LES PROPHÈTES
Les griffons qui gardaient le trésor des déserts étaient isolés de toute la nature vivante ; de même, il fallait, pour conserver l'or pur de la tradition, la doctrine de l'unité de Dieu, un peuple qui 4emeurat sans alliance avec le genre humain, puisque c'était dans les moments de trêve>> dans les mélanges de races, que s'accomplissaient le» mésalliances entre les cultes» et que s'accroissaient Iei> divisions intestines du polythéisme. Assurés qu'il n'y avait aucune^ alliance possible entre leur religion et celles du reste de l'Orient, les chefs des Hébreux n'ont jamais^ cherché 4 convertir personne . ils ont détruit, ils n'ont pas soumis. Dans tous les lieux où ils sontarrivés, ils ont fait autour d'eux un désert ; ce peuple devait vivre> seul sur la terre et dans le temps , comme son Dieuvivait seul dans le ciel et dans l'éternité.
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Mais dans cet isdement il était sans, cesse oppressé par le grand secret que lui seul possédait dans l'univers ; il savait qu'il était le confident de l'Etemel, il prêtait Toreille à ses invisibles messages, il subissait toutes les incantations de la solitude; une voix lui disait qu'il portait l'avenir dans son sein, qu'il valait mieux que sa destinée. A son insu, le travail de l'avenir le tourmentait ; il en était à la fois orgueilleux et accablé : toujours il était sur le trépied, et la prophétie ne pouvait manquer d*être le ton dominant de sa poésie et de son culte.
Pourquoi n'avons-nous point trouvé de voyants chez les Indiens, les Persans, les Égyptiens t Le prophète à la place du prêtre se montre ici clairement pour la pre- . miëre fois. Dans les cultes panthéistes il n'y a rien qu'un éternel présent ; les générations se confondent entre elles plutôt qu'elles ne'se succèdent. Qu'attendre del'avenir dans ces sociétés! pourquoi l'appeler, pourquoi le redouter! le Dieu n'est->il pas enchaîné paria fatalité, l'homme par la caste! Où est l'espérance au milieu de ces lieils qu'au* Clin Messie ne- doit venir briser! A peme si en Egypte on trouve, perdu dans les sables, un oracle, celui d'Am* mon, avare de paroles qu'il faut provoquer. Que sont les devins de Chaldée à côté de Daniel (*) ! Ce n*est que dans le sein du peuple hébreu qu'éclate véritablement le génie de l'avenir, car son Dieu est libre : il peut, il veut, il élève, il change, il détruit, il se courrouce, il s'apaise. Ce qui a été cessé d'être la règle inflexible de ce qui sera. Avec la personnalité divine, le miracle de la liberté éclate dans le monde, les vieilles institutions s'ébranlent, les temps
(») Daniel, iv, 7.
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jaaqae-là enveloppés se déroulent ; l'avenir» comme un livrefermé, s'ouvre enfin ; aussitôt Thoinme se sent pressé de le feuilleter, il le dévore par avàiice.
De là l'image d'un peuple qui^ rejetant un présent odieux, vit toujours hors de lui, dans l'attente de l'im^ possible. Le ministère des prophètes est une base essen** ttelle de sa constitution, qui .répose sur un double sacer^ doce. Celui delà tribu de Lévi est héréditaire ; il maintient, il consacre la tradition, et plusieurs de ses traits lui s(mt communs avec le sacerdoce du reste de l'Orient ; mais indépendant de cette caste, s'élève un sacerdoce libre, personnel, spontané : c'est celui des voyants. Ils ne pui* sent leur autorité qu'en eux-mèmeâ ; souvent ils sortent des derniers rangs de la foule ; tribuns du peuple de Dieu, leur mission est de réveiller le sacerdoce héréditaire, toù* jours près de s'endormir dans les formes.dii passé. C'est par eux que la figure du dieu s'éclaire, s'épure, se si»ri^ tuaUse de plus en plus dans les intelligences. Ils veillent pour empêcher la confusion de Jéhovah et de Baal ; ils réjpandent incessamment une âme nouvelle dans les rites anciens. Leurs paroles étaient d'abord soumises au rhythme : elles pouvaient être chantées. Plus tard ils se contentèrent de la prose parlée ; mais toujours il eurent une intelligence profonde des temps dans lesquels ils vécurent. Les premiers dans l'antiquité ils s'aperçurent que le vieil Orient était mort ; ils célébrèrent p&r avance ses -funérailles. Dans un temps où les empires d'Egypte, de Babylone', étaient encore debout, quand rien en apparence n'en annonçait la ruine, ils eurent le sentiment assuré que c'était fait de cette société. Où puisaient-ils cette science! le dieu de l'histoire vivait en eux. Du fute
