LA PHILOSOPHIE HÉBRAÏQUE. JOB
La poésie des Hébreux n'est pas toute enfermée dans la louange ou dans la prophétie. Elle connaît aussi le doute avec le blasphème. Son monument le plus achevé semble même fait pour détruire tout ce que les autres établissent. C'est le poëme de Job, sublime défi jeté par l'homme à Dieu au milieu de son temple. Quel est le rapport de ce livré avec le reste des Écritures 1 Comment du sein de la foi a pu naître l'incrédulité la plus prophétique! Est-ce l'inspiration d'un ange révolté et caché dans le saint des saints? Est-ce un jeu de l'esprit, qui s'amuse à déchaîner les forces de labîtne ? Plutôt que d'entrer dans ces contradictions, plusieurs écrivains ont mieux aimé les rapporter à une origine étrangère, quoique, en
(^) Voici les seuls psaumes que M. Ewald, par des raisons plus ou moins arbitraires, attribue au temps de David Ce sont les psaumes xi, VII, m, lY, XXVII, XXIIl, II, ex, XX, VI, XIII, XXX, XXXII, XXIV, XVIII, LYI, XLVllI, LXXVI, CI, XXIX^ YIII, XIX, XXIV, XV.
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effet, il n'y ait pas dans l'Ancien Testament un livre qui tienne plus profondéoient que celui-là aux raciMes^ mêmes de la religion hébraïque. Plus il paraît s'en éloigner, plus il s'en rapproche , en effet ; de sorte que loin de songer à le retrancher de la Bible, je ne saurais comprendre la foi de Moïse sans le blasphème de Job.
Jusqu'ici il a été aisé de concevoir quelle paix Tintelligence humaine a dû puiser dans la révélation de l'unité de Dieu. Reste à voir les contradictions que cette idée apportait avec elle. La première était la question de l'origine du mal , d'autant plus embarrassante , qu'elle n'existait pas même dans les cultes du reste de l'Orient. D'oii venaient l'inpstice, la douleur, dans la nature et dans l'homme? Ils répondaient : Le mal vient des dieux méchants, qui luttent éternellement contre les dieux bons. Ahriman combat contre Ormuzd, Typhon contre Osiris, Siva contre Brahma. Delà le triomphe de l'iniquité dans la société civile ; de là \eé reptiles, les poisons, les monstres dans l'univers organisé. La question ainsi résolue par le fait,~rOrient tout entier put s'endormir sur cette énigme, san^ se douter qu'elle dût jamais se présenter de nouveau.
Mais, dans la Judée, quand fut proclamée l'unité souveraine, la lutte cessa en Dieu ; elle éclata dans l'homme. Ne voyez-vous pas, avec ce dogme dans le ciel, s'élever contradictoirement cette discussion sur la terre : Si Dieu est seul, d'où vientie mal (') ? S'il est le maître, pourquoi l'oppressi'on des bons? S'il a pii façonner le monde à son gré, s'il tient les cœurs dans sa main, pourquoi le triom-
(») Philo Judœus, p. 138.
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phe dea méchants ? Pourquoi Tinnooence persécutée ! Pourquoi l'injustice couronnée 1 En jetant cette énigme dans lé inonde, le peuple hébreu devait nécessairement y chercher une solution ; il ne pouvait même manquer de commencer par en rester accablé ; et si le livre de Moïse avait posé le problème, celui de Job devait tenter de le résoudre. Que Ton ne dise donc plus qu'il est étranger aux Ecritures, qu'il est Chaldéen, Idu(néeA(^), Araba; non^il est Hébreu. Il tient au système de la Bible, comme la4*épohse tient à la question ; le blasphènie est ici la démonstration de la foi.
