que cette histoire soit chantée par vous dans l'assemblée des sages, au milieu du concours des princes et dans la réunion des bons. : — Ces deux jeunes hommes, l'exacte ressemblance du héros, l'image réfléchie de ses perfections , éminents dans les livres sacrés , dans les mystères de la musique , chantèrent le poëme en présence des sages ; et les dieux descendus de l'empyrée, et les génies et les princes des serpents furent ravis d'é-
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tonnement et de joie. A des temps marqués*, les deux princes bien -aimés recommençaient leurs chants ; et les sages se réunissaient par milliers pour les écouter, les yeux immobiles de plaisir et d*adkniration. Et ils s'écriaient : le grand poëme ! Tirnage fidèle de la vérité ! D'anciens événements nous sont montrés comme s'ils se passaient sous nos yeux. Ceux qui chantent ce poëme dans .cette langue de miel sont deux princes d'une origine divine. que ce chant est pur ! les mots justement réglés sont unis entre eux par un art inouï. Ainsi rd^ouis par leurs chants , un sage leur présenta un v«ise rempli d'eau consacrée , un autre des fruits de la forêt , un troisième de riches vêtements , ou un vase de sacri^ce , ou un siège fait de bois de sandal. D'autres leur souhaitaient une prospérité sans mélange , ou appelaient sur eux une longue vie. »»
Voilà donc , sur les bords du Gange , les rapsodes d'Ionie et les ménestrels du moyen âge. Il faut ajouter que le caractère de la théocratie est encore empreint dans cette, institution. Ces rapsodes indiens ne yont pas réjouir de lieu en lieu le festin de leurs hôtes , à la manière des Grecs. Us seraient plutôt semblables à ceux du moyen âge, qui ne chantaient guère l'épopée carlovingienne que dans les châteaux de la féodalité. C'est dans une assemblée choisie que se répète le poëme de Valmiki. Composé par un prêtre , c'est surtout par xles prêtres qu'il doit être entendu. Les classes inférieures, les sou* dras, ne jouiront pas du bienfait de cette poésie. Ils soi^t exclus du monde idéal , comme ils le sont en quelque manière du monde politique et civil.
Le Mahabbarata ne commence pas sur un ton moins
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pieux , car il s'ouvre par une conversation de religieux dans un monastère consacré au dieu Braiima. Lessoli* taires prient un de leurs connpagnons de raconter son histoire. Celui-ci cède à leurs instances ; il répète toute une épopée dans les intervalles des sacrifices, et Tlliade orientale est chantée dans une cellule d'eritiite.
Au teste , le sujet de Tun et de l'autre de ces poëmes est une guerre religieuse. Dans Tun et dans l'autre , le héros ya secourir les ermites , les prêtres , les solitaires , dont les autels et les monastères sont menacés par une race ennemie. Souvenir des luttes de deux peuples, de deux religions, c^est de ce chaos social qu'est sortie l'organisation des castes de la haute Asie : en sorte que l'épopée est ici le commentaire de la législation , et que la tradition poétique lient la place de l'histoire. A ce fond du sujet se rattachent , comme autant de rameaux au tronc, plusieurs scènes qui peignent, sous ses aspects divers , la société asiatique , le rd dans son palais , le brahmane dans son ermitage, le héros sur sa litière embaumée , les cérémonies ^du culte , les bûchers des funérailles , les prêtres sur des chars doux comme la pensée, }es armées précédées de troupeaux d^éîéphants enivrés , les bayadères , les forêts retentissantes de l'écho des hymnes et des prières, liturgiques, les cités semblables à des lacs féconds en perles , les Solitudes ^ les. fleuves , les mers , tout le tableau de là nature des Grandes-Indes td qu'il est encore malgré les révolutions des temps. II est surtout impossible de ne pas remarquer d'étranges ressemblances entre le principe de cette civilisation et celui de la civilisation catholique, un principe commun, Tascétisme, une sorte de chevalerie , des chartreuses païennes , des
anachorètes plongés dans la macération, des pèlerinages» et dans le dogme, une trinité divine. Ne semble-t>il pas que cette société soit l'image anticipée de la société féodale , représentée dans les poëmes de chevalerie S Arthur et de la Table ronde î L'analogie serait complète , si Ton oubliait cette unique différence : d'une part, en Orient , le panthéisme , le dieu confondu avec la création ; de l'autre, en Occiden^t, la personnalité de Dieu distincte de l'univers. Voilà par quel abime ces deux mondes sont séparés. Cet abîme est plus profond que l'océan qui les divise.