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de l'idée de Tunité divise, oomme du haut d'une tour merveilleuse, il» dominaient tosi l'horizon de r antiquité; ils voyaient d une vue dielîacte crouler les vieux systèmes religieux qui les entour^ienti él avec les divinités surannées tomber les sociétés, les empires, leè États, qu'elles avaient soutenuift jusque*là. C'est dans l'histoire religieuse qu'ils lisaient l'histoire politique et civile; la mort des dieux leur enseignait par avance la mort des peuples. Lorsqu'aucun tempb n'avait encore chancelé , que les sacerdoces orientaux étaient dans une paix preiMide^ qudlee voix étranges interrompent ce silence 1 Prophétie contre Babylanê ! En ^et, l'empire des Mèdes est né i l'écart, il sort de son obscurité ; il vient à point nommé enbjuguer Babylone. Prophétie contre fSgypt^l En effet, Cyms sort de la caiMHie des bergers ; son successeur est au bereeau. Ils se lèvent ; Cambyse fait battre de verges les ossements de» Pharaons. Prophétie contre Damas et le royaume dÉpkraim I E2n effet, ces royaumes vont être enlevés comme des nids d'oiseaux par l'oiseleur de Chaldée. Chacune des paroles des prophètes semble être un. jugement de Dieu, tant l'exéeution est prcmipte. Du lieu élevé où leurs esprits habitaient, rapides ambas^ sadeurs de la politique sacrée , ils découvrent le pian de la Providence , pendant qu'il demeure encore caché dans l'ombre à tout le reste de la terre.
D'aiUeurs'ils ne s'occupaient pas seulement des peuples étrangers, ils ramenaient surtQut leurs regards sur la Judée ; même le temps où ils parurent fiit celui où se débattit la question de l'indépendance nationale du peuple hébreu. C'est en ce moment suprême qu'ils éclatent, au lieu qu'ils disparaissent également quand l'indépendance est sans
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péril, et quand die est sans avenir. Chacun d'eux, à cet égard, a un calraetère particulier : Isaïe avertit de loin,' c*est lai qui plane de plus haut; il commence le premier h montrer le danger du côté de la Chà}dée ; Jérémie esl bri^é par r^vénement» il se résigne au joùg^ £zédiiel se rdiveja captivité Texalte; les animaux des cultes de Per-> s^lis et de Babylone l'emportent sur leurs ailes; il marque le chemin du rétour ; il trace le plan du second temple. Mais, mdgré les différences de situi^ion^.Ies prophètes ont tous la même peisée, la même politique^ la même crainte; en face de l'Orient réuni contre #nx, ils invoquent lilans le èiel l'unité de Dieu , sur la terre t'upité dai peu^^^ la réumon des tribus, la Iratemité (^) entre le t<^aume d'Éphraïm et le royaume de Dayid, l'unité du gouvernement, c'est-à*dire l'alliance du sacerdoce jet de la royauté d^ns Je sein de la théocratie. Us imposent ce qu'on appellerait aujoulrd'hui la centralisation par l'obéis* sance de toute la Judée à Jérusalem ; et comme emblème de ci^te unitésouveraine, ils ne veulent qtï'un seul tediple, un seul autel , un seul sacrifice sur la colline de -Sion . Cependant ils étaient partagés eiix^roèmeif entre dèus pensées. S'ils jetaient les yeux sur leurs peuples, sur ccfs quelques tribus éparses au pied des colosses des empires assyriens et perses , ils ne pouvaient s'empêcher de trem*bler. Ils ne trouvaient que détresse, signes- de ruines, larmes, cris, désespoir : et jamais douleur semblable ne aéra égalée ; calr ils voyaient que la Judée, le sanctt^ûre de Tavenir, allait être dispersée^ d'avance ils pleuraient sur sa ruiue inévitable. Au coatraire, lorsqu'ils considéraient quelle idée le peuple hébreu portait daf^s »m ^Uïf (») Ésécbiet, xxxYii, 16-22,
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iU sentaient bien, ^n rrievant la tête vers Jéhovah, qu'ils avaient potir eux, avec la vérité, la force invincible ; et la pensée ne pouvait leur venir, en leur plud extrême détresse, que le peuple qui s*était fait le temple vivant de Dieu fût destiné à périr, puisque c'eût été admettre la défaite de l'Éternel. Aussi, toutes les fois qu'ils remontent à cette idée, le désespoir cesse ; loin de riraindre, ils me* nacent ; ils relèvent le peuple hébreu de la poussière , ils saluent son triomphe, ib le couronnent. Ce mélange de^ douleur et de joie, de dései^poir et d'allégresse, ce sentiment de tout ce qu'il y a de plus faible, la Judée, de tout oe qu'il y a de plus puissant, Jéhovah, cet écho, ce dia* logue de rinfiniment petit et de Tinfiniment grand, voilà le drame divin qui ne se' retrouve que dans le génie hé« bralque.