Voyez comment la question s'engage : il ne s'agit pas seulement du livre le plus poétique (i) des Êcri-. tures ; on peut encore y retrouver, sous des formes orientales» Içs arguments qui> en des sens opposés, n'ont plus cessé de tourmenter l'esprit de l'homme. Fondé sur une ancienne tradition , le poème ( car il est impossible de le prendre pour un hvre historique) commence dans le ciel. Satan n'est point encore irrémédiablement privé de la présence de Dieu. 11 entre dans ses conseils comme un de ses anges familiers ; il lui propose de tenter l'homme le plus juste de la terre, afin de voir si sa vertu se changera en blasphème. Job , qui doit servir à cette expérience solennelle, est soudainement fra^ppé. C'était un prince puissant « un émir; le
(*) Hieron., Prœf. inDaniel. — Herder, von Geistder Ebrœischen Poésie, t. I, p. 116. — De Wette , Kinleitung in dasAlt. Test, 963. Hwald, Das Buch Job, 18, 19, 21.
(') Les parties du livre de Job que l'on considère ordinairement comme apucry jolies sont le prologue ci l'épilogue, les discours d'Eliliu, les chapitres xxvii, xxviii. — Cf. de Weite, Einleit. in das Ait. Test., p. 358, 361. — Ewdld, p. 297.
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voilà étendu sur la cendre^. Pourtant il n'a jamais fait que le bien. Le sentiment de l'injustice $e soulève en lui ; il fait le procès à Dieu. Il est juste, et il souffre. Pour* quoi cela J De cette question qu dqute il nVst qu'un pas; seulement je s^cepticisme du philosophe oriental n'est pas celui des temps modegrnes. .C'est un doute qui , dorutant .de lui-même, s'arrache avec rémords aux fondeipents d^ la foi accoutumée^ c'est uuq incrédulité naissante, mêlée encore à Thymne, à l'adoration, comme un serpent du désert caché au fond du tabernacle. On a trouvé des coor tradictions dans les pensées de Job; d'où Ton a conchii que ce livre est formé de fragments écrits à des époq^e^ différentes. C'est le cœur de Job qui est partagé, cen*9p^ pas son poëme. Il s'effraie dQ ses propres peni^é^s; avant d'entrer plus avant dans la voie du sceptiçisDMi^ il voudrait retourner en arrière ; mais il ne le peut; il ^t engagé dans un chemin qui n'offre point d'issue; ,il se débat contre lui-même. Sous l'aiguillon du désespoir, sous la morsure de l'injustice, il bondit comme un lion, tantôt dans la foi, tantôt dans l'impiété. Il prie, il. adora, il- renie, il chante, il blasphème en même temps. Son âme. dansées mouvements violents, s'est élancée loin de la vieille loi mosaïque ; poussée par un orage intérieur, elle traverse, par intervalles, le Christianisme lui-même. Jamais torture morale n'a fait éclater de semblables orar cles. Ce qui les rend plus sensibles , c'est que Içs amis de Job, encore enfermés dans, l'esprit de la vieille loi, n/e comprennent rien aux transports, aux fureurs toutes divines de cette âme que le désespoir rend prophète. 11^ n'ont que l'intelligence du passé; ce sont de véritables Pharisiens en présence de ce Christ de l'Anciep Je^t^-
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ment. Comme toute la question roule sur l'existence du mal, ils commencent par le nier d'une manière absolue. Sur 'cela, Job montre ses plaies ; il s'écrie qu'il est juste. Ses amis lui contestent son innocence ; ils lui supposent, ils lui forgent quelque crime caché ; ils le condamnent. De degré en degré , cet homme est conduit par la discussion même*à voir disparaître son dernier appui avec le sentiment de son intégrité. Ne se confiant plus à Dieu, ni au monde, ni à lui-même, la dispute achèv^e de détruire ce qui lui reste d espoir. Mais, dans ce moment suprême, dans cette agonie morale, alors qu'il se roule au plus profond de l'abime, soudain , par on ne sait quel miracle intérieur, il entrevoit l'espérance de l'immortalité. Vie éternelle, résurrection («) , ces mots, qui n'avaient jamais été prononcés , brillent là , dans cette tempête morale , comme un éclair dans une nuit ténébreuse. Ce n'est, en effet, qu'un éclair qui s'évanouit, pour faire paraître plus prolonds la nuit et l'abîme qui lui succèdent ; car les amis battus sur tous les points se retranchent dans une banalité sublime; ils font l'éloge de l'univers, de la belle ordonnance dés cieux, des lois immuables des saisons. Qu'est- ce que ^tout cela fait à la question? Que m'importe que les cieux soient bien ordonnés , si le désordre est dans le cœurt Que me fait le repos des océans, si la tempête et les invincibles aquilons se déchaînent au fond de l'âme de ce juste 1 C'est renoncer à la question ; ce n'est pas la résoudre : aussi Job s'empare de cette idée. Las de s'a* dresser à dés hommes dont la raison chancelle et^fuit devant la vérité, il voudrait jouter de raisonnements avec
l») Job, XIX , 25, 26. — Umbrelt,TIieologischeStudien, 1840, heft I, S. 241, 242. — Ewald, 184-192.