Après cet aperçu général , je cherche les rapports de l'épopée indienne avec la religion, et je ne tarde pas à découvrir un fait si extraordinaire , qu'aucune autre litté* rature n'en présente de semblable. N'est-il pas étrange de penser que tous les héros de ces poëmes sont des dieux incarnés , qui ont consenti à revêtir les formes et les douleurs de l'humanité? Rien pourtant n'est plus vrai. Encore faut-il ajouter que ce, ne sont point, comme dans Homère , des dieux qui , n'empruntant de l'homme rien que sa beauté et sa sensualité , gardent au sein de ce changement la félicité inaliénable de l'Olympe. Non ; la figure humaine n'est pas seulement un masque pour les divinités des Grandes -Indes, c'est une incarnation dans le sens le plus réel, et« pour tout dire, le pluâ chrétien. Pour relever l'univers de* sa chute, le dieu fait homme souffre, gémit, pleure , combat , accepte toutes les conditions de la vie humaine , jusqu'à la mort même ; aussi Rama n'est-il rien que le dieu Vichnou , qui a consenti à devenir le nis d*un ancien roi, et à parcourir toutes les chances de la vie terrestre. Mais ce qui est manifeste
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dans le héros prineipal du peëme , ne laisse pas d'être vrai, à Végard des autres personnages. Si vous les pressez et les poussez à bout, vous finissez toujours par reconnaître en eux quelque divinité ou quelque verbe fait homme , au degré le plus élevé comme au plus abaissé de Téchelle sociale. Chez ces rois qui régnent vingt mille ans , chez ces ascètes qui passent dans l*abstinence et la componction des siècles de siècles, il n'est pas difficile de soulever le masque et de retrouver l'Être suprême. incarné dans le prêtre , le guerrier, le monarque. Mais si vous voyez passer un niiendiant porteur d'un parasol et d'une urne à demi brisée pour solliciter les aumônes des soudras , malgré cet abaissement , ne vous fiez pas trop à rapi>arence ; sous la figure de ce mendiant est caché le dieu Siva , qui vient expier ainsi je ne sais quelle faute commise à l'origine, de l'éternité. Le dieu étant ainsi caché sous chaque personnage , cette épopée mériterait-bien mieux que celle de Dante le titre de Divine comédie.
En même temps que les dieux sont cachés sous la figure des héros , ils ne laissent p£is de se montrer dans les cieux. Ils se retirent dans leurs domaines p^irticuliers, ou ils se rassemblent sur le sommet du mont Mérou C'est sur cet Olympe indien ^ue se retrouvent, image anticipée de la Grèce et de l'Egypte , les ancêtres des divinités occidentales : Maya, la reine de l'illusion, couverte du voile qui s'étendra plus tard sur l'Isis du Nil ; Crichna , le dieu du soleil entraîné par les chevaux que doit régir Apollon ; Siva, qui brandit le trident qu'il doit léguer à Neptune ; l'Aurore avec son char traîné par des perroquets; la déesse Prithivi entourée des panthères
qu'apprivoisera Cybèle ;et au-dessu3 d'eux tous'Brabma,
qui , pour coUiei^, porte à 6on cou la chaîne des êtres que recueillera Jupiter. Il y a loin de ces émanations de rHimalaya aux formes de l'art de Phidias.
» Du feu du sacrifice surgit un être surnaturel , d'une splendeur incomparable, puissant, héroïque , marqué du fiigne des augures , couvert d'ornements divins , égal eâ hauteur au sommet des montagnes , redoutable comme le tigre , aux épaules et aux Aanes de lion , étincelani comme la flamme du soleil ,' les mains couvertes d'an* neaux , le cou entouré d'un colUer de vingi-sept perles^ les dents semblables au roi des astres : il tenait embrassé pomme une épouse bien*aimé^. un lai^ vase d'or, m-» crus té d'argent , et rempli de la boisson ambroisienne des dieuXi II dit: — Jesuis une ânanation de Brahmadescendu sur laterre< Puis il devint invisible. En ce moment, les appartements des femmes rayonnèrent de joie , comme lorsque l'air brille des rayons de la lune automnale. » •
Ce qui résulte des réflexions précédentes , c^est que le dieu, étant partout et immédiatement présent, s'inceu*ne à la fois dans plusieurs héros , dans une famille , dans toute une. race d'hommes. Il converse avec lui-même, il S3 cherche, se poursuit, s'interroge, se répond, sans laisser presque aucune place à l'humanité pour agir et so développer. Les dieux se font hommes; les saints, les ascètes, les héros , de vertu en vertu deviennent dieux. Nul ne reste dans une condition , une forme précise. Tout s'agite au sein d'une même personne infinie, de l'Être éternel, qui éternellement se transforme dans chaque créature, dana le brin d'herbe, la vague du fleuve, le prince des serpents, le roi des hommes; de telle sorte que l.e héros de l'épopée n'est que le héros du panthéisme.