On a demandé si les prophètes avaient une vue claire de l'immortalité de l'fime. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils avaient foi à l'immortalité terrestre du peuple hébreu. Ce royaume était le vase qui contenait l'esprit de l'Etemel ; il pouvait être brisé dalis sa colère ; il devait être repéré pour sa gloire. Lorsqu'en effet le prophète a chanté les funérailles de son peuple, il ne tarde pas à ce* lébrer^a victoire sur le sépulcre. Et ces idées n'appartenaient pas seulement aux voyants; c'étaient celles du peuple entier^ que l'on peut considérer, dans la suite de sa vie, comme un unique prophète qui vit depuis. Moïse jusques aux Machabées. Même dans l'exil, sous le fouet des archers de Chaldée, lorsqu'il est entraîné, les maini^ liées derrière le dos, il va conduit par un songe sacré ; ai vain il marche les pieds nus sur le sable du désert ; rien ne peut Iç réveiller. Il descend les tristes degrés de la
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servitude , il croit monter les degrés du trône du inonde ; tant il est vrai que la seule idée de Jéhovah Va investi d*une royauté que rien ne peut abolir. Esclave dans la Cbaldée, il oe sent, par la puissance deson dogme, le sou* Térain de la terre.
Combien, au reste, ce serait atténuer les prophètes,- da ne voir en eux que des tribuns du désert! Ils ne brisent les peuples les uns par les- autres, Ita Judée par la Chal«dée , la Chaldée par l'Assyrie , TAssyrie par la Perse, que pour faire éclater davantage la puissance de leur Dieu seul debout au milieu de ces ruines ; ils ne heurtent si violemment les empires les uns contre les autres, qu'afin d'en faire jaillir Tange lumineux de Jéhovah. Loin d'être enfermés étroitement danis l'enceinte d'une cité, d'iine race d'hommes, ils sont, comme la tradition les appelle, des orateurs de Dieu qui lisent l'avenir là où il se forme, c'est^ à-dire en Dieu même. Telle est la hauteur de leur trépied, qu*ils embrassent tout l'horizon de l'histoive, et que chaque siècle est compris comme un flot dans cette vision de l'o* céan des temps ; car ils ne prophétisent pas seulement une série d'accidents , d'événements, comme les oracles grecs , ils annoncent un changement social, une cité, une humanité nouvelle. Le règne de David est pour eux un fige d'or quDaétendent à tout l'avenir. Ils voient d'avance, avec la restauration de ce règne idéal , T unité de Qieu s'emparer de la terre, et cette idée réparer le vieux monde. C'est dans ce sens que l'on a dit avec raison qu'il y a plus qu'une république de Platon dans un seul chapitre d'Isaïe. En effet, les prophéties ne se sont-elles pas accomplies t L'unité des Elohim n'a*t-elle pas triomphé? Jéhovah y
esclave dfins Babylone , li'a-t-il pas détrôné le dieu de Babylonel La fraternité dea petiples hé succède* i-elle pas à l'antique inimitié^ L'Ancien Testament pe renfermait il pas irhpUeitimient le Nouveau , ccHnme le bouton renferme la fleuri La face de la terre n'a-t-elle pas été renouvelée comme l'humanité mêmel Et si ces choses 9ont encore incomplètes^ Chaque homme, à son insu, ne* travaille- t*il pas pour reconstituer l'empire de David suivant le plan divin aperçu à l'origine par ces hommes< divins? Cap toutes les pensées de Dieu, liussi bien que> ses œuvres , sont enveloppées daps une première pensée suprême ; et les hommes qui ont les premiers possédé cette idée, ont possédé réellement la science de tous lea> temps, de toutes les formes à venir.