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Dieu lui-même ; et • toujours il triomphe amèrement, quand il ramène, avec la logique du désespôi^r, ces mots qui résument toute la question : Pourquoi donc vivent les méchants, et sont-ils gorgés de richesses? l^uare ergo impii vimmt et confortati divitiis ?
Les amis sont réduits au silence, puisque Job a pour lui les faits, et qu'ils ne peuvent lesnier. En ce moment, la nue s'ouvre ; un nouvel interlocuteur vient se mêler au débat. L'Etemel lui-même descend du ciel, et vient' plaider sa cause contre Job. Je me trompe : ce n'est pas une discussion qui continue ; TÉternel ne s'associe pas aux amis qui ont voulu le défendre ; il renie la sagesse de ces âmes vulgaires ; il repousse leur encens banal et leur foi surannée^ il aime mieux encore l'impiété délibérante de Job , parce que cette incrédulité apparente est pleine du Dieu de l'avenir, et que ce cœur se déchire par une surabondance dévie. Cependant il se retourne contre lui; il l'écrase d'un mot. Vous connaissez cette ironie sublime : « Où étais-tu, quand je posais la terre stir sa base, quand je dis à la mer : Tu li'iras pas plus loin? » Ce n'est plus là une discussion ; c'est la voix du tonnerre, c'est la poésie de la foudre qui jaillit de la nue, et met en poussière la raison mortelle. Elle' pleut des cieux comme une pluie d'orage, au milieu d'éclairs et de tonnerres retentissants. Le raisonnement tombe, la logique disparaît sous ce flot de magnificence. Job se tait; il est' vaincu, non par la persuasion, mais par la violence que fui fait le sublime ; son œil est ébloui plutôt qu'éclairé par ce torrent de l'éternelle splendeur.
Aujourd'hui , à quatre mille ans d'intervalle , dirai-je que ces réponses satisfont à la question ? Loin de là ; elles
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la tranchent, elles ne la résolvent pas. En effet, TÉternel vante la sagesse qu'il a montrée dans )a création de la nature extérieure, dans Torganisation de Taigle, du cheval,
de Téléphant ; maiii si Job eût pu se redresser un moment»
n'aurait-il pas répondu à ce terrible -adversaire : «Pour-* quoi donc ne m'as-tu pas donné les écailles et la cuirasse deLéviathan contre les blessures et les morsures de la pensée? Pourquoi ne m*as-tu pas donn^ la félicité de l'aigle dans la nue? Pourquoi ne m*as-tu pas donné l'indépendance et la joie du cheval dans le désert? Il respire les vents qui passent, et il est heureux; et moi, je fais le bien, et je souffre? Ah! c*estque tu as dépensé ta sagesse dans ces œuvres mortes, et tu n'as plus trouvé pour moi que le désordre et le chaos, que tu n'as pu débrouiller et régir dans mon cœur. Tu as préparé avec soin la pâ« ture de Tépervier; mais tu as oublié la pâture de mon âme ; plus tu as mis de noblesse dans ces créatures d* argile, plus aussi paraissent profonds mon abaissement et ma ruine. Tu as fait la splendeur des cieux pour mieux insulter à ma misère , et tu as donné- aux étoiles leurs couronnes pour mieux te railler.de mon esprit. »
Où sera donc la solution des difRcultés apportées dans le monde par le Mosaïsme ? Où elle sera \ dans le Chris* tianisme, £n effet , le drame est né dans le cœur , il doit se dénouer dans le cœur ; et les objections de l'ancienne loi sont insolubles , le désordre du monde moral est fla« grant, tant que, pour rétablir la balance , on n'y oppose pas le poids de la vie à venir. L'immortalité chrétienne peut seule rendre raison de l'inégalité du bien et du mal, dans les termes où elle a été posée par le poëte hébreu. Non , il ne me suffit pas , pour que l'équilibre soit con-