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Dans la poésie homérique , les dieux et les homraes se partagent l'action ; leurs fortunes sont distinctes; vous ne risquez pas de les confondre. Le ciel et la terre se font , pour ain^i dire , équilibre , et c'est une des causes d'où naît la sérénité, de la poésie grecque. A Tacitreextrénnité de l'antiquité , chez les. Romains , les dieux ont presque disparu, du moins ils n'ont conservé que le masque. Dans Virgile.^, des combinaisons purement humaines ont pris la plaee de la foi et de la religion ; c'est le défaut opr posé à la poésie indiemie , qui , pour ainsi dû* e^, enivrée iî'dle->mèmfi, è$t un acte defoi plutôt qu'une œuvre d'art. L'Inde est la poésie; la Gfrëce est le poète. '. ^ D'ailleurs, des moiiuments ne retraœnt pas seulement l'histoire des croyances, ils peignent aussi au vif la nature physique et lé clioriat de la haute Asie. A mesure que le héros voyage dans les forêts primitives ^ il interroge son guide suc l'histoire et Ja naissance des montagnes , des fleuves ; Jes images du berceau des choses occupent autant <ile plaee que le récit des actions. C'^st là* qu'il faut cher*pher ces images colossales et naïves qui tiennent tout enr semble de l'enfant et du géant , et qui furent la première géologie de l'humanité : les quatre éléphants monstrueux qui supportent le monde aux quatre points cardinaux ; l'île de Ceylan appuyée au fond de la mer sur la carapace d'une tortue immobile; le serpent qui^ s'enlaçant autour des flancs des montagnes, les arrache de leurs fondements. Chaque forêt , pour mieux dire , chaque fieur a son his* toire. A. la généalogie des tribus et des peuples s'ajoute celle des diamants , dps .perles , de^ lis. Car la création n'est point dépeinte comme achevée ; elle continue de ver» en vers, et ses époques successives font elles-mêmes unç
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partie des scènes du Ramâyana. De nouvelles organisa* tions terrestres fournissent, en surgissant , de nouveaux épisodes ; le monde physique semble éclore incessamment au souffle du poëte, et jusqu'au dénoûment il grandit comme un héros, en. même temps que le nr^onde idéal. C'est ainsi que la naissance du Gange sert de sujet à l'un des fragments les plus fameux de l'œuvre de' Valmiki :
i< En ce temps-là, la terre était pavée de tourterelles et d'oiseaux célestes ; les sages virent la chute du Gange de la hauteur de l-Éther jusque dans le fond des vallées. Pleins dé surprise, les dieux eux-mêmes vinrent, sur des chars traînés par des chevaux et des éléphants, pour as<» sister à l'arrivée merveilleuse du Gange ('). Illuminé par leur présence et par la splendeur de leurs ornements, l'air brilla de l'éclat de cent soleils, pendant que les écailles des serpents* d'eau et des crocodiles étincelaient au jour. A travers la blanche vapeur des eaux brisées dans mille chocs , la lumière parut voilée sous des brumes automnales, comme sous les ailes d'un troupeau de cygnes tournoyants daiis l'abîme ; ici l'eau se précipitait par torrents, là elle s'assoupissait majestueusement dans son lit, plus loin elle débordait de toutes parts , ou elle s*engoufFrait dans les cavernes, et recommençait à jaillir en mugissant. Tombée d'abord sur le front du dieu, et de sa chevelure de neige ruisselant sur. 4a terre, cette onde se prodiguait sans s*épuiser. Et les sages qui habitaient ses bords, pensant en eux-mêmes : C'est la rosée du front du dieu , s y plongèrent aussitôt ; et toutes les créatures virent avec joie l'approche de l'eau céleste , et toutes furent purifiées dans l'eau du Gange.
(*) Dans l'origitial, le Gange est féminin,