. Après le retour delfit captivité deCbaldée, dn s'aperçoit d'une chose extraordinaire. La puissance prophétique est passée ; elle s'évanouit dans la bonne fortune. L'esclavage l'exaltait; le tranquille vasselage Vétéint ; elle ne reparaît qu!un moment sous les Machabées avec le péril d'une lutte désespérée. C'est qu'en reconnaissant la protection de l'étraiiger, en se pliant à la souveraineté de l'Asie , le peuple hébreu s'est privé de l'aiguillon de l'orgueil et de oelùi de la douleur. Plus il se fait un présent supporUble* moins il sent le travail de l'avenir. Jamais Vâme de çt peuple ne rendit de plus gprands oracles que sous les verges de la Cbaldée, tandis que la paix, sous l'autorité consen* tie d'un m^tre, ne fit que l'assoupir; son âme résignée cesse de dévorer sa chaîne. Au lieu de bondir, on voit leS) prophètes descendre au ton didactique ; les sentences, les proverbes de l'Ecclésiasle prennent peu à peu la ^lace
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des incantations dlsaïe et d'Ezé^ei. Cen est fait^ le peuple hébreu ne yit plus ^ue d^s promesses du pa$sé ; en pierdant Tindépendanpe) il a peida son trépied .
DU raiNCmt DE LÀ iPOÉSœ HÉBRAt9t)E. LKS PSAUMES.
Le Dieu supi^ême de TOrient en s'incar^ant dans le juonde se développe et s^accroît avec lui , ce qui revient à dire que la création continue indéfiniment , et que ,les livres sacrés ae renferment rien qu'une éternelle genèse* Dans le génie hébraïque, au contraire <, deux, pages suffijiient pour raconter la formation du monde. Elohim crée l'univers par un^Jair de sa voi&nté, puis il le rejette loin de lui : il s'assied à l'écart par delà tous fes cîeux. De cette idée, quelle poésie peut S(»rtirt Sont-ce de longues narrations, de majestueuses épopées, un Ramayana chanté par les lévites! Non assurément , mais un poëma conforme au dieu, rapide comme lui , instantané comme lui y puisqu^il laisse à peine une place au récit , tant sa volonté est prompte à se faire obéir.
Où tout est merveille, la merveille dispariut. Lorsque l'artisan de l'univers en est en mèa.e temps l'âme ^ c'est le surnaturel qui devient, pour ainsi dire, l'ordre régulier ide k nature. Au lieu que « ie erésteur est distinct de son œuvre , chaque changement frappe comme une intervention extraordinaire de sa volonté ; d'où l'idée de pro-
dige. Née en même temps que . celle fie la liberté divine, elle entraine après soi l'enthousiasme , le ravissement , l'action de grâce ; et le psaume, qui résume à la fois tous ces sentiments , est la vraie poésie du miracle. Sous sa verge il &it tressaillir les montagnes , tarir les flots de la mer. Dans ses bonds lyriques , il déconcerte les habitudes de l'esprit, comme le miracle les habitudes de la nature.
Que' £era»ce si de plus la langue des psaumes a le caractère, l'accent particulier de Jéhovah ; si elle semble sortir de sa bouche ardente au milieu du brasier, du désert ; si eh elle tout est mouvement , vie, personnalité ; si les attributs sont eux-mêmes des êtres , les êtres des actions l/) ; si les différences des temps^ sont souvent à peine indiquées ; s'ils sont quelquefois pris indistincte* ment l'un pour l'autre ; si le présent tout entier manque d'expression dans le^ verbes , comme un point indiscernable entre te passé et l'avenir! Ne sera-ce pas la grammaire de l'Éternel , ou tout au moins celle d'un peuple qui , privé de la possession , de la conscience de l'actuel, sent, pour ainsi dire, hors des limites précises de la durée? Que l'on cherche dans une langue semblable les formes de l'épopée , celles du drame , on découvrira à leur place un hymne étemel qui s'accroît d*âge en âge, en même temps que le livre de la loi se développe peu à peu avec lé génie et l'institution du sacerdoce. Le recueil des psaumes contient des chants qui appartiennent à presque
(*) C'est ce que Spinoéa exprime avec une admirable concision dans sa Grammaire hébraïque, p. 54. Infinitiva nihil mihi aliud sunt quam adjectiva subs^ntivata. —Cf. Gesenius, Lelirgebœude der Hebrœisclien Sprache, p. 190, 326, 259.