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seîrvé, que Job acquière de meilleurs troupeaux de génisses, qu'au -lieu de ses fils ravis avant Tâge, il en retrouve sept autres. Pour absioudre la justice étemelle, il ne suffit pas que ses parents lui apportent une pièce d'argent ou une bague d'or. Il me faut encore que Job ait la possession des cieux de l'Évangile^ que ses fils viennent au-devant de lui dans les royaumes invisibles , là ou il n*y a plus de contradictions, plus de méchants, plus de ruines ; je veux, non pas seulement quelques années ter* restres, mais des siècles de siècles, pour guérir ses blessures, puisqu'elles sont infinies. Alors le mal est réparé» rinjustice Gorrigée, la question résolue. La tragédie com* mei)cée danp l'ancienne loi s'achève dans la nouvelle ; et si j'ai pu dire ailleurs que le drame de Prométhée n* avait de dénouaient possible que dans le Christianisme , eom^ ment ne le dirois-je pas du drame de Job t
Essayez de découvrir dans Tesprit de l'ancienne loi une solution, à ces énigmes, vous n'y réussirez pas ; lé 9ens du poëme restera incomplet aussi longtemps que vous ne l'achèverez pas vous-même à lia lumière de TÉyangile. Car il ne sert de rien de dire qu'il a pour but d'enseigner la patience dans l'épreuve , puisqu'il reste toujours à se demander : A quoi bon l'épreuve, quand le mal souffert surpasse la récompense promise? Ce qui fait la grandeur de ce livre, c'est qu'en dépassant la mesure de r Ancieri Testament, il appelle, il provoque nécessai^ rement des cieux nouveaux. C'est aussi là ce qui le rend si pathétique. On sent que ces cris désespérés ne trouve* ront de réponse que dans une autre société. Le Christia* nisme vit au fond de ce blasphème, il commence à poin*^ dre, il se cherche lui-même dans la nuit du pharisaîûsme.
Le poëte est à Tétroit dans Tantiquité sacrée, il tend les mains à l'avenir, il n'embrasse que le désespoir ; car Moïse a posé la question, J.ob là discute, le Christ seul l'a résolue.
On en peut dire autant de la plupart des autres parties de la Bible. Tandis que les religions du reste de l'Orient format chacune un système défini , qui se suffit à lui-même, le Mosaïsme, c'e8t'à**dire l'unité de Pieu sans l'immortalité, n'est que la première période d*une religion qui attend d'être consommée par une nouvelle loi. L'Ancien Testament est plein de questions qu'il abandonnera la dispute du monde. Révolutions sur la terre et dans le ciel, égalité, unité du genre humain, question du bien et du mal, sur tout cela il interroge. Le Nouveau seul répond. Dans l'un sont des vides, des abimes, dont l'imagination s'épouvante^ il semble que l'on est errant dans le désert, toujours sublime, mais dont nul n'entrevoit l'issue. Tout est. grand, mais d'une grandeur effrayante; la pensée s'élance; elle tressaille, elle bon* dit, comme si elle cherchait l'avenir. Dans l'autre, tout est calme, tout se suit ; l'homme a trouvé ce qu'il cherchait; l'inquiétude de l'esprit a disparu, le système est achevé; la paix, compagne de l'ordre, respire en toute chose.
C'est dans l'esprit du poëme de Job que je cherche les niarques du temps où il a été composé. Plusieurs écri-* vains, Bossuet à leur tête, le placent dans les époques les plus anciennes, ou même l'attribuent au génie de Moïse : à quoi il est facile d'opposer que dans aucune histoire le scepticisme n'éclate avec la révélation; qu'il faut pour le connaître avoir beaucoup vécu, puisqu'